00:00 Se sentir observé, c'est complexe pour se découvrir.
00:02 C'est très compliqué d'avoir des témoins quand on essaie de se comprendre.
00:05 D'autant plus avec une médiatisation qui est arrivée peut-être un peu tôt.
00:07 C'est très particulier que des gens vous connaissent alors que vous ne vous connaissez pas vous-même.
00:12 Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas en fait.
00:15 Quand on voit des gens faire beaucoup de blagues, il y a forcément des choses qui se cachent derrière.
00:20 Ça me fait tellement peur d'embrasser les filles.
00:22 Et il n'y a pas longtemps, j'ai vu une fille que j'aimais vraiment beaucoup.
00:26 Et à la fin du premier rendez-vous, je n'ai pas réussi à l'embrasser.
00:29 J'ai essayé.
00:31 Je pense qu'elle n'a pas compris ce que j'ai fait.
00:34 La première phrase de mon spectacle, c'est "J'ai peur d'embrasser les filles".
00:36 Et j'écris ça parce que je me dis "c'est bizarre, j'ai peur d'embrasser les filles, je ne sais pas pourquoi".
00:40 À aucun moment je l'écris en me disant "peut-être que j'aime embrasser les garçons".
00:42 Et j'ouvre dans le spectacle toute cette question-là de "j'ai peur d'être vulnérable".
00:46 Et pour moi, embrasser une fille, c'est le moment où on est le plus vulnérable de sa vie.
00:48 Ce livre s'ouvre au moment où je commence à peine à cerner que j'aime les garçons.
00:53 C'était dur à comprendre.
00:54 La plus longue période de l'attente, c'était la compréhension.
00:57 Je ne sais pas pourquoi j'ai mis autant de temps à la comprendre.
00:59 Je m'obstinais alors que j'ai grandi dans un foyer qui était très ouvert sur toutes ces questions.
01:03 Je pense que, encore une fois, je voulais être en contrôle de ma propre narration interne.
01:09 Donc ça a été compliqué à comprendre, ça a été très compliqué à dire.
01:12 Une fois qu'on le dit, on ne peut plus revenir en arrière, il y avait quelque chose qui m'effrayait.
01:15 Il y avait une espèce d'impression finale.
01:18 Comme si...
01:20 C'est très bizarre d'être moteur de sa propre définition.
01:22 C'est une grosse responsabilité.
01:24 Donc de dire ces mots à mes proches.
01:30 D'ailleurs c'est marrant, je n'ai jamais dit...
01:32 Au début, je me souviens, je n'ai jamais dit que je suis homosexuel.
01:34 Je disais "j'aime les garçons", je crois.
01:36 Je n'arrivais même pas à dire le mot.
01:38 Et d'ailleurs, je crois que la première fois que je l'ai écrit dans le livre,
01:40 je précise que c'est la première fois que j'ai écrit ce mot.
01:43 Tellement ça m'avait marqué.
01:44 Je me souviens très bien où j'étais le moment où j'ai écrit "homosexuel".
01:48 Ça m'avait tellement marqué.
01:51 Est-ce que ça change d'écrire ?
01:54 Moi je pense que les problématiques sont moins dans un angle mort.
01:57 Ça permet de les mettre devant.
01:58 J'ai l'impression que quand j'écris, je vais chercher des choses dans des coins.
02:03 C'est pour ça que je parle d'oeillères.
02:05 Je vais chercher des choses, comme si je retirais les oeillères,
02:08 et je vais chercher des choses qui sont dans les angles morts.
02:10 Donc ce que ça change, c'est de visualiser,
02:13 de mieux cerner les problématiques qui nous entourent.
02:16 Ces angles morts, c'était autant une entrée dans une grosse dépression,
02:22 qui a été très problématique, qui est une dépression mélancolique, ça s'appelle.
02:24 Qui est une dépression vraiment... C'est un tsunami.
02:27 C'est très complexe.
02:28 Donc ça, c'était...
02:29 Ça a grimpé depuis quelques temps et je ne le voyais pas, je ne voyais pas les signes.
02:32 Ça a été aussi la quête de soi et la recherche de ma sexualité.
02:36 Et ça a été le rapport au père, que j'avais volontairement, pour le coup, enfoui.
02:40 C'est-à-dire qu'à un moment, j'avais compris peut-être que je ne voulais pas me construire
02:43 en fonction de lui.
02:45 Je voulais peut-être me construire en opposition
02:46 et donc j'ai volontairement pris de la distance avec lui.
02:50 J'ai volontairement mis le père et sa problématique dans mon angle mort.
02:53 Et puis j'ai décidé de rapatrier tout ça avec cette écriture.
02:57 C'est un processus qui a pris quatre ans, ce livre.
02:59 Et d'ailleurs, je pensais naïvement que ce serait un second spectacle.
03:02 Et puis j'ai tout relu et je me suis dit, il n'y a pas de blague.
03:05 Donc la question est vite répondue.
03:09 Ce ne sera pas un deuxième spectacle.
03:12 Donc là, je me suis posé la question potentielle du livre.
03:15 Mon père, il a l'ancienne conception de ce que c'est qu'être un homme.
03:18 Pour mon père, être un homme, c'est être quelqu'un de très viril,
03:20 sûr de soi, un peu marrant, un peu dragueur avec les filles,
03:23 mais jamais vulnérable.
03:24 Mon père, il nie deux choses dans la vie.
03:26 Il nie les sentiments.
03:27 Pour lui, ça n'existe pas.
03:29 Et les dos d'âne.
03:31 Ça n'existe pas non plus.
03:33 Pour le spectacle, oui, effectivement, c'était l'eau crasse du fond du puits.
03:35 J'avais l'impression de...
03:36 Enfin, je me définissais comme un puits.
03:38 J'avais l'impression qu'il y avait des choses qui stagnaient au fond.
03:40 Et il fallait l'évacuer pour que l'eau puisse rester potable.
03:43 Là, pour le livre, c'était un peu plus de l'ordre de la survie,
03:49 dans le sens où j'arrivais pas à dormir.
03:52 Et moi, j'écris pour pouvoir dormir.
03:55 Sinon, je bloque sur des idées, comme un fou.
03:57 Je bloque jusqu'à ce que le petit matin arrive.
04:00 Donc, j'ai besoin d'écrire pour évacuer tout ça.
04:03 Donc, la première nécessité, c'était de dormir.
04:08 Ensuite, ça a été de conquérir un espace.
04:10 Parce qu'une fois qu'on rapatrie tout ce qu'on a derrière,
04:12 dans nos angles morts devant, ça devient quelque chose qu'on connaît pas du tout,
04:15 qui nous fait peur, qui est effrayant.
04:17 Et il faut l'organiser pour mieux le connaître.
04:18 Il faut aller chercher dans chaque détail une signification.
04:22 Et donc, ça a été organiser un espace.
04:24 Donc, je suis passé d'un élément qui m'a aidé à dormir,
04:28 qui était vraiment de la survie basique,
04:31 à quelque chose de l'ordre de l'artisanat.
04:33 En fait, c'était essayer de mettre en place, essayer de comprendre.
04:35 Et c'est marrant parce que d'organiser ce livre m'a permis de m'organiser moi aussi.
04:39 Donc, ça m'a appris que j'étais capable de surmonter des choses.
04:43 Il y a un vrai parallèle entre l'écriture du livre
04:45 et la résolution de certaines problématiques dans ma vie.
04:47 Plus j'organisais, plus je résolvais certains problèmes,
04:50 plus j'avais l'impression qu'à l'intérieur, ça s'organisait aussi.
04:53 Donc, il y avait vraiment un parallèle qui était assez saisissant.
04:56 Je pense que ça m'a appris à ne pas avoir peur de rentrer
05:02 dans les problématiques qui m'effraient.
05:03 Plus que le spectacle, ça m'a fait comprendre
05:07 que c'était intéressant de plonger dans certaines personnes,
05:11 de ne plus brandir le contrôle comme étendard.
05:15 Ça m'a appris à être vécu au lieu d'être toujours celui qui doit vivre.
05:18 Je n'ai pas réussi à dormir.
05:20 J'ai fait une grosse insomnie, ça m'a rendu ouf.
05:22 D'ailleurs, arrêtons avec ce terme.
05:25 Insomnie, c'est vraiment un mensonge.
05:27 C'est vraiment un cache-misère qu'on emploie pour ne pas dire la vérité.
05:30 « Tu as une petite mine, Bertrand, en ce moment ? »
05:32 « Oui, mais je fais des petites insomnies, tout va bien. »
05:35 Venez, on dit la vérité.
05:36 Venez, on apprend à dire « c'est vrai, en ce moment,
05:39 c'est parce que j'ai des problèmes dans ma vie,
05:40 mais je suis trop lâche pour y penser en journée. »
05:44 Donc j'y pense le soir et je pleure.
05:48 Et vu que je suis allongé dans mon lit,
05:49 mes larmes coulent dans mes oreilles et j'écoute ma tristesse.
05:53 Dans le livre, il y a deux personnes qui sont très importantes,
05:56 que j'ai appelées la vie et le bonheur, que j'ai voulu personnifier.
06:00 C'était une réelle quête pour pouvoir proposer aux gens
06:03 de se plonger comme ils veulent dans cette histoire.
06:05 Ça m'intéressait plus de les définir par la sensation qu'ils me procurent.
06:08 Donc la vie, c'est une personne qui m'a fait comprendre
06:12 à quel point la vie était importante
06:14 et à quel point être en vie, c'était accepter la frontalité des choses,
06:20 accepter d'être attrapé par les choses.
06:23 C'est-à-dire que j'étais un bloc de granit,
06:25 je pense à cette époque, à l'époque où j'ai rencontré cette personne.
06:27 Je ne laissais pas les choses entrer, je ne laissais pas les choses sortir.
06:30 J'étais impénétrable, imperméable.
06:31 Et cette personne m'a vraiment fait comprendre
06:32 que la vie, c'était une question de fluidité.
06:34 Laisser entrer pour mieux laisser sortir.
06:36 C'était être généreux avec les mouvements en termes d'énergie.
06:39 Et le bonheur, c'est mon copain actuel, c'est la personne avec qui je vis.
06:42 Et c'est...
06:43 Je vais parler du narrateur puisque c'est un récit, mais...
06:47 Et puis ça me permet de prendre de la distance,
06:49 ce qui est plus agréable en interview, mais...
06:50 Ça a permis au narrateur de comprendre que le bonheur était accessible.
06:54 Quand on est atteint de dépression mélancolique,
06:56 on ne produit pas de sérotonine,
06:57 donc le bonheur n'est pas accessible.
07:00 Mais en fait, le bonheur, ce n'est pas que de la chimie.
07:03 C'est aussi une question de confiance, je pense.
07:07 Et le bonheur a amené une zone de sécurité,
07:09 de confiance, au narrateur, à moi-même,
07:12 qui lui permet de s'épanouir un peu plus,
07:15 de se sortir de cette pièce très sombre dans laquelle il est enfermé.
07:19 Je serais très curieux d'avoir l'avis de gens qui écrivent de l'autofiction,
07:22 mais je trouve qu'il y a un doux mélange entre...
07:26 Courage et lâcheté.
07:27 Courage parce qu'on attrape ses problèmes à pleine main,
07:29 et lâcheté parce qu'au lieu de les régler dans notre coin
07:31 et d'en parler avec les gens avec qui il faut en parler,
07:33 on préfère écrire un livre et le proposer à la France entière.
07:36 C'est un mélange très particulier entre les deux.
07:39 Et pour être très honnête avec vous,
07:41 depuis que le livre est sorti,
07:42 j'ai des journées où je me sens fier d'avoir écrit ce livre
07:45 et des journées où je me sens lâche de l'avoir écrit.
07:47 Parce que c'est...
07:48 Mais je pense que c'est le combat avec l'autofiction.
07:50 C'est quelque chose de très particulier.
07:53 On écrit notre histoire.
07:55 Ce n'est pas une autobiographie.
07:57 Ce n'est pas un témoignage.
07:57 Ce n'est pas un journal intime.
07:58 C'est une réelle histoire avec un prisme,
08:00 avec une narration, avec un ordre d'événements très précis.
08:06 Mais ça reflète quand même ma vie.
08:08 Donc c'est très particulier pour...
08:11 Pour dormir.
08:13 Le soir, je me pose des questions.
08:14 [SILENCE]
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