00:00 En attendant, c'est l'interview d'actualité.
00:01 Johanna, vous recevez ce matin Ali Rabeh,
00:03 c'est le maire de Trappes dans les Yvines,
00:04 et il fait partie des élus qui ont été invités
00:07 à la mi-journée à l'Élysée par Emmanuel Macron.
00:09 Bonjour et bienvenue à vous.
00:10 Bonjour Ali Rabeh.
00:11 Bonjour.
00:11 Alors, il y a eu des débordements dans votre commune
00:14 en ces derniers jours.
00:15 D'abord, est-ce que vous pouvez nous dire
00:16 comment s'est passée la nuit à Trappes ?
00:18 On a été très calmes, comme les deux dernières nuits.
00:20 Donc on voit qu'on est dans une forme de fin de conflit.
00:23 Est-ce que vous pensez que le plus dur est passé ?
00:26 Oui, je pense que nous sommes sortis
00:28 de la phase la plus éruptive, la plus visible de cette révolte.
00:32 Maintenant, c'est le plus dur qui reste à faire.
00:34 Et selon vous, ce sont les appels au calme
00:36 qui ont mené à cet accalmi ?
00:38 Je suis sceptique.
00:38 Moi, vous savez, j'ai passé ma voix,
00:41 l'atteste, quelques heures et quelques nuits
00:43 à essayer de dialoguer, d'échanger, de déminer.
00:45 J'ai pu mesurer combien notre parole était dérisoire
00:47 et nos appels vins.
00:49 Je crois surtout que c'est le principe des accès de colère.
00:52 Ils sont violents, ils sont brutaux,
00:54 ils sont parfois imprévisibles,
00:55 même si celui-là ne l'était pas.
00:56 Président Macron avait été prévenu.
00:58 Et heureusement, une forme de retour à la normale
01:01 qui intervient assez rapidement,
01:03 en espérant qu'il n'y ait pas de récidive
01:04 à l'approche du 14 juillet,
01:05 qui est un moment traditionnel d'explosion dans nos quartiers.
01:09 Mais pour autant, je suis très inquiet
01:10 parce que le feu couvre sous les cendres.
01:12 Donc vous dites justement que ces violences
01:14 auraient pu être évitées,
01:15 que vous aviez prévenu Emmanuel Macron
01:17 avec une trentaine de maires,
01:18 vous aviez signé une tribune
01:19 en disant que la situation était explosive.
01:21 C'était il y a à peine un mois.
01:22 Quel signe vous permettait d'affirmer ça ?
01:25 Vous savez, le Covid a eu un impact très considérable sur le pays,
01:27 en particulier sur les banlieues,
01:29 où déjà en temps normal, la misère, la ségrégation,
01:32 le fait qu'on vive dans des enclaves,
01:33 créent beaucoup de détresse.
01:35 Mais le Covid a démultiplié cela.
01:36 Quand vous êtes à 8 dans un 3 pièces,
01:39 au 8ème étage d'une tour,
01:40 et que vous êtes enfermé à domicile,
01:42 ça fait monter la pression, ça fait bouillir la marmite.
01:45 On le ressentait à bien des indicateurs,
01:46 une augmentation du niveau de pauvreté.
01:48 Beaucoup, vous savez, ont perdu les petits emplois,
01:50 les intérims dont ils disposaient
01:52 pour pouvoir payer leur loyer, nourrir leur famille.
01:55 Et on a vu monter cette détresse, cette difficulté sociale.
01:57 On a senti aussi monter, et c'est inévitable,
02:01 la colère des jeunes vis-à-vis de la police.
02:03 On a vu justement ce moment où le pays entier
02:05 a été cadenassé pendant le Covid.
02:07 On a eu une vraie tension.
02:08 Pour vous, le Covid, ça a été un peu comme un accélérateur ?
02:10 Ça a été un accélérateur, ça a été vraiment
02:11 agréger des éléments chimiques qui étaient déjà là.
02:14 Mais il y a eu un détonateur avec ce drame de Nanterre,
02:17 avec ce jeune homme qui a été assassiné à Montportant, Naël.
02:20 Et beaucoup se sont sentis concernés
02:23 parce que ça faisait écho à des situations vécues
02:26 il y a quelques semaines, il y a quelques mois,
02:27 des humiliations, des contrôles au faciès répétés.
02:29 Et cette relation dégradée entre la police et nos jeunes,
02:32 on la voit monter ces derniers mois,
02:33 ces dernières années dans nos quartiers.
02:34 On était très inquiets.
02:35 Quand vous avez vu cette vidéo qui a été diffusée
02:38 sur les réseaux sociaux où le jeune Naël a été tué,
02:40 vous avez dit tout de suite ?
02:41 Instantanément.
02:42 Ça a provoqué une profonde colère ?
02:44 Ceux qui ont un peu de recul sur nos difficultés dans les quartiers,
02:47 ceux qui y vivent, ceux qui sont élus,
02:48 ceux qui sont des bénévoles associatifs,
02:51 connaissent les ingrédients qui permettent l'explosion.
02:53 Les ingrédients, ils sont là, on l'a vu.
02:54 C'est ce que l'on dit, les maires sans cesse, les médiateurs.
02:57 Vous avez rappelé l'appel des maires il y a un mois,
02:59 il y a aussi eu des alertes en 2021 du maire de la Courneuve
03:02 et beaucoup d'autres qui ont interpellé le gouvernement,
03:04 la Première Ministre, le Président de la République,
03:06 qui nous ont méprisés, qui nous ont tenus à distance,
03:08 qui n'ont pas écouté notre parole
03:09 et qui n'ont pas honoré leur parole
03:11 au moment de fixer des clauses de rendez-vous
03:13 pour travailler ensemble.
03:14 Ils n'ont même pas répondu aux demandes de rendez-vous
03:16 de l'Association des maires de villes et banlieues.
03:19 Et quand l'explosion a lieu, c'est trop tard.
03:21 Moi, j'ai été atterré ce matin de lire que le président Macron
03:24 indique qu'on va chercher les vraies raisons.
03:27 Ça fait des années qu'on les connaît.
03:29 Le carburant, il est là.
03:30 Et la mèche, à un moment donné,
03:32 il y a quelqu'un qui allume la mèche
03:33 et ça fait exploser l'incendie.
03:35 On le savait.
03:35 Justement, ce matin, on a appris qu'Emmanuel Macron
03:39 a dit devant des policiers de la BAC
03:41 qu'il envisageait à la première infraction
03:43 d'arriver à plus facilement sanctionner financièrement
03:46 les familles des jeunes impliqués dans les violences.
03:48 Pour vous, ça, c'est une solution ?
03:51 Pas compliqué, je vais vous parler de la vie concrète.
03:53 Je suis maire de banlieue, donc ces situations,
03:54 je les connais chez moi.
03:56 Vous avez des personnes, des mamans, souvent célibataires,
03:59 qui travaillent à Carrefour en horaire décalé.
04:00 Donc des familles monoparentales.
04:02 Souvent, très souvent.
04:03 Famille monoparentale, une maman qui travaille
04:05 en horaire décalé chez Carrefour et qui n'est pas là
04:07 au moment où son enfant sort du collège
04:09 et il traîne dans la rue.
04:10 Elle est toute seule à bosser pour essayer de remplir le frigo.
04:13 Cette maman, puis il y a beaucoup d'autres mamans
04:16 qui ont des problèmes, parfois psychiatriques,
04:17 parfois psychologiques, etc., qui ont besoin d'accompagnement.
04:20 C'est difficile d'éduquer des enfants
04:21 dans un contexte très dégradé.
04:23 La justice, parfois, condamne les auteurs très jeunes,
04:26 13 ans, 14 ans, quand ils sont encore mineurs.
04:28 Elle les condamne à des mesures éducatives,
04:30 c'est-à-dire qu'elle décide qu'un éducateur spécialisé
04:33 va venir accompagner la maman.
04:35 Est-ce que vous savez que de très nombreuses mesures éducatives
04:37 ne sont pas appliquées, faute de moyens,
04:39 par le ministère de la Justice ?
04:41 Quand on connaît cette réalité,
04:42 on regarde le discours d'Emmanuel Macron aujourd'hui
04:44 comme un discours cynique,
04:45 qui consiste à mettre de l'huile sur le feu,
04:47 à accuser ceux qui sont déjà victimes.
04:49 Alors on peut le faire, ça nous fait plaisir,
04:50 on peut se dire ça dans l'opinion publique,
04:52 avec les policiers, tout ce que vous voudrez,
04:54 mais mettre la tête sous l'eau de ceux qui sont déjà au fond du trou,
04:56 ça ne va pas nous aider à régler la situation.
04:58 Est-ce que l'État peut tout ?
04:59 L'État peut énormément, mais l'État fait très peu.
05:02 L'État fait insuffisamment.
05:03 C'est uniquement l'État qui est responsable dans ces situations ?
05:06 L'État est une part de responsabilité majeure,
05:07 parce que si on ne cherche pas à comprendre...
05:08 Et l'autre part de responsabilité ?
05:10 La responsabilité de la collectivité, c'est vous, c'est moi,
05:12 c'est M. le Président de la République,
05:14 c'est chaque personne qui peut apporter sa pierre à l'édifice.
05:16 Et la responsabilité, c'est aussi tous ceux qui sont égoïstes.
05:19 Parce que dans notre pays, s'il y a des enclaves de pauvreté,
05:22 où se concentrent tous les maux du monde,
05:24 c'est parce qu'il y a des enclaves de richesse,
05:26 et que nous ne voulons pas vivre ensemble.
05:27 Moi je vous le dis solennellement,
05:29 vous nous donnerez rendez-vous dans 5 ans, dans 6 ans,
05:30 à la prochaine émeute,
05:31 si nous ne prenons pas de mesures culturelles.
05:32 Pour vous c'est une histoire qui se répète ?
05:34 Depuis 40 ans.
05:34 C'est ce que vous allez dire tout à l'heure à Emmanuel Macron,
05:36 que vous rencontrez à midi à l'Élysée ?
05:38 S'il veut bien nous entendre.
05:40 Vous savez, Emmanuel Macron, je crois qu'il découvre tout ça.
05:42 Je pense qu'il est tellement hors sol, tellement décalé.
05:43 Vous allez y aller ?
05:44 Bien sûr, j'irai, parce que je vais tenter de porter ce message.
05:47 Mais j'ai très peu d'espoir au moment où je m'apprête à m'y rendre.
05:50 Vous pensez que c'est une rencontre pour rien ?
05:53 Vous avez peu d'espoir ?
05:54 Je pense à toutes les demandes de rendez-vous données
05:56 par les maires de banlieues qui n'ont jamais été honorés,
05:58 à ce mépris qui a été affiché.
06:00 Ça me permet de regarder avec beaucoup de scepticisme
06:02 ce rendez-vous de midi.
06:03 Les banlieues pour vous, c'est un peu l'enfant pauvre de la République ?
06:08 L'enfant oublié de la République, c'est pire.
06:11 Merci beaucoup Ali Rabbeh d'avoir été avec nous ce matin dans Télématins.
06:14 Je rappelle que vous êtes le maire de Trappes dans les Yvelines.
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