00:00 À la fin de la guerre, comme des milliers d'autres enfants,
00:02 vous êtes orphelin et on vous place dans une institution, dans le Vercors.
00:05 Et là, vous vivez dans ce que vous qualifiez dans ce livre de désert affectif,
00:09 un désert affectif.
00:10 Quand vous repensez à ces années d'après-guerre,
00:13 qu'est-ce que vous voyez ?
00:14 Qu'est-ce que vous ressentez ?
00:15 De quoi vous vous souvenez ?
00:16 Quelles images ?
00:18 Les seuls êtres humains qui m'ont réchauffé,
00:23 les seules relations humaines que j'ai eues dans cette institution,
00:27 c'était avec le chien du voisin.
00:30 Parce que lui, je lui racontais mes histoires, je m'évadais.
00:35 Il n'y avait que du silence ou de la violence.
00:39 Parce que le métier d'éducateur n'existait pas, on les appelait les moniteurs.
00:44 Ils avaient pour consigne de ne pas parler aux enfants.
00:48 Les enfants, il faut les brutaliser et qu'ils obéissent, c'est tout.
00:53 On disait à un garçon, il faut le dresser.
00:56 En tout cas, ce qui m'intéresse, c'est que vous le dites tout de suite,
00:58 c'est vraiment la découverte du monde animal,
01:00 l'observation du monde animal qui vous a sauvé.
01:02 Absolument, parce qu'à ce moment-là, j'ai eu une passion.
01:05 Comme il n'y avait personne de parler, il n'y avait pas de relation affective,
01:09 j'ai découvert un monde d'animaux qui était absolument passionnant.
01:14 Il y avait des aventures, il y avait des fourmis,
01:16 il y avait des mouvements tournants, des fourmis, des transports d'œufs.
01:22 C'était absolument passionnant.
01:23 Et ce chien-là, dès qu'il me voyait, il faisait la fête lui au moins.
01:27 Et quand je lui racontais mes histoires, il ne répétait pas un mot.
01:30 Et je crois que sur le plan psychanalytique, il m'a beaucoup aidé.
01:35 Et d'ailleurs, quand j'ai fait plus tard une psychanalyse,
01:37 je crois que mon psychanalyste ne parlait pas plus que mon chien.
01:41 Diriez-vous que l'animal vous a aussi appris,
01:44 Boris Cyrulnik, l'art de l'observation ?
01:46 Alors ça, c'est le propre de tous les enfants maltraités.
01:51 Tous les enfants maltraités deviennent des observateurs
01:55 parce qu'ils sont vigilants.
01:57 Est-ce que le moindre signe, est-ce qu'il va frapper ?
02:01 Est-ce que je dois me taire ?
02:03 Quand je suis devenu praticien,
02:05 j'avais une petite patiente qui avait fait le signe de la clé.
02:09 C'est-à-dire qu'elle aimait beaucoup son père qui buvait.
02:14 Et au bruit de la clé dans la porte,
02:16 elle savait s'il fallait se jeter dans les bras de son père
02:19 ou s'il fallait se cacher.
02:21 Elle avait fait une sémiologie,
02:23 une science des signes avec le bruit de la clé.
02:26 Et tous les enfants maltraités deviennent hyper attentifs aux autres.
02:29 Et c'est une bonne formation pour devenir éthologue,
02:33 mais c'est pas une formation enseignée...
02:35 C'est une formation enseignée à la faculté souvent
02:38 parce que beaucoup d'étudiants sont parfois maltraités.
02:41 Mais je pense que c'est...
02:43 Le corps est une sémiologie, le corps parle.
02:47 Il y a un langage avant les mots.
02:49 La preuve, c'est que nos enfants attendent la troisième année
02:53 avant l'explosion du langage.
02:54 Aucun enfant ne parle le jour de sa naissance,
02:57 sauf peut-être Pantagruel qui, à peine né, s'était crié
03:01 "à boire, à boire, je veux du bon vin".
03:04 Mais à part Pantagruel, il faut attendre deux ans
03:06 pour que l'enfant commence à parler.
03:08 Et dès l'instant où un enfant parle, il change de planète.
03:11 Il entre dans la planète des mots
03:14 et il met plus longtemps encore pour rentrer dans la planète des récits.
03:17 Et là, s'il y a plusieurs récits, s'il y a plusieurs écrivains,
03:21 s'il y a plusieurs témoignages, c'est une exploration incessante.
03:25 Et les animaux nous aident à comprendre ça.
03:28 Un être vivant, animal ou bébé,
03:31 seul, sain, n'a aucune chance de se développer.
03:35 C'est ce que vous avez presque dit tout à l'heure.
03:38 C'est-à-dire que un cerveau sain, sans altérité, s'atrophie.
03:44 Et c'est pas une vue de l'esprit,
03:46 puisque maintenant, avec la neuroimagerie, on le photographie.
03:49 Et je peux même vous dire, les zones qui s'atrophient,
03:51 c'est la base du lobe préfrontal, c'est le système limbique.
03:54 On le photographie.
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