00:00 Régulièrement dans l'histoire, vous avez le désir, une sorte de nostalgie, d'une langue
00:04 qui serait pure, qui serait juste, qu'on pourrait vouloir.
00:07 On pourrait vouloir cette langue, et cette langue, elle dirait quoi ? Elle dirait l'ordre
00:10 des choses.
00:11 Ça ressurgit, vous voyez, si vous y repensez, c'est quelque chose qui ressurgit à la fin
00:14 du XIXe, par un long épisode qu'on a souvent oublié, qui est le long moment des langues
00:19 universalistes.
00:20 L'espéranto, le volapük, qui à mon sens, est une sorte de réaction à la mondialisation.
00:25 Quand il y a la mondialisation, se pose la question d'une langue mondiale, finalement
00:29 c'est l'anglais qui va l'emporter comme lingua franca, mais à un moment, vous savez,
00:32 vous avez eu, juste avant la première guerre mondiale, vous avez des congrès de volapük,
00:36 des congrès d'espéranto, et vous avez près d'un million d'espérantistes qui parlent
00:40 espéranto.
00:41 C'est quelque chose de très populaire.
00:42 Et donc l'idée qu'on va créer une langue universelle.
00:45 Pourquoi ? Parce que chaque langue nationale, elle est faussée, et là, vous voyez, il
00:49 ne s'agit plus de parler la langue de Dieu ou la langue des anges, mais de parler une
00:52 langue de tous les hommes, une langue universelle.
00:54 À mon sens, ce qui se passe avec les langues inclusives, c'est la résurgence de la même
00:58 chose, mais plus autour de l'universel, on ne veut plus une langue universelle, on veut
01:01 une langue égalitaire.
01:02 Ce n'est plus la valeur de l'universel, ce n'est plus une langue divine, une langue
01:05 des origines, adamique, c'est une langue égalitaire, qui soit égalitaire dans son
01:10 énonciation et dans sa représentation des locuteurs et des locutrices.
01:15 Ce qui est intéressant, c'est que si on regarde, vous voyez, il y a en fait des phases
01:20 de l'histoire, comme ça, où ressurgit le désir de construire une langue qui serait
01:24 juste.
01:25 Si on fait ça, on voit que contrairement à ce qu'on dit beaucoup de linguistes, les
01:28 langues inclusives, ce n'est pas du tout un épiphénomène du féminisme actuel, c'est
01:35 quelque chose de plus profond qui a un désir humain de vouloir la langue et de vouloir
01:39 politiquement la langue.
01:40 Et en fait, ça vient après quoi ? Ça vient après un long XXe siècle, en linguistique,
01:44 qui est marqué par Saussure par exemple, qui est marqué par l'idée que la langue,
01:48 c'est quelque chose qu'on ne peut pas vouloir, on est pris dedans, c'est la grande idée
01:53 de Saussure et de la linguistique moderne, c'est que vous ne pouvez pas vouloir la langue.
01:56 Pourquoi ? Parce que la langue, elle se parle tout le temps malgré vous.
01:59 Et donc, c'est quelque chose que vous ne pouvez pas vouloir.
02:01 Ça, ça a un effet, c'est qu'au bout d'un siècle, on se sent dépossédé de la langue.
02:04 On voit bien que c'est faux.
02:05 On voit quand même qu'il y a des instances localement qui décident de la langue, à
02:09 l'école, dans les académies, on voit bien que certains maîtrisent plus la langue,
02:14 essayent d'imposer leur langue.
02:15 Donc dans ces cas-là, ressurgit la volonté, l'espèce de volontarisme, qui est qu'en
02:19 fait, on doit vouloir notre langue.
02:20 On doit vouloir une langue plus juste.
02:22 On doit vouloir une langue égalitaire.
02:24 Pour essayer de situer mon geste, je dirais, ça, je pense que c'est très bien.
02:29 C'est-à-dire, je pense que ce volontarisme linguistique, il permet des effets de critique
02:35 qui, face à un oubli ou une sorte de dépossession de la langue, où on subit la langue pendant
02:40 un long moment, permet de se réemparer de la langue.
02:42 Et donc, je pense que les langues inclusives, elles ont permis de reposer un certain nombre
02:45 de questions, par exemple sur ce qu'on appelle les phénomènes de démotivation dans la langue.
02:49 La démotivation, c'est quand dans l'usage de la langue, vous oubliez l'étymologie.
02:53 Bureau, vous oubliez que c'était la bure.
02:56 D'abord, il y avait la bure qui était posée dessus.
02:58 Et plus personne n'utilise bureau en pensant à la bure.
03:00 Donc la langue, elle se démotive.
03:02 C'est normal.
03:03 Historiquement, tous les termes de la langue se démotivent.
03:05 Il se trouve que, par exemple, patrimoine, on a cru que ça se démotivait.
03:09 C'est-à-dire qu'on a cru qu'on n'entendait plus paterne en patrimoine.
03:12 Justement, ce que permet le champ des langues inclusives, c'est de reposer cette question,
03:18 est-ce que c'est vraiment démotivé ? En proposant matrimoine, ce n'est pas quelque
03:22 chose qu'il faut ridiculiser, on repose la question de savoir est-ce que la langue est
03:25 vraiment démotivée ou est-ce que profondément on continue de charrier un ensemble de représentations
03:31 qui sont sexistes, etc.
03:32 Donc ça, c'est intéressant.
03:33 Maintenant, quelle est exactement la ligne que je veux tenir et ce dans quoi je ne veux
03:37 pas basculer ? Je pense que les langues inclusives, tant qu'elles jouent ce rôle, un, critique
03:42 et deux, expérimental, et qu'elles sont locales, c'est-à-dire que c'est une langue militante,
03:45 par exemple, qu'on va retrouver dans les tracts, c'est une langue expérimentale, poétique,
03:50 que c'est une langue qui a un rôle comme ça, qui permet un rôle de vigilance, un rôle
03:54 de critique sur la langue, je pense en gros que ça produit une fonction qui est émancipatrice.
04:00 Là où moi j'ai l'impression qu'on retombe du côté du fondationalisme, c'est si une
04:07 mairie décide que c'est la nouvelle norme, que tous les documents vont être écrits
04:13 en langue inclusive, déjà il va falloir choisir laquelle, il va falloir choisir un
04:16 système de normes, et c'est là que les ennuis commencent.
04:19 Est-ce qu'on choisit le point médian ? Jusqu'à quel point ? Mais si on choisit le point médian,
04:24 uniquement, vous allez avoir des réclamations en disant "mais ça laisse pas de place au
04:28 nom binaire par exemple, alors est-ce qu'on va choisir "iel" mais si on choisit "iel"
04:31 comme pronom, il y a toute une contestation qui dit "non, il faudrait un pronom neutre,
04:37 "al" par exemple, ou est-ce qu'on va choisir d'accorder avec un "x" par exemple, pour
04:41 essayer de barrer le genre, et donc tous les conflits arrivent au moment où vous faites
04:46 quoi ? Au moment où vous produisez une nouvelle normativité, et au moment où vous les refondez.
04:49 C'est-à-dire que vous croyez au fait que vous allez produire une langue plus juste
04:53 ou plus égalitaire.
04:54 Et ça c'est le moment, vraiment, je pense qu'il y a une croyance métaphysique, c'est-à-dire
04:57 que vous croyez que votre langue va être meilleure, vous croyez que la langue inclusive
04:59 va être meilleure.
05:00 Donc pour moi il y a un rôle qui est négatif, critique et émancipateur des langues inclusives,
05:05 parce qu'elles viennent contester justement une langue qu'on a reçue, dont on était
05:10 progressivement dépossédé, qu'on avait l'impression de démotiver.
05:14 Et donc vous voyez, quand il y a ce rôle négatif et critique, ça fonctionne.
05:17 Pour moi, le moment de vigilance c'est ne pas reproduire un geste d'autorité, c'est-à-dire
05:23 ne pas imposer une nouvelle normativité linguistique.
Commentaires