00:00 J'avais perdu mon enfant, un bout de moi.
00:02 J'ai perdu ma maman, c'est un autre bout de moi.
00:04 J'étais désemparée.
00:06 J'ai mon conjoint qui me réveille, il me dit "il y a le feu,
00:09 dépêche-toi, ouvre la fenêtre, prends le petit, appelle les pompiers".
00:12 Je passe par la fenêtre, il me passe mon fils, le dernier du coup, Ilan.
00:16 Je suis en panique, je suis désespérée,
00:20 j'ai mon fils dans les bras, je n'ose pas hurler pour ne pas le traumatiser.
00:24 Je fais le tour de la maison, je prends mon téléphone, de suite j'appelle les pompiers.
00:27 Et là, chose catastrophique, je tombe sur le répandeur des pompiers.
00:31 Je suis obligée d'appeler les gendarmes.
00:34 Je leur dis "j'ai la partie gauche de ma maison qui est en feu,
00:36 j'ai mon fils aîné et ma maman coincées dans la maison.
00:39 Dépêchez-vous, ça crame, je vais perdre ma mère et mon fils,
00:43 dépêchez-vous s'il vous plaît".
00:44 Et là on me dit "vous inquiétez pas, je déclenche les pompiers".
00:48 Entre temps, j'avais un gendarme qui me parlait,
00:51 qui me disait "essayez d'aller les sortir de la maison",
00:53 chose que mon conjoint était en train de faire.
00:56 La première fois il revient, il me dit "j'y arrive pas, je glisse,
00:59 y'a trop de suie, j'étouffe".
01:01 La deuxième fois, il a réussi à aller jusqu'à la porte de la chambre de notre fils.
01:06 Il a vu la chaleur du feu, en attrapant la poignée de la porte,
01:10 il a toute la peau de la main qui est tombée.
01:14 Et on aurait dit qu'il avait un grand gant blanc.
01:17 Et là il me dit "j'arrive pas à attraper Aaron, j'arrive pas à le prendre".
01:20 Et moi je lui dis "une connerie".
01:22 Sur le coup, j'y ai pas pensé, je voulais absolument récupérer mon enfant.
01:26 Je lui dis "casse le carreau".
01:28 La chose qu'il fallait pas faire.
01:30 Il a fait le tour de la maison encore une fois, avec sa peau pendante,
01:33 les pompiers n'étaient toujours pas là, il a pris un gros bloc de béton.
01:37 Et quand il a cassé le carreau, la chambre est embrasée.
01:40 Sauf...
01:42 Et il a vu notre fils brûler.
01:44 Il était intoxiqué déjà.
01:46 Et ma maman aussi était intoxiquée, on ne les a pas entendues.
01:49 Et juste après, j'ai la baie vitrée de la maison qui a explosé.
01:53 Et là je ne voyais toujours pas mon conjoint.
01:55 J'ai cru l'avoir perdu lui aussi.
01:57 Et là je le vois revenir presque à quatre pattes,
02:00 tellement il était essoufflé, il était traumatisé,
02:04 et il pleurait toutes les larmes de son corps en me disant
02:07 "j'ai pas réussi, j'ai pas réussi".
02:08 Et là, on voit les pompiers arriver.
02:10 Et les pompiers, quand ils arrivent, ils me disent
02:12 "Issa où ? Issa où ?"
02:14 Entre temps, il y a une partie de la toiture qui s'est effondrée,
02:17 et je leur dis "ils sont dans leur chambre, il y a une chambre là",
02:20 je lui explique où c'est.
02:21 Mais je sais très bien qu'à ce moment-là, il n'y a plus rien à faire,
02:23 que j'ai perdu ma mère et mon enfant.
02:25 Et mon conjoint est transporté au centre hospitalier
02:28 Paul Santé de Villeneuve, sur Lotte.
02:30 Moi, je suis.
02:31 Il est dans un bloc aux urgences, il est sous morphine.
02:34 Et moi, je suis dans un autre bloc avec mon fils,
02:36 et on est tout seul.
02:38 Il n'y a personne qui est venu nous voir,
02:40 on n'a pas mangé, on n'a rien eu.
02:41 J'envoie un message à ma sœur,
02:43 et là je lui dis "viens me chercher s'il te plaît",
02:45 elle me récupère.
02:46 Elle prend son petit-neveu dans les bras,
02:47 parce qu'il n'avait pas mangé, le pauvre,
02:49 il n'avait pas bu depuis la veille.
02:51 Donc elle le prend, elle lui achète à manger.
02:53 Moi aussi, j'ai ma cousine qui me ramène une paire de sabots,
02:57 et je demande d'avoir mon conjoint.
03:00 Ben là, comment te dire, j'ai soufflé un petit peu,
03:03 parce que je savais au moins que mon conjoint,
03:05 même s'il était brûlé, il était encore là.
03:08 J'ai retrouvé toute ma famille,
03:11 j'ai pu décompresser parce que ça n'allait pas du tout.
03:15 Je me sentais vidée.
03:16 Je n'avais rien à dire, je n'avais rien à...
03:19 J'avais perdu mon enfant, un bout de moi.
03:22 J'ai perdu ma maman, c'est un autre bout de moi.
03:24 J'étais désemparée.
03:25 J'ai pu enfin entendre mon fils parler,
03:28 parce qu'il n'avait pas parlé depuis 6h du matin.
03:31 Et là, il a vu sa tante, il a vu ses cousins,
03:34 il a reparlé, j'ai revu un petit garçon à peu près normal.
03:38 Mon conjoint est sorti le jour même de l'hôpital.
03:40 Les pompiers sont venus l'interroger alors qu'il était sous morphine.
03:43 Vu qu'il était sous morphine, mais vraiment bien drogué,
03:47 il a dit n'importe quoi.
03:48 Et je ne comprends pas d'ailleurs qu'on soit venus l'interroger
03:52 alors qu'il était complètement dans les vapes.
03:54 Il a dit qu'il avait entendu les détecteurs,
03:55 il a dit qu'il avait entendu les chiens aboyés,
03:58 et les chiens n'ont pas du tout aboyé non plus.
04:00 Et du coup, direct après notre sortie d'hôpital,
04:04 le jour même, on est convoqué à la gendarmerie
04:07 pour faire notre déposition.
04:08 Premier rendez-vous à la gendarmerie,
04:10 je fais ma déposition,
04:11 mon conjoint est à côté, il fait sa déposition.
04:13 On dit on va essayer de tout faire
04:15 pour prouver comment le feu est parti.
04:18 De quoi, pourquoi, comment ce feu est parti.
04:21 Je vis avec ma maman dans une maison de location
04:24 avec mon conjoint, mes enfants et mes deux chiens,
04:26 mes trois chiens pardon.
04:27 Ma mère se lève à 7h30 parce qu'il y a les aides-soignantes
04:30 qui viennent s'occuper d'elle, elle est handicapée,
04:31 elle a un fauteuil roulant, elle a une sep, évoluée.
04:33 Et comme elle est handicapée et que je ne voulais pas la mettre en institution,
04:37 et bien j'ai pris ma maman.
04:38 À 8h30, 9h, j'ai mes enfants qui se réveillent
04:41 pour prendre leur petit déjeuner normal.
04:44 Ma mère part à 9h30 au foyer René Bonnet
04:46 parce qu'elle est suivie là-bas pour faire un peu de sortie.
04:48 Donc je suis toute seule avec mes enfants toute la journée.
04:51 Ça se passe très bien.
04:52 Aaron allait avoir 3 ans au mois de mars
04:54 et Ilan allait avoir 2 ans aussi au mois de mars.
04:56 À 18h, ma maman rentre,
04:58 elle va avec les aides-soignantes faire une toilette et se coucher.
05:01 Je prépare le manger pour le soir,
05:03 tout se passe bien.
05:04 L'insert tourne, parce qu'il fait très froid ce jour-là.
05:07 Alors l'insert, c'est une espèce de cheminée fermée
05:09 où on rajoute du bois qui est conduit par un tuyau
05:13 qui ressort à l'extérieur de la maison.
05:15 C'était le seul mode de chauffage qu'on avait dans la pièce à vivre.
05:19 On mange, mes petits à 8h30 vont au lit,
05:21 mon conjoint s'endort sur le canapé,
05:23 je le réveille à 11h30, minuit pour lui dire "va au lit, il est tard".
05:27 Et à 1h30, mon petit prend son biberon,
05:30 je fais sortir mes chiens pour pas qu'ils fassent besoin dedans pour la nuit.
05:33 Moi j'en profite pour fumer ma dernière cigarette et je m'en vais au lit.
05:36 On m'a demandé, à moi, la gendarmerie,
05:38 si parce que j'étais fatiguée de m'occuper de ma maman,
05:41 j'aurais pu mettre le feu.
05:45 Mais ma maman, je m'en occupais depuis que j'avais 11 ans.
05:48 Ma mère, elle s'est toujours occupée de moi.
05:49 Elle m'a pas dit "t'es pénible, je te vire".
05:53 Donc le retour de la médaille, il était normal.
05:55 Ma mère s'est occupée de moi, donc je m'occuperais de ma mère.
05:57 Elle profitait de ses petits-enfants
05:59 et ça c'est beaucoup pour une personne handicapée.
06:02 Donc non, j'aurais jamais mis le feu.
06:05 Si admettons vraiment, j'aurais voulu me débarrasser de ma mère,
06:09 il y avait d'autres solutions que mettre le feu et la tuer.
06:12 Et tuer mon fils par la même occasion.
06:14 Après il y a eu les expertises.
06:15 La première où on y était, les pompiers n'ont pas trouvé mes chiens.
06:18 Il y a un expert qui a marché dessus à la première expertise,
06:21 sur ma petite chienne.
06:23 Au début il disait "ben n'importe quoi, c'est pas un chien".
06:25 Mon conjoint l'a retourné, il lui a...
06:27 Il y avait un côté cramé et un côté entier.
06:29 Donc du coup il a bien vu que c'était un chien.
06:30 Et moi j'ai retrouvé mes chiens,
06:32 pratiquement 8 mois après, c'est une copine à moi
06:34 qui m'a aidé à les enterrer.
06:36 J'ai laissé la peau des chiens dans la maison
06:38 pour que les gendarmes et les enquêteurs s'y reviennent sur les lieux,
06:42 qu'ils voient bien qu'il y avait des chiens.
06:43 Et j'ai enterré les autres, mes chiens.
06:45 La deuxième expertise, on n'y est pas allé.
06:48 En fait on aurait dû y aller parce que le propriétaire
06:50 a fait remonter le tuyau d'évacuation.
06:52 Pendant l'expertise, il l'a fait remonter tout droit.
06:55 Alors que nous, à la première expertise,
06:57 on avait un double coup d'A90.
06:59 Tout le monde m'a dit "ce double coup d'A90,
07:02 si on tenait la fumée, c'est peut-être partie de ça l'incendie".
07:05 On me dit "c'est peut-être moi qui ai jeté mon mégot
07:07 quand j'ai fumé ma dernière cigarette".
07:09 Je sais que je ne jette pas un mégot au milieu de ma salle à manger.
07:13 Je ne suis pas folle.
07:14 J'ai bien mis mon mégot dans l'incert,
07:17 j'ai remué mes braises, j'ai fermé ma porte d'incert,
07:20 il n'y a rien eu.
07:21 Dans l'incert, il n'y avait presque plus de bois.
07:23 Donc les tuyaux étaient encore chauds, mais pas bouillants.
07:26 Et je suis sûre que mon tuyau, à 4h30 du matin,
07:29 il était froid.
07:30 Et mon mégot de cigarette, admettons, si j'avais jeté mon mégot de cigarette,
07:33 il n'aurait pas attendu 3h avant de brûler mon mégot de cigarette.
07:36 Et la deuxième hypothèse, ce serait mes chiens,
07:38 qui auraient joué avec du linge sur les tendoirs à linge,
07:41 ils auraient fait "zorro",
07:43 ils auraient jeté sur le tuyau de l'incert.
07:46 Je sais très bien que ce n'est pas ça non plus.
07:47 Donc je sais que moi, leur résultat d'enquête,
07:50 même si je ne suis pas expert en feu,
07:52 je sais que ça ne va pas.
07:53 Quand j'ai voulu faire réouvrir mon dossier,
07:55 j'ai appelé plusieurs architectes pour savoir si on pouvait m'aider,
07:59 me donner un coup de main.
08:00 Et en fait, on m'a dit "Madame Darrigny, vos cloisons sont en bois,
08:04 votre plafond est en lambrie.
08:06 Il y avait tous les éléments réunis pour que la maison brûle.
08:10 Mais je peux vous garantir que c'est votre mur,
08:13 il a chauffé pendant la journée,
08:15 il a trop chauffé et il s'est embrasé dans la nuit."
08:18 Et mon avocat me dit "donnez-moi les preuves".
08:21 Le problème qu'il y a, c'est que quand ma maison a brûlé,
08:23 je ne suis pas allée chercher l'ordinateur pour trouver des photos
08:26 que j'avais faites de l'incert ou quoi.
08:28 Donc je ne peux pas apporter de preuves.
08:30 On a pensé à sauver notre fils.
08:31 Pour refaire une expertise, on m'a dit "il faut donner 5000 euros".
08:35 Et moi, les 5000 euros, je ne peux pas les donner.
08:38 Donc c'est pour ça que je me bats pour que mon enquête soit réouverte.
08:41 Moi j'attends qu'on me dise "c'est pas vous avec votre mégot de cigarette
08:46 ou c'est pas vos chiens comme il a été supposé".
08:49 Mais ça vienne bien de l'incert.
08:50 Moi je veux vraiment que l'enquête soit réouverte
08:52 et qu'ils fassent vraiment leur travail
08:53 et pas qu'on me dise "Madame Darrigny, c'est à vous de nous donner les preuves.
08:57 Il n'y a plus de maison.
08:58 Il y a eu une mini-tornade qui est passée devant la maison.
09:01 Donc il n'y a vraiment plus rien de la maison.
09:03 Moi je ne peux rien faire dans cette maison.
09:05 À part y retourner et me faire du mal, c'est tout ce que ça fait.
09:09 J'ai perdu toute ma vie ce soir-là.
09:10 On a eu la chance d'avoir un gros élan de solidarité.
09:13 La soeur à mon conjoint, elle a fait une collecte de vêtements
09:18 pour notre petit, pour nous.
09:20 Et on a eu une cagnotte litchi pour payer les enterrements.
09:23 On a eu la chance d'avoir des super pompes funèbres.
09:26 Cette dame-là, des pompes funèbres, elle nous met dans la chapelle
09:29 et on a eu la chapelle pour nous pendant trois jours.
09:32 On fait les enterrements.
09:33 Les enterrements se passent.
09:34 On les a faits dans le caveau familial.
09:37 Depuis, on y va souvent.
09:38 On va au jardin des anges, comme il dit mon fils.
09:41 Après, on a eu la chance d'avoir une association qui nous a aidés.
09:44 Ça s'appelle Solencité.
09:45 Ils nous ont aidés à retrouver un logement.
09:47 Et on est dans ce logement-là depuis le feu.
09:51 Ils ont pris le bail à leur nom pendant trois mois
09:53 pour savoir si on était des bons payeurs.
09:56 Après, vu qu'on était des bons payeurs,
09:57 le bail a glissé à notre nom et puis, depuis, ça va.
10:00 Donc, je remercie tous ces gens qui nous ont tous aidés
10:03 parce que je n'ai jamais pris le temps de leur répondre.
10:06 Mais je les remercie infiniment pour tout ce qu'ils ont fait pour nous.
10:09 Des gens en or, quoi.
10:10 On a perdu un ange, un magnifique petit garçon.
10:12 Il était super.
10:14 Ma maman, elle n'avait rien demandé, elle non plus.
10:17 Et si j'avais su, je ne l'aurais vraiment pas loué, cette maison.
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