00:00 ...
00:09 -Maintenant, je ne suis plus dans l'esprit du Sénat
00:12 qui règne actuellement.
00:13 Et la cravate, je vais la tomber.
00:16 -Joël Labbé, c'est d'abord un style, une image et un ton
00:19 qui ont immédiatement détonné au Sénat.
00:22 Au moment de son arrivée dans le palais en 2011,
00:24 le nouveau sénateur assume son côté rock'n'roll.
00:28 -Ceux qui disent... Putain...
00:30 Excusez-moi, mais quand même, ils disent...
00:32 Quelqu'un qui a la gueule comme toi, qui se retrouve au Sénat,
00:36 ça montre qu'il y a des choses qui se passent.
00:38 -Il y a eu l'euphorie de l'élection.
00:40 Et arrivé ici, dans ce monde-là, qui n'est pas mon monde,
00:44 je me sens pas trop les pieds sur terre
00:46 et je me sens aussi tout petit dans tout ça.
00:48 Un peu avant, il m'a été rapporté les propos
00:51 d'un ancien sénateur du Morbihan qui a fait savoir
00:54 que c'était la honte pour le Morbihan
00:56 d'envoyer un sénateur comme celui-là.
00:58 Ca m'avait énormément touché,
01:00 mais ça m'avait aussi déterminé plus encore
01:03 pour démontrer que j'avais ma place ici.
01:05 -L'arrivée de Joël Labbé
01:07 coïncide aussi avec la bascule du Sénat à gauche.
01:10 -Pour la première fois dans l'histoire
01:12 de la Ve République, le Sénat va connaître l'alternance.
01:16 -C'est aussi la première fois que les écologistes du Sénat
01:19 parviennent à constituer un groupe.
01:21 -Pour avoir un groupe, il fallait 10 écolo.
01:24 Il y en avait 9 de sûrs.
01:25 Il y en a un qui était très improbable, c'était moi.
01:28 J'arrive pour faire le dixième dans le groupe écolo.
01:31 Le fait qu'il y ait un groupe écolo,
01:34 c'était très fort historiquement.
01:36 Une vraie ambiance entre nous, au niveau global,
01:39 un président de la République, l'Assemblée majoritaire,
01:42 le Sénat majoritaire.
01:44 Rétrospectivement, je me dis, là,
01:46 on a raté quelque chose, la gauche a raté quelque chose,
01:49 parce que c'était le moment de faire des réformes.
01:52 Il y avait toutes les clés, toutes les cartes en main
01:55 et là, pour moi, ça a été raté quelque part.
01:58 Et c'est très dommage.
01:59 -Jubilation sur les bancs de la droite,
02:02 embarras à gauche.
02:03 A la surprise générale, le Sénat a abandonné
02:06 une mesure phare du projet de réforme
02:08 sur les droits de succession, à l'origine de ce cafouillage,
02:11 l'erreur d'un élu écologiste.
02:13 -Je me suis pas trompé de couleur de bulletin.
02:16 Il fallait que je mette 12 bulletins et j'en ai mis un,
02:19 pensant que celui-là représentait l'ensemble du groupe.
02:22 Je l'aurai appris aujourd'hui.
02:24 La prochaine fois, je me tromperai pas.
02:26 -La procédure parlementaire n'est pas simple.
02:29 Les débats vont assez rapidement, les votes se succèdent
02:33 et il peut arriver qu'un collègue qui n'est pas expérimenté
02:37 se trompe. -Ca en dit long sur le fait
02:39 que, vous savez, même parlementaire,
02:41 ça ne s'improvise pas.
02:43 -Roger Carucci, là, ça ne s'improvise pas.
02:46 Là, c'est typique des sénateurs,
02:49 des gens comme ça, ils n'ont pas grand-chose à faire avec nous.
02:53 Je me suis blessé, mais ça fait partie,
02:55 ça n'a pas été la seule fois,
02:57 des choses qui m'ont permis de me construire.
03:01 Je me souviens de certaines réunions,
03:03 de certaines séances où j'avais lieu de parler,
03:06 j'avais des choses à dire.
03:07 Quand j'étais fatigué, je n'osais plus lever la main
03:10 en me disant que je passais pour un rigolo.
03:13 Je me taisais, je disais rien.
03:14 Je me retrouvais tout seul à l'hôtel le soir
03:17 en me disant que je n'avais pas de légitimité.
03:20 Au fil du temps, je me suis blindé quelque part.
03:23 J'ai travaillé, d'abord pour comprendre
03:25 comment fonctionnait tout ça, et puis, surtout,
03:28 travailler les dossiers.
03:29 -Se faire entendre, ça passe par le fond,
03:32 mais aussi par la forme, par la parole.
03:34 -La première fois où j'arrive au Sénat,
03:36 ma première intervention, je cite Bob Dylan.
03:39 Les médias, notamment Public Sénat,
03:42 me demandent le soir de venir aux actualités.
03:45 Ensuite, Libération, un journaliste de Libé,
03:48 a vu ça, il demande à faire un papier.
03:51 Il me fait une quatrième de couverture.
03:53 Un réalisateur de documentaires,
03:56 Jean-Jacques Roux, voit cette page
03:58 et dit "Celui-là, il est breton,
04:00 "il faut que je fasse sa connaissance
04:02 "pour faire un documentaire."
04:04 Il me le demande, j'accepte pour lui faire plaisir.
04:07 Au bout de six mois, il me dit "Avec le producteur,
04:10 "il faut qu'on te voie, on peut faire un documentaire,
04:13 "mais ta manière de parler ne va pas."
04:16 On te propose de mener un travail de prise de parole en public,
04:20 avec une professionnelle.
04:22 Pendant quatre mois, j'ai travaillé
04:25 avec une comédienne, metteur en scène de théâtre,
04:28 sur les techniques de théâtre.
04:30 Je leur avais dit que du coaching politique,
04:32 je ne veux pas être formaté.
04:34 On ne veut pas que tu sois formaté.
04:36 Le travail politique, c'est aussi un travail de comédien
04:39 pour faire passer les messages.
04:41 -Le message a passé, puisque Joël Labbé
04:44 et ses parlementaires ont une loi à leur nom.
04:47 La loi Labbé, du 6 février 2014,
04:49 encadre l'utilisation des pesticides
04:51 sur l'ensemble du territoire national français.
04:54 -Les pesticides sont des armes de destruction massive.
04:58 Ce sont des poisons pour l'humanité.
05:01 Je leur réponds avec d'autres armes,
05:03 ces armes chantées par Léo Ferré,
05:06 des armes qui mettent de la poésie dans les discours.
05:10 -Suite à mes informations sur les pesticides,
05:12 leur impact sur la santé et l'environnement,
05:15 j'avais annoncé, pour l'approbation du rapport,
05:18 que j'envisageais une proposition de loi.
05:20 Je descends de la tribune et on me dit
05:23 que je suis un peu utopiste.
05:24 "Tu travailles dessus, mais ta proposition de loi,
05:27 "il ne faut pas rêver, l'Europe, les lobbies, tout ça."
05:31 Moi, je réponds, je me donne un an pour y arriver
05:34 et je compte bien, parce que tous mes collègues
05:36 ont entendu les mêmes choses que moi
05:39 sur les impacts sur la santé, sur les cancers,
05:41 sur les malformations de nourrissons,
05:43 et sur d'autres pratiques qui démontrent
05:46 que l'on peut se passer de pesticides.
05:48 On était 10 écolo, trouver une majorité,
05:50 c'était pas gagner d'avance, sauf que la majorité était de gauche
05:54 et on était dedans. On a dû jouer des coups
05:56 et on a fini par trouver une majorité.
05:58 -Les espaces verts sont concernés, mais pas l'agriculture.
06:02 La loi Labey ne s'attaque pas aux principaux utilisateurs
06:05 de produits phytosanitaires, l'agriculture conventionnelle.
06:08 -L'AFNSA est toujours présente, présente partout,
06:11 et tout ce qui a trait
06:13 à l'avenir du monde agricole et paysan,
06:17 c'est l'AFNSA.
06:18 Certains parlent même de co-gestion
06:21 avec les gouvernements, quels qu'ils soient.
06:23 Donc il y a un poids énorme de ce syndicat.
06:26 -Je le dénonce depuis le début
06:29 et je me rends compte que les choses n'avancent pas.
06:31 L'ensemble des ministres de l'Agriculture
06:34 sont décevants là-dessus.
06:36 Il y en a un qui a réussi à affronter
06:39 quelque peu, c'est Stéphane Le Foll.
06:42 Dans la loi d'avenir agricole, on a pu faire passer
06:44 un certain nombre de choses qu'on avait travaillées avec lui,
06:48 notamment l'évolution vers l'agroécologie.
06:50 Mais depuis, tous les ministres de l'Agriculture,
06:53 en lien avec l'AFNSA, en lien avec les lobbies
06:56 de l'agrochimie, de l'agroindustrie,
06:58 des pesticides, tout ça,
06:59 tous les autres, pour moi,
07:01 n'ont pas été à la hauteur des enjeux.
07:03 -Il a beau lui rendre hommage, Stéphane Le Foll est ministre
07:07 quand Joël Labey pousse son coup de gueule le plus remarqué.
07:10 Un gouvernement qui refuse d'interdire
07:12 les néonicotinoïdes, ces pesticides tueurs d'abeilles.
07:15 Joël Labey enfreint le règlement du Sénat
07:18 et retire sa cravate.
07:19 -Maintenant, je ne suis plus dans l'esprit
07:22 du Sénat qui règne actuellement.
07:24 Et la cravate, je vais la tomber.
07:26 -Mon cher collègue, écoutez-moi, je vous laisse...
07:29 -Je tiens à vous le dire. -Vous pouvez continuer.
07:32 Je vous laisse, ça sera ça de moi pour vos collègues.
07:35 -Quant à vous, vous pouvez continuer de ricaner.
07:39 -Je suis encore très touché. Et puis, la colère me revient.
07:42 Quand j'ai fait ça, de colère, tout de suite, je me suis dit
07:45 que j'ai dû faire une connerie. Je suis allé à ma place
07:48 sans cravate. Le président de la Cour de média me dit
07:51 qu'il fallait remettre sa cravate, sinon, on va venir te chercher.
07:55 Non, de toute façon, je ne mets plus de cravate.
07:58 Isabelle Debré, qui préside la séance,
08:00 me fait envoyer un petit mot.
08:02 "Joël, s'il te plaît, je suis très embêté."
08:04 Elle me touche comme ça, donc je remets ma cravate
08:07 parce que je voulais pas l'emmerder.
08:09 On m'aurait dit qu'un an après, les néonicotinoïdes
08:12 auraient été interdits par la loi.
08:14 Dans le cadre de la loi biodiversité,
08:17 j'aurais pas cru, et bien c'est arrivé.
08:19 Après, je me dis, des fois, il faut faire des coups
08:22 pour faire avancer les choses. -Après 12 ans au Sénat,
08:25 Joël Labbé compte désormais laisser la place.
08:27 Il quitte le Parlement, mais pas ses combats politiques.
08:31 -La loi Labbé, je vous dis, ça reste quand même une petite loi.
08:34 Il y en a quand même une.
08:36 Dès que j'avais pour ambition qu'elle devienne européenne.
08:39 Ca, c'est pas encore arrivé.
08:41 Donc, post-Sénat, c'est une des missions
08:43 que je vais me donner, de continuer à travailler là-dessus.
08:47 Les jeunes générations ont besoin de se projeter
08:49 dans leur futur, dans un futur qui soit vivable.
08:52 Ils ont besoin de rêver, ils ont besoin d'exaltation,
08:55 ils ont besoin de vrais projets collectifs.
08:58 Il y a de quoi faire.
08:59 -Que souhaitez-vous pour la suite ?
09:01 -De garder la santé.
09:03 De garder la pêche intellectuelle.
09:07 De garder l'Agnac, aussi.
09:10 J'en ai...
09:12 [Musique]
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