- il y a 2 ans
Alain Decaux nous parle des colonies Française, agrémenté par ses propres souvenirs.
Catégorie
📚
ÉducationTranscription
00:00 [Musique]
00:02 [Musique]
00:05 [Musique]
00:08 [Musique]
00:12 [Musique]
00:16 [Musique]
00:20 [Musique]
00:24 [Musique]
00:28 [Musique]
00:33 [Musique]
00:36 [Musique]
00:40 [Musique]
00:44 Nous disions l'Empire. C'était suffisant. Cela signifiait l'Empire colonial français.
00:57 Dans toutes les écoles, sur les murs de toutes les classes de France, il y avait un planisphère
01:03 avec de grandes zones de couleur rose qui marquaient à travers tous les continents
01:08 les terres sur lesquelles flottait le drapeau français.
01:12 Nos possessions d'outre-mer couvraient 12 130 000 km², 22 fois la superficie de la métropole.
01:25 Avec 23 millions d'habitants, l'Empire français était le second dans le monde après l'Empire britannique.
01:32 L'Empire, c'était d'abord l'Afrique, qui représentait plus de 80% de l'ensemble.
01:41 C'était l'Indochine, avec ses 23 millions d'habitants.
01:47 C'était l'Algérie, le Maroc et la Tunisie.
01:54 C'était nos comptoirs des Indes, notre mandat sur la Syrie et le Liban.
01:59 C'était nos possessions des Antilles, de Guyane, de l'Océan Indien, du Pacifique.
02:05 À la veille de la Deuxième Guerre mondiale, il n'était guère de discours qui ne contiennent cette phrase toujours attendue
02:15 "Saluons notre Empire colonial !"
02:20 En 1931, mes parents sont allés visiter l'exposition coloniale.
02:25 À leur retour, j'ai eu droit à un petit nègre en celluloïde revêtu d'un pagne de raffia.
02:32 L'exposition coloniale, ce fut l'apogée de l'Empire.
02:36 En 6 mois, 34 millions de visiteurs ont manifesté sur le fait colonial une parfaite bonne conscience.
02:48 Ceux qui dénonçaient, et ils n'avaient pas toujours tort, les abus et les injustices, ont organisé une contre-exposition intitulée "La vérité sur les colonies".
02:59 5000 visiteurs en 7 mois. 5000 contre 34 millions pour l'exposition coloniale.
03:08 Imaginez, 110 hectares, au mois de Vincennes, autour du lac de Ménil.
03:17 En quelques heures, on passe des pagodes du Laos, à la tour des Bukhrane, à Madagascar, haute de 60 mètres.
03:25 On se jette dans les ruelles étroites d'une ville de l'Afrique occidentale.
03:30 On admire la grande mosquée de Djené, un minaret des Somali, la porte de Bab al-Mansour à Meknes,
03:39 un village fétichiste, les huttes démesurées du Togo et du Cameroun, un camp de Touareg au Hogar,
03:47 un souk algérien, une case kanak, un palais tunisien, et l'on se récrit, pour finir devant la reconstitution fabuleuse et colossale,
03:57 grandeur nature, du temple d'Angkor au Cambodge.
04:03 Tout y est pour convaincre les jeunes Français que l'avenir, décidément, est aux colonies.
04:09 Si je vous montre ces images de Jérusalem, tournées dans le premier tiers du siècle,
04:22 c'est pour vous rappeler que l'aspiration des Français vers les terres lointaines ne date pas de l'exposition coloniale.
04:31 C'est à Charlemagne que le calife de Bagdad, Haroun al-Rachid, a accordé un droit de protection sur les lieux saints de Palestine
04:41 et la propriété du Saint-Sépulcre.
04:44 C'est pour recouvrer ce même Saint-Sépulcre que les croisés se sont emparés de Jérusalem en 1099
04:52 et que s'est établi là un royaume franc chrétien qui a duré cent ans.
05:00 Et puis d'autres empires sont nés et sont morts.
05:03 François 1er envoie Jacques Cartier au Canada.
05:07 On fonde Saint-Louis du Sénégal sous Louis XIV qui acquiert la Louisiane.
05:12 Louis XV voit naître l'Inde française.
05:16 Charles X prend Algiers.
05:18 Napoléon III nous donne Seydon.
05:21 La 3e République s'implante en Indochine, à Madagascar.
05:26 En Afrique noire, en Tunisie et au Maroc.
05:29 De Jérusalem à Taman Rasset, nous sommes libres de découvrir, ou non, une continuité.
05:37 De cet empire, voici des images qui datent du moment où le Maroc est devenu protecteur à Français.
05:47 C'est le 30 mars 1912 que le sultan signe le traité qui met fin à des armées.
05:55 Qui met fin à des années d'affrontements locaux et d'intrigues internationales.
05:59 Le sultan, commandeur des croyants, est souverain temporel et spirituel.
06:04 Il signe les dahir, c'est-à-dire les textes de loi, que préparent ses propres ministres.
06:10 Mais la France est représentée auprès de lui par un résident général qui doit contresigner tous ses actes.
06:17 Ce résident, c'est Lyon.
06:19 Il n'est pas au Maroc en maître.
06:23 Il en respecte le peuple, la religion, les institutions.
06:26 Même dans les zones qui restent hostiles, Lyon s'impose par sa personnalité exceptionnelle et son mépris du danger.
06:34 A Moulais-Igris, ville à peine conquise, une grande fête est annoncée.
06:50 Tranquillement, sans escortes, en la seule compagnie de Madame Lyoté, il s'y rend.
07:11 Avec le nouveau sultan, Moulais Youssef, dont la famille règne sur le Maroc depuis 1659, s'instaurent bientôt des rapports conflits.
07:22 Ce qui va naître, peu à peu, c'est le Maroc dont Lyoté répète que la France ne s'y trouve que pour faire accéder ce pays qu'il aime au monde moderne.
07:37 Casablanca sera le grand port du nouveau Maroc.
07:41 Rabat devient capitale.
07:44 Routes, chemins de fer, bâtiments publics, hôpitaux surgissent partout.
07:51 L'économie délabrée est restaurée.
08:01 En 1914, Lyoté se sentira assez sûr du Maroc pour en retirer la plus grande partie des troupes françaises qui iront se battre en France.
08:11 Les rejoindront bientôt 40 000 Marocains, les goumiers et les fameux tabors, qui se couvriront de gloire.
08:21 On verra les Marocains sur la Marne et côte à côte avec les Algériens, les soldats d'Afrique noire, les Indochinois, les Malgaches, les Somalis et les Kanaks dans toutes les offensives.
08:33 L'Artois et la Champagne en 1915, la Somme en 1916, l'Aisne en 1917 et Averdun et dans les combats de 1918.
08:48 Le Maroc est un pays de l'Europe.
08:51 De 1914 à 1918, les troupes coloniales ont donné à la France 607 000 hommes, dont 75 000 sont morts pour elles.
09:13 Le 20 juillet 1924, Lyoté, maréchal de France, inaugure en présence du Pacha de Casablanca, le monument élevé à la gloire des troupes indigènes et françaises du Maroc qui ont combattu côte à côte sur les champs de bataille.
09:31 Le même Lyoté qui a accueilli à Rabat le président de la République française, Alexandre Miron, dont vous ne manquerez pas d'admirer le magnifique casque colonial, encore un souvenir de l'empire d'entre les deux guerres, qu'il semble d'ailleurs être à peu près le seul à porter.
09:49 Miron qui décorera son hôte comme c'est le devoir d'un président en voyage.
09:59 Un président est toujours suivi par un autre président. En 1930, c'est Gaston Dumergue qui visite le Maroc. Nous autres, nous l'appelions Gastounet. Cette fois, plus de casque colonial mais l'habit et le haut de forme. C'est dépassé d'un extrême à l'autre.
10:27 Les séances de cinéma de cette époque-là, auxquelles nous avions droit le dimanche ou le jeudi, étaient d'une densité à faire palir la télévision d'aujourd'hui. Les actualités, bien sûr. Souvent, deux grands films, mais oui, un dessin animé et un documentaire.
10:46 Alors nous, les enfants, les documentaires nous ennuyaient souvent. Mais quand le générique annonçait un film sur l'Afrique mystérieuse, on aimait beaucoup associer Afrique et mystère, alors là, nous étions sauvés. Pour la première fois, des paysages venaient donner un contour à une chronologie jusque-là, pour nous, totalement abstraite.
11:10 L'histoire de notre implantation sur le continent noir prenait corps sous nos yeux, dans l'ordre d'entrée en scène. On trouvait le Sénégal dès 1669, l'Algérie 1830, le Congo 1881 et puis jusqu'en 1895, le Soudan français, la Guinée, la Côte d'Ivoire, le Dahomey, la Côte des Somalies
11:39 et en 1895, c'était la création du gouvernement général de l'Afrique occidentale française, la O.F. En 1904, la Mauritanie rejoignait ce grand ensemble et en 1914, le Togo et le Cameroun.
12:03 Dès 1925, on pouvait se rendre de Paris en Afrique équatoriale en avion. Merveilleux, parce que l'avion était encore si rare que lui aussi nous faisait rêver.
12:17 Première étape, on survole la France, la Méditerranée et nous voici déjà en Algérie.
12:28 On fait escale à Oran. Deuxième étape, Oran-Gao, soit 2200 kilomètres. Soyons honnêtes, on s'arrête plusieurs fois en route, avec atterrissage par exemple à Colomb-Béchar, Beny-Abbès et autres stations obligatoires, courrier oblige.
12:54 Le désert dans sa splendeur et nous voici à Gao, en Afrique équatoriale française.
13:13 La E.F. comme on disait, c'était le Gabon, le Congo, l'Oubangui et le Tchad. 2.370.000 kilomètres carrés, plus de 4 fois la superficie de la France, mais seulement 3 millions d'habitants. Une voie d'accès privilégiée, le Niger.
13:36 Nous les avons vus cent fois, des scènes comme celle-ci. Comme c'était amusant, pour nous les enfants, la perplexité des indigènes devant la nouveauté d'un phonographe.
13:56 Comme nous étions contents de découvrir, insultant, Aoussa. On nous apprenait même son nom, Barmou. C'était la fin du cinéma muet et on nous proposait des titres que nous lisions avec avidité. Pas de doute, le sujet inspirait les rédacteurs.
14:16 [Musique]
14:45 [Musique]
14:58 Par quel miracle, les croisés sur la route de Jérusalem avaient pu déposer leurs armures en A.E.F. ? C'est ce qu'aucun d'entre nous ne se demandait. En fait, ce que privilégiaient ces fameux documentaires, c'était le pittoresque plutôt que l'exactitude.
15:16 La vie d'un poste en A.E.F. en 1925, convenons que nous regardions cela avec des yeux émerveillés, même s'ils sont aujourd'hui plutôt attendris. Le village, l'arrivée d'un représentant de l'autorité, son accueil, empressé devant la caméra, et naturellement les danses en l'honneur des Français.
15:42 [Musique]
15:46 Et les cadeaux qui entretenaient l'amitié.
15:48 [Musique]
15:57 Et l'armée coloniale dans son rôle évident de bâtisseuse.
16:01 [Musique]
16:03 Et les trois couleurs.
16:04 [Musique]
16:06 Et l'hygiène.
16:09 [Musique]
16:12 Et la leçon de français.
16:13 [Musique]
16:17 L'avion qui apportait le courrier.
16:19 [Musique]
16:22 Et même le cercle des sous-officiers qui ressemblait à un bistrot de Belleville, de Montpellier ou de Nancy et le biard.
16:33 La pétanque, l'équipe locale de basketball et enfin l'apéro.
16:39 Tout cela c'était pour nous la plus grande France.
16:44 Les années passant, le cinématographe est devenu sonore et parlant.
16:49 Ce sont des voix bientôt reconnaissables qui désormais vont exalter la vocation coloniale de la France.
16:58 Lubangui a un sol favorable à la culture du coton.
17:02 Mais seul la route, rendue accessible au lourd convoi de camions, a permis l'extension d'une production qui représente 15 000 tonnes de coton brut,
17:11 dont les stations d'aigrenage ont tiré 4 000 tonnes d'une fibre longue, soyeuse.
17:17 [Musique]
17:21 Ces grands buveurs de café en consomment bon an, mal an pour plus de 800 millions, dont 50 millions seulement rémunèrent l'apport de nos colonies.
17:29 Lubangui a commencé son expérience en 1929.
17:33 [Musique]
17:36 [Bruit de chants d'oiseaux]
17:40 [Musique]
17:54 Les balles de coton venues du nord sont chargées sur un petit train qui, à travers la forêt, double le parcours fluvial interdit jusqu'à l'eau libre où un vapeur l'attend.
18:08 [Musique]
18:16 Le fleuve Allais s'élargissant encore à mesure que nous approchons de Brazzaville.
18:22 Brazzaville est la capitale de l'Afrique équatoriale française.
18:26 [Musique]
18:31 Voici l'avion partant pour la France.
18:35 Grâce à cette aisance des communications, l'Afrique équatoriale a perdu son caractère d'éloignement.
18:40 Ceux qui y travaillent n'y vivent plus en enfants perdus.
18:44 Les entreprises n'ont plus un caractère d'aventure.
18:49 La France a cinq jours.
18:52 [Musique]
18:55 La vie dans la brousse, c'était l'occasion de mettre à l'honneur l'armée coloniale.
19:02 [Musique]
19:07 Le petit lever familier d'un sergent.
19:11 [Musique]
19:22 Après la cérémonie au drapeau, plus émouvante dans la solitude de la Savate, à des milliers de kilomètres à travers l'Atlantique, le travail quotidien commence.
19:31 [Musique]
19:34 La revoire a une énorme importance dans un pays où la valeur guerrière dépend de la monture.
19:39 [Musique]
19:43 La boulangerie des officiers et sous-officiers.
19:46 [Musique]
19:53 La préparation rituelle du Meshwit.
19:58 [Musique]
20:03 Quelle vie merveilleuse pour un Français de 20 à 25 ans.
20:08 [Musique]
20:10 Au milieu de ces goumiers, ce jeune sergent engagé dans l'infanterie coloniale connaît aujourd'hui la joie d'être un chef et de servir la France, tout en menant la vie seigneuriale du blève.
20:21 [Musique]
20:25 Ainsi notre génération a-t-elle grandi dans le rêve colonial.
20:29 Dire à un adolescent qu'il ne dépendait que de lui d'être un seigneur, c'était toucher juste à tout coup.
20:38 Et on nous le répétait sans cesse.
20:41 À Yaoudé, les indigènes se mettent en fête pour l'arrivée du grand chef de Giglo.
20:47 Nous sommes dans la tribu des Guérés.
20:51 [Musique]
20:55 Les visages amènes feraient oublier que nos administrateurs y punirent des pratiques d'anthropophagie et surtout d'empoisonnement.
21:02 Voici le moment de la palabre, prélude de tous travaux de colonisation.
21:07 Avec le secours de l'interprète, l'officier va encourager l'effort de chacun.
21:13 [Musique]
21:18 On n'a plus fait de caoutchouc depuis 13 ans, dit le lieutenant. Il faut en refaire.
21:22 La France en a besoin. Chaque kilo sera payé 30 francs.
21:26 L'appel, tombé de la bouche même du chef blanc, sera suivi.
21:30 Un divertissement de cours commence. Des danseurs.
21:35 [Musique]
21:55 Ce qui reprenait toujours le dessus, c'était la tradition.
22:01 Nous avons du mal à admettre que ce soit des images tournées en 1945,
22:06 qui aient inspiré le commentaire que Jean Cocteau dit lui-même,
22:10 et qui aurait pu être écrit au siècle dernier par nos premiers explorateurs,
22:15 si, en découvrant cette même région, ils avaient eu la chance de disposer du même style éblouissant.
22:21 [Musique]
22:24 Des marches royales, des rois marges.
22:29 Cette femme qui tisse résume la noblesse de ses races profondes.
22:32 Son bras est un miracle de beauté.
22:36 Ne riez pas. Ceci est une mode férocement poussée au bout d'elle-même,
22:42 et de ce fait, moins drôle que les crinolines, les hauts de semelle, les corsets ou les manches à gigots.
22:48 Des hommes, on les disse leur femme pour qu'on ne les leur prenne pas.
22:52 C'est l'origine de cette mode taillée dans la chair.
22:56 [Musique]
22:59 La pêche ouvre ses ailes.
23:03 [Musique]
23:16 La reine de Sabah.
23:19 [Musique]
23:24 C'est un ralenti de l'appareil.
23:26 C'est la lenteur même des herbes qui se salue gravement au fond des fleurs.
23:31 Mon Dieu, les images passent toujours trop vite.
23:34 On voudrait voir et revoir cette petite tête sombre dressée, extasiée par une clarine comme celle du cobra.
23:38 [Musique]
23:45 Pensez bien que ces femmes solennelles existent, qu'elles vivent aujourd'hui en 1945,
23:52 et non pas dans la perspective des siècles.
23:54 [Musique]
24:08 Et les grands rites commencent.
24:12 Où plongent-ils leurs racines ?
24:15 À quoi rêvent ces figures sublimes de tragédie ?
24:21 Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur leur tête ?
24:24 [Musique]
24:37 Pas de doute, l'Afrique avait la vedette sur les écrans de mon enfance.
24:42 Mais elle était talonnée par une rivale, une grande rivale, l'Indochine.
24:50 Quand nous regardions les actualités,
24:52 quelques notes de musique au générique nous suffisaient,
24:55 nous allions retrouver cette terre française de 736 500 km²,
25:02 désignée par les commentateurs que les Africains leur pardonnent,
25:06 comme la perle de l'Empire français.
25:09 L'Indochine, c'était la colonie de Cochinchine avec Saigon,
25:13 c'était les protectorats d'Annam, du Tonkin, du Cambodge et du Laos.
25:19 Le Vietnam ? Eh bien, nous n'en avions jamais entendu parler.
25:24 C'était le nom que l'empereur Jialong avait donné en 1804 à son pays unifié.
25:29 Les colonisateurs ont préféré Indochine française.
25:34 Je ne vous apprends rien en rappelant que l'appellation Vietnam l'emportera,
25:41 pas seulement l'appellation.
25:44 Quand nous songions à l'éloignement de l'Indochine, là-bas, à l'extrémité de l'Asie du Sud-Est,
25:50 quasiment au bout du monde, un mois de bateau, nous restions sans voix.
25:55 Jusqu'au jour où toujours au cinéma, nous avons appris
26:00 que l'on pouvait également se rendre en Indochine en avion.
26:04 On s'embarquait à l'aéroport de Marignane, déjà.
26:19 On dépassait la baie de Naples.
26:31 Et après maintes autres escales, on survolait en Inde Benares, cité sainte de l'hindouisme,
26:39 puis Karachi, la plus grande ville du futur Pakistan,
26:43 Jodhpur au Rajasthan,
26:49 Allahabad sur le Gange.
26:58 Enfin, c'était Saigon.
27:01 Saigon est une ville moderne de plus de 100 000 habitants, qui est française depuis 1859.
27:10 Les courriers maritimes mettent ordinairement 21 jours pour s'y rendre.
27:14 L'avion en a mis 7 exactement, établissant d'une manière pratique la liaison aérienne avec la métropole.
27:23 Saigon, l'un des plus grands ports du monde, ville exubérante, stupéfiante de vitalité,
27:31 c'était la porte de cette Indochine dont les images, plus que d'autres,
27:36 expriment la nostalgie d'une époque disparue.
27:50 Une gare, un théâtre, une université,
27:56 tout cela était dans le style de notre France, si lointaine.
28:00 La cathédrale d'Anna, ressemblée à une église de Picardie ou d'Echarentes,
28:05 le pont d'Houmert qui était marqué dans notre signature.
28:09 Mais il y avait aussi ces images traditionnelles, qui me font rêver aujourd'hui, comme lorsque j'étais enfant.
28:18 La pêche, la culture du riz, et puis, bien sûr, le caoutchouc.
28:42 Et enfin, les hôpitaux, le fameux Institut Pasteur.
28:48 Bien sûr, dès 1930, des troubles importants avaient éclaté.
28:53 Mais on n'en parlait pas, d'ailleurs, tout était rentré dans l'ordre.
28:57 Déjà, la variole est stoppée dans toute l'Indochine.
29:00 Déjà aussi, on a recueilli sur place des produits spécifiques
29:04 qui fournissent à des dispensaires antilépreux une arme efficace contre le terrible mal.
29:10 La bonne drogue, minutieusement contrôlée par le corps médical français,
29:14 après des manipulations diverses,
29:19 toutes confiées à des indigènes,
29:24 enfin prêtes au départ,
29:27 la bonne drogue ira jusqu'à la brousse la plus excentrique,
29:32 vaincre la mort et porter témoignage du génie pacifique de la France, de son souci d'humanité.
29:40 Sans cesse, le cinéma de l'avant-guerre nous rappelait la merveille des merveilles,
29:44 les temples d'Ancourt,
29:46 cela même qui avait conquis en France leurs lettres de noblesse depuis l'exposition coloniale.
29:51 Et l'on revenait à ces moeilles et à leurs danseuses qui nous enthousiasmaient toujours,
29:57 peut-être parce qu'avec ceux des Africaines, c'était les seuls saints que nos parents nous laissaient voir.
30:05 Voici les danseuses, presque toutes gracieuses, potelées aux gestes menus.
30:10 Pour les moeilles, ces oreilles coquettes sont les plus belles du monde.
30:25 Oui, il faut boire, danser le plus longtemps possible,
30:32 pour que l'on soit satisfait et éloigne du village les esprits porteurs de maladies
30:36 et pour que les récoltes soient abondantes dans les pays fraîchement tracés dans la forêt épaisse.
30:41 Nous savions bien que l'Empire n'aurait pas existé sans notre marine.
31:01 Nos maîtres nous avaient appris que c'était grâce à l'amiral Rigaud de Genouilly
31:05 que le débarquement de Danang avait conduit à la prise de Saigon en 1859,
31:11 puis à la conquête du delta du Mekong.
31:14 Quand on nous montrait les images de notre flotte,
31:17 nous savions que les pouvoirs publics, au premier rang desquels le ministre Georges Leig,
31:23 les amiraux Durand-Viel et d'Arland,
31:27 sans dévier de leur but, œuvraient pour la réussite de la même ambition,
31:31 redonner à la France une primauté maritime qu'elle avait perdue au cours des âges.
31:36 Sans cesse, entre les deux guerres, on avait mis en chantier de nouvelles unités
31:45 qui, en 1939, faisaient l'admiration du monde et suscitaient la jalousie des Anglais,
31:51 nos éternels rivaux sur mer, même les enfants le savaient.
31:55 Un dimanche, mon père m'a emmené visiter le Dunkerque.
31:59 C'était, avec les cuirassés Richelieu, Chambard et Strasbourg,
32:05 l'un des quatre chefs de file de ce qui était devenu une arme de bataille superbe.
32:11 Je n'ai jamais oublié le Dunkerque.
32:14 Je n'ai jamais oublié la flotte de mon enfance.
32:18 C'était pour nous une autre raison d'être fiers.
32:23 Qui y aurait pu prévoir Mercel-Kébir et Toulon ?
32:27 La flotte de 1830 avait assuré le débarquement en Algérie.
32:33 Maintenant, la flotte de Méditerranée en garantissait la sécurité.
32:37 Mais pour se rendre à Alger, là aussi, il y avait maintenant l'avion.
32:45 La veille au soir, il suffisait de prendre à Paris le train de nuit.
32:50 Il est 8h55.
32:52 Et déjà, l'autocar nous emporte vers Marignane,
32:55 où nous attend le bel hydravion Lioré-Olivier,
32:58 qui chaque jour fait cette jolie traversée.
33:01 On croirait voir ici une caravane de touristes
33:06 qui s'embarquent sur un bateau pour le tour du lac de Genève.
33:09 Personne n'a la sensation d'aller bien loin.
33:12 C'est maintenant la mise à l'eau.
33:16 Le pilote tire sur les manettes des gaz
33:19 et gronde les 4 moteurs de toute leur puissance.
33:23 Avant d'abandonner le continent,
33:33 admirons Marseille, porte de l'Orient et de l'Afrique.
33:37 Et puis, nous nous rendons à l'île de Marseille,
33:41 où nous voyons l'île de Marseille.
33:45 Et puis, nous filons au plein sud, et c'est la haute mer.
33:48 Mais pouvons-nous vraiment dire que nous survolons la pleine mer,
33:52 alors que nous avons la pésime impression de nous trouver à bord d'un bateau
33:56 qui porte sa charge d'une rive à l'autre ?
33:59 Une escale d'une demi-heure est prévue.
34:02 Le chef d'aéroplace lit son courrier, un manœuvre pompe l'essence,
34:06 et le mécanicien vérifie ses moteurs en contrôlant les compressions
34:10 par un mouvement de l'hélice. Et nous repartons.
34:14 L'avion, l'histoire d'aujourd'hui, fait un virage pour saluer le passé.
34:19 L'aviation perpétue ainsi les nobles traditions maritimes.
34:23 Et déjà, avant même d'apercevoir la côte,
34:26 nous savons par les services radios que nous approchons de notre but.
34:30 Enfin, voici Alger.
34:42 Il est 13h45. Il y a cinq heures à peine, nous étions encore à Marseille.
34:47 Pour nous, Alger, ce n'était pas autre chose que Marseille ou Bordeaux.
34:53 C'était le second port français.
34:56 On disait "Alger la blanche" et nous rêvions d'y aller un jour.
35:07 Un jour de 14 juillet, par exemple.
35:09 Personne ne doutait du loyalisme des Algériens.
35:24 Après la guerre de 14-18, Clémenceau, ému par leur courage au combat,
35:29 avait souhaité accorder aux musulmans un grand cadeau.
35:34 Clémenceau, ému par leur courage au combat,
35:37 avait souhaité accorder aux musulmans une participation aux élections législatives et sénatoriales.
35:42 Les colons, on les appelait "pieds noirs" et cela nous amusait beaucoup.
35:47 Les colons avaient trouvé cela prématuré.
35:50 On avait renoncé au projet, de même en 1936,
35:54 qu'à une nouvelle tentative d'assimilation.
35:58 Information de Sétif.
36:02 Clémenceau, ému par leur courage au combat,
36:05 avait souhaité accorder aux musulmans une participation aux élections législatives et sénatoriales.
36:09 Les colons, on les appelait "pieds noirs" et cela nous amusait beaucoup.
36:13 Les colons avaient trouvé cela prématuré.
36:16 On avait renoncé au projet, de même en 1936,
36:20 réclamé à grand cri au nom des jeunes Algériens
36:24 le droit pour tous les habitants de l'Algérie d'être citoyens français.
36:29 Le droit de l'Islam.
36:32 Qui, à part quelques militants,
36:35 voulait prendre au sérieux ce que les autres ne considéraient même pas
36:39 comme des signes annonciateurs.
36:42 La paix régnait en Algérie,
36:45 l'harmonie se manifestait chaque jour entre les communautés.
36:49 On admirait la modernisation du pays,
36:54 la réussite que représentait la mise en valeur de la plaine,
36:58 qui était déjà un désert au 19ème siècle,
37:01 dont l'irrigation entreprise en 1869,
37:04 achevée en 1930,
37:07 avait permis de planter 46 000 hectares de vignes,
37:11 la grande richesse de l'Algérie,
37:13 et des milliers d'hectares d'agrumes, de céréales, de légumes et de fruits.
37:18 Il aurait été déplacé
37:21 d'insister sur la disparité des conditions de vie
37:26 des Européens et des Musulmans.
37:28 Autour de nous, personne n'en doutait.
37:31 L'Algérie, c'était la France.
37:34 Et l'on sentait venir la guerre.
37:43 Et là, comme ailleurs, on s'y préparait.
37:54 À longueur de journée, en longues étapes,
37:57 nombre de ces unités ont gagné les ports d'embarquement
38:00 à destination d'un de nos fronts.
38:02 Nos troupes coloniales ont mis sur le pied de guerre, en 8 mois,
38:06 le double des soldats et des travailleurs
38:09 levés en 52 mois de 1914 à 1918.
38:12 Signe, plus frappant encore,
38:16 cette rencontre, au port, de ceux qui rentrent de la Mecque,
38:20 après s'être inclinés devant la pierre noire et le tombeau du prophète,
38:23 et de ceux qui partent pour venir à nos côtés,
38:25 rendre place dans une casemate et veiller,
38:28 la main sur l'acier d'une mitrailleuse.
38:31 Sous des latitudes différentes, on retrouve ces mêmes visages,
38:42 cette même confiance.
38:52 Ces hommes à nos côtés, ils vivent la vie que nous vivons,
38:55 ils courent les dangers que nous courons, ils sont nôtres.
38:58 Ils attendent le coup de trompette, le signal du départ vers le pays de la guerre.
39:03 Hélas, lors du déferlement des armées d'Hitler en mai 1940,
39:22 les Africains, les Maghrébins comme les autres,
39:24 allaient payer le prix de la défaite et connaître la captivité sous un ciel
39:29 qui leur ferait regretter davantage encore le leur.
39:33 L'étrange de l'affaire, c'est que de cette guerre,
39:43 allait surgir pour les peuples africains la perspective d'un sort nouveau.
39:48 En 1940, le général de Gaulle confiait l'AEF
39:52 au gouverneur général Éboué, un noir.
39:56 Et en janvier 1944, le même de Gaulle, à Brazzaville,
40:01 allait définir une nouvelle politique coloniale,
40:04 développement de l'enseignement et de l'hygiène,
40:07 suppression du travail forcé,
40:09 accès à l'industrialisation,
40:12 africanisation de l'administration,
40:16 et à terme, autonomie des territoires qui devaient se doter
40:19 d'assemblées chargées de leur gestion.
40:22 À Brazzaville, une page capitale de l'histoire des rapports de la France
40:27 avec ses colonies a été tournée.
40:30 Ce que nous savions bien par les radios que nous éboutions inlassablement,
40:37 c'est que depuis novembre 1942, grâce à l'armée d'Afrique,
40:44 les Français étaient rentrés dans la guerre.
40:46 Après la campagne de Tunisie dans laquelle nos soldats
40:49 se sont jetés passionnément, ils se sont embarqués à Bizerte.
40:54 Au moment où ils ont débarqué à Naples,
40:57 leurs effectifs avaient été portés à 330 000 hommes
41:02 et 235 000 indigènes avaient été incorporés
41:06 dans ce qui allait devenir la première armée française.
41:10 Alors s'est engagée avec le général Juin
41:13 la glorieuse campagne d'Italie.
41:15 Les Africains, Européens et Musulmans ont été de tous les combats
41:21 qui ont parachepé la libération de la France.
41:25 Ils ont débarqué en Corse, aussi bien qu'en Provence.
41:29 Avant de rendre les Vosges et l'Alsace à la liberté,
41:36 ils seront follement acclamés dans Marseille redevenue libre.
41:41 (Musique)
41:59 À Marseille, le général Ingold visite les combattants sénégalais
42:03 qui vont regagner par avion leur terre natale.
42:06 Un viatique sous forme de colis individuels est offert par la générale
42:10 à chacun des rapatriés.
42:11 La France n'oublie pas la part prépondérante,
42:14 compris ses soldats d'élite aux campagnes décisives.
42:17 (Musique)
42:22 En quelques heures, le Dakota va ramener au pays
42:26 ces hommes dont la plupart n'ont pas cessé de combattre pendant 5 ans.
42:29 On les a vus partout où le communiqué enregistrait des victoires.
42:33 On les a vus aussi stoïques sous le froid que sous le feu.
42:37 Ils ont bien mérité de revoir le soleil de Dakar.
42:40 (Musique)
42:44 A Maduba, des mobilisés vont revoir son village,
42:47 c'est Diongoné, dans le secteur de Kaolac.
42:49 Le village est en effervescence.
42:51 C'est un véritable événement que le retour du guerrier à Maduba.
42:55 En son honneur, les tam-tams se déchaînent, les femmes dansent.
42:59 Spontanément, le village entier témoigne son allégresse
43:02 par une manifestation traditionnelle.
43:06 (Musique)
43:08 Sur nos écrans, la parenthèse a semblé se refermer.
43:11 De nouveau, nous avons entendu célébrer la mission de la France au-delà des mers.
43:17 (Musique)
43:23 À Dakar, l'école de médecine et de pharmacie
43:26 forment le personnel nécessaire au fonctionnement de ce service.
43:29 Des professeurs agrégés du corps de santé colonial
43:33 assurent l'enseignement que reçoivent plus de 200 élèves
43:36 vivant sous le régime de l'internat et de la bourse complète.
43:39 À l'hôpital, on soigne les malades avec dévouement.
43:44 (Musique)
43:52 Pour combattre la lèpre, qui revêt diverses formes d'évolution,
43:55 tâches de coloration pigmentaire, mutilation,
43:58 déchéances progressives de l'organisme,
44:01 on utilise la médication de Gorli.
44:03 Mais si nul traitement n'a encore pu terrasser le bacille de Hansen,
44:08 la marche du mal se trouve néanmoins considérablement retardée
44:12 et les souffrances atténuées.
44:14 La défense contre la lèpre nécessite l'isolement des malades.
44:19 Groupés dans des villages que régissent des règles d'hygiène très strictes,
44:23 les lépreux mènent une existence familiale et sociale
44:27 qui ne les retranchent plus du monde.
44:30 (Musique)
44:34 Nous avons cru que rien n'avait changé,
44:37 que tout pouvait recommencer comme avant.
44:40 Nous avons cru que nous pourrions reprendre pied en Indochine,
44:44 comme avant.
44:47 Et avec Leclerc, beaucoup d'Africains sont venus nous y aider.
44:51 Ce que l'on montrait sur les écrans de nos cinémas nous remplissait de confiance.
44:59 Adan est libéré, Leclerc est au Chimine.
45:02 L'avenir, pourquoi pas ?
45:05 Le corps expéditionnaire s'enfonce profondément à l'intérieur de l'Adnan.
45:10 Le général Leclerc se montre aussi bon organisateur qu'il fut grand stratège,
45:15 continuant ainsi la lignée des plus célèbres figures coloniales de l'armée française.
45:20 On reprend contact avec les agglomérations rurales
45:24 que la guerre isola dangereusement des centres vitaux importants.
45:28 Les médecins apportent des premiers secours de la science.
45:31 Ils vont de bourgade en bourgade,
45:34 auscultant et soignant les malades sur place.
45:37 L'organisation du secours à la population civile
45:47 vient également distribuer du ravitaillement.
45:50 Chacun reçoit sa ration de poissons séchés, de riz, de sucre et de sel.
45:55 Les autorités françaises s'efforcent de résoudre dans les plus brefs délais
45:59 le grave problème que pose la situation sanitaire et alimentaire de l'Indochine.
46:04 L'Institut Pasteur, fidèle à sa mission.
46:09 Les enfants que l'on enseignait toujours en français.
46:17 Les scientifiques que l'on formait pour demain.
46:32 L'Indochine au travail comme avant.
46:40 C'est ce à quoi nous avons cru.
46:45 Le rêve s'est changé en cauchemar.
46:50 Il a abouti à d'autres images, celles-ci.
46:54 Des français écrasés de fatigue et de désespoir
47:00 qui fuyaient l'Indochine du Nord tombée sous le pouvoir des communistes.
47:05 L'Indochine perdue.
47:11 Quelques années encore et la France renoncera à l'Algérie.
47:15 Cette Algérie où les cadavres et les ruines jalonnaient les années de haine.
47:20 Il y en avait eu depuis 1830 des soldats qui s'étaient embarqués pour retourner chez eux.
47:27 Ceux-ci le faisaient pour la dernière fois.
47:34 L'Indochine d'abord, l'Algérie ensuite, c'était beaucoup.
48:03 Pour ceux à qui l'on ordonnait de faire leur valise, l'amertume, souvent le désespoir était trop grand.
48:11 Avec les autres, presque tous les autres, cela s'est accompli sans heurts.
48:18 Toutes les colonies, tous les protectorats sont devenus indépendants.
48:22 C'était bien, il le fallait.
48:26 Mais ce n'était pas un divorce, c'était une séparation.
48:32 Les coeurs de part et d'autre ont pu continuer à battre dans une amitié préservée.
48:37 Les pays francophones ont proclamé entre eux leur solidarité.
48:42 De l'Empire colonial français, il ne demeure pas seulement des images, mais une histoire.
48:52 Elle a ses ombres et ses lumières.
49:00 Il reste aussi des souvenirs, tant de souvenirs.
49:05 Même ceux qui ont voulu le plus farouchement couper les amas ne parviennent pas à les effacer.
49:13 Il y a bien longtemps, les provinces qui avaient constitué l'Empire romain accédèrent elles aussi à l'indépendance.
49:26 Ces provinces-là dont nous sommes, nous Français, n'ont jamais oublié Rome.
49:35 Le royaume de la France
49:40 Le royaume de la France
49:45 Le royaume de la France
49:50 Le royaume de la France
49:54 Le royaume de la France
50:03 Le royaume de la France
50:13 Le royaume de la France
50:17 Le royaume de la France
50:21 Le royaume de la France
50:26 Sous-titres réalisés para la communauté d'Amara.org
Commentaires