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00:02 RTL Matin
00:06 Bon réveil à vous tous, il est 7h44, merci d'être avec nous en ce mardi matin.
00:10 Ça fait dix jours, dix jours que le petit Émile, deux ans et demi, a disparu à Vernay, dans les Alpes de Haute-Provence.
00:16 Village et zone qui ont été ratissées, mais toujours rien, si ce n'est un environnement familial bien mystérieux et tant de questions sans réponse.
00:25 Je salue Jacques-Charles Fontbonne qui est en direct avec nous ce matin et je le remercie. Bonjour à vous.
00:30 Bonjour monsieur.
00:31 Ancien général de gendarmerie et expert en procédures criminelles, vous avez eu affaire dans votre carrière à des disparitions inquiétantes d'enfants.
00:38 D'ailleurs ma première question est toute simple, la disparition c'est visiblement le pire à gérer pour des enquêteurs, le plus difficile.
00:45 Vous pouvez nous expliquer pourquoi ?
00:48 Il y a tout un tas de raisons. Je dirais qu'humainement c'est difficile parce que la disparition d'un enfant,
00:55 ça vous met dans une situation qui n'est pas forcément une situation exclusivement professionnelle.
01:01 On essaye toujours en matière de police judiciaire parce que le quotidien est très difficile, de prendre un maximum de distance avec les faits.
01:08 Là, vous pouvez faire n'importe quoi à partir du moment où vous êtes mère ou père de famille,
01:12 ça vous renvoie forcément à quelque chose de personnel qui fait que l'enquête est encore plus difficile.
01:17 Et puis, vous avez, on en est l'exemple ce matin, une pression médiatique qui est importante,
01:22 vous avez une pression des autorités qui est importante, et puis d'un point de vue technique,
01:27 quelque chose qui est évident mais qui complique l'affaire de la façon que vous imaginez,
01:34 c'est que vous n'avez pas de scène d'infraction, vous n'avez pas de scène de crime, vous n'avez pas comme sur un braquage,
01:40 une zone dans laquelle les braqueurs sont entrés et ont pu laisser des traces.
01:44 Là, vous n'avez rien, c'est-à-dire que vous ne savez pas où est l'enfant,
01:47 vous ne savez pas précisément, en tout cas pas suffisamment précisément d'où il est parti,
01:53 et vous n'avez aucune idée du mode opératoire, s'il s'est perdu, s'il a eu un accident, renversé par une voiture, ou si c'est une affaire criminelle.
02:00 Jacques-Charles Fontbonne, aidez-nous à y voir plus clair.
02:02 Hier, l'enquête est entrée dans une nouvelle phase, celle de l'enquête préliminaire,
02:07 ça a été annoncé par le parquet de Digne-les-Bains.
02:10 Qu'est-ce que ça change ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
02:13 Je vous avoue que c'est quelque chose que je ne comprends pas.
02:15 Pour faire quelque chose de simple, il y a en procédure pénale trois types d'enquête.
02:22 L'enquête pour crime ou délit flagrant.
02:25 Alors quand on dit que le crime ou le délit est flagrant, ça ne veut pas dire qu'il est flagrant au sens de évident.
02:30 Ça veut dire qu'il vient de se produire depuis moins de 48 heures.
02:33 La piste est toute fraîche, en quelque sorte, il y a un gros désordre à l'ordre public,
02:37 donc le code de procédure pénale donne, on va dire, tous les moyens aux officiers de police judiciaire.
02:41 Perquisition, audition, saisir, réquisition aux opérateurs, etc.
02:46 Au bout de huit jours, qui peuvent être prolongés d'encore une semaine,
02:50 on considère qu'il n'y a plus d'urgence et à ce moment-là,
02:53 les pouvoirs, on va dire, majeurs des officiers de police judiciaire sont réduits.
02:58 Je ne rentre pas dans le détail.
03:00 Par exemple, pour faire une perquisition, dans certains cas, ils ont besoin de l'assentiment des personnes.
03:04 « Bonjour Madame, bonjour Monsieur, est-ce que vous autorisez que nous fouillons votre appartement ? »
03:07 Normalement. L'expérience que j'en ai, lorsque l'on se trouve dans le cas d'une affaire aussi grave,
03:13 avec une disparition d'enfant, systématiquement, le procureur de la République,
03:17 qui jusque-là dirige l'enquête parce que c'est du flag ou parce que c'est du préliminaire,
03:21 demande la désignation d'un juge d'instruction.
03:23 Il produit un acte qui s'appelle un réquisitoire introductif d'instance, le mot est un peu compliqué,
03:29 et le président du tribunal judiciaire désigne un juge d'instruction.
03:32 En clair, qu'est-ce que ça veut dire ?
03:33 Ça veut dire qu'à ce moment-là, les officiers de police judiciaire vont travailler sur commission orgatoire,
03:38 c'est-à-dire un acte par lequel le juge leur dit « maintenant vous agissez en mon nom »,
03:41 mais surtout, ça veut dire qu'ils retrouvent des pouvoirs équivalents à ceux qu'ils avaient dans la flagrance,
03:46 avec en plus la possibilité d'avoir par exemple des écoutes téléphoniques
03:51 qui ne peuvent être demandées que par un juge d'instruction.
03:55 Je vous avoue que c'est incompréhensible,
03:57 parce que pour avoir traité des affaires criminelles pendant de très nombreuses années,
04:02 dans un cas comme celui-là, systématiquement, dès que le flag va tomber,
04:05 on va avoir une ouverture d'information.
04:07 Si on prend les choses dans l'ordre depuis la disparition de cet enfant,
04:10 il y a eu d'abord des recherches poussées à l'extrême sur place,
04:13 une des plus importantes opérations de ratissage judiciaire jamais menées,
04:17 des gendarmes, des bénévoles, il y a même eu des chiens Saint-Hubert qui sont rentrés bredouilles,
04:21 ce qui n'est pas rien, car ces chiens ont un flair hyper performant.
04:25 Oui, oui, on pourra en parler pendant des heures,
04:29 ce sont des chiens exceptionnels.
04:31 Je dis toujours en plaisantant que le berger allemand à côté est un chien enrhumé,
04:37 c'est quelque chose d'exceptionnel au point qu'il n'est pas possible,
04:43 il n'est pas possible que deux ou trois chiens soient passés dans la zone
04:49 où l'enfant était susceptible de se trouver sans qu'ils le trouvent.
04:53 Un, il y a toujours un potentiel d'erreur,
04:55 mais plusieurs animaux à un endroit où l'enfant serait passé, ce n'est pas possible.
04:59 Je pense qu'on peut affirmer, au moins dans une logique d'enquête,
05:03 qu'il n'est pas sur la zone où les chiens sont passés et où on l'a trouvé.
05:06 Mais c'est un dispositif logique, c'est-à-dire que c'est ce que je vous disais en commençant,
05:10 c'est extrêmement émotionnant comme affaire.
05:12 On ne peut pas ne pas.
05:14 C'est-à-dire que si on a la quasi-certitude que l'enfant n'est pas là au bout de quelques heures,
05:19 on est quand même obligé de continuer jusqu'à ce que cette certitude soit humainement absolue.
05:25 Les enquêteurs utilisent le logiciel Anacrim.
05:27 Pouvez-vous nous expliquer ce que c'est, l'expliquer aux auditeurs de RTL ?
05:30 Ça permet quoi ? D'avoir une piste, au mieux, en tous les cas une espèce de chronologie ?
05:35 Alors c'est vrai qu'on en parle beaucoup, mais ce n'est pas l'outil suprême de la poli judiciaire.
05:42 C'est un outil comme un autre.
05:44 Pour être simple, lorsque l'on a une affaire qui est très complexe,
05:49 soit par le nombre des acteurs, par exemple un gros trafic de stupéfiants
05:53 ou de la criminalité organisée, ou une enquête comme celle-là,
05:56 qui peut durer très longtemps, on parle de deux principes.
06:00 Le premier, c'est que l'enquêteur ne peut pas emmagasiner tous les éléments
06:05 et qu'ensuite, si l'enquête dure 5, 10, 15 ans, les enquêteurs vont changer.
06:09 Donc on va faire avaler à la machine tous les éléments objectifs.
06:13 Le numéro d'immatriculation incomplet, la description de quelqu'un,
06:16 une heure, un jour, un lieu, etc.
06:19 Et à un moment donné, vous allez pouvoir demander à la machine de vous faire une comparaison.
06:23 Vous allez pouvoir dire à la machine que s'est-il passé tel jour à 17h30,
06:28 qui était sur place, si la machine a bien été renseignée, elle va vous le sortir.
06:32 Monsieur X est décrit par un témoin comme étant à tel endroit à 18h,
06:38 lui nous dit qu'il n'est arrivé qu'à 19h30.
06:41 La machine nous dit qu'il y a eu une incohérence, quelqu'un s'est trompé, ça arrive.
06:45 Quelqu'un nous ment.
06:46 Quelqu'un a vu une voiture rouge, une personne a vu une voiture allemande
06:50 sans pouvoir dire qu'elle était rouge.
06:51 Quelqu'un a vu un numéro dans la plaque d'immatriculation.
06:54 Tous ces éléments sont indépendamment les uns des autres, sans intérêt.
06:58 Mais si on les regroupe et si on leur donne une unité, à ce moment-là, ils présentent un intérêt.
07:02 Et puis vous vous rappelez de l'affaire Dills.
07:03 Patrick Dills avait été sauvé par l'analyse criminelle il y a déjà longtemps
07:09 parce que les gendarmes avaient démontré qu'il ne pouvait pas,
07:12 compte tenu de la frise chronologique, c'est-à-dire du déplacement des personnes dans le temps,
07:17 qu'il ne pouvait pas être là avant la mort des enfants.
07:20 Jacques-Charles Fontbonne, vous nous dites concrètement que ça pourrait prendre beaucoup de temps, cette enquête.
07:24 Vous nous parlez tout à l'heure de pression médiatique, de la pression aussi des chefs sur les enquêteurs.
07:28 Est-ce qu'il n'y a pas aussi le fait que tous les Français se passionnent pour ce genre d'histoire
07:32 et de drame peut-être à l'arrivée ?
07:35 C'est-à-dire que nous, par exemple, les articles qu'on diffuse sur RTL.fr,
07:39 ils font entre guillemets un véritable carton parce que chacun a un avis en fait sur cette famille,
07:44 sur le gamin qui a disparu.
07:45 Est-ce que ça, ça peut jouer aussi sur le travail des enquêteurs ?
07:48 Alors, ça joue forcément négativement sur le travail des enquêteurs.
07:52 Si ça présente un avantage, c'est que si on a besoin de moyens pour continuer l'enquête,
07:56 le magistrat qui va diriger l'enquête va vous les accorder plus facilement
08:01 parce que tout ça coûte énormément d'argent, les réquisitions, etc.
08:03 Mais c'est normal, la justice est là pour ça.
08:06 Non, il y a à mon avis deux phénomènes qui sont concomitants.
08:09 Le premier, c'est celui que j'évoquais en commençant cette interview,
08:12 c'est-à-dire nous sommes tous des victimes potentielles.
08:16 Alors, quand vous arrivez sur une scène de crime et que vous ramassez trois ou quatre dealers
08:19 qui ont eu les victimes d'un règlement de compte,
08:22 vous n'avez pas la même empathie.
08:24 Ça, ça compte énormément.
08:25 Et puis, je pense depuis très longtemps qu'il y a une espèce de mise en abîme de soi-même.
08:31 C'est-à-dire qu'en fait, en s'intéressant,
08:34 je vais peut-être le dire de façon un peu crue, mais vous allez comprendre,
08:37 en s'intéressant au malheur des autres
08:40 ou en s'intéressant au fait, lorsque l'on a affaire à des criminels d'habitude,
08:44 que ce sont des gens, on va dire, malfaisants,
08:46 cela, en quelque sorte, ce malheur des autres vous protège du malheur de vous-même.
08:51 Et puis, en voyant des gens qui sont déviants socialement,
08:53 qui sont déviants d'un point de vue pénal,
08:55 ça vous rassure en quelque sorte sur l'orthodoxie de votre comportement social.
09:00 J'en suis convaincu depuis longtemps,
09:02 ce qui explique, avec des gens tout à fait ordinaires comme vous et moi,
09:05 des gens tout à fait sains socialement, on va dire,
09:08 qui élèvent leurs enfants, qui sont des voisins,
09:11 des gens tout à fait agréables,
09:13 et qui ont cet intérêt pour le crime,
09:15 cet intérêt pour des choses qui nous changent en plus un peu de notre quotidien,
09:19 qui est forcément un peu banal.
09:21 et on pourra en parler des heures, c'était passionnant de vous écouter.
09:23 [SILENCE]
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