00:00 Bonjour Clément Diroma et félicitations pour ce prix du reportage français que vous avez co-réalisé avec Carole Vallade.
00:07 Il est en ligne sur l'excellente plateforme d'Arte, il le sera jusqu'en 2024.
00:11 Et il marche très bien, vous avez des chiffres de visionnage ?
00:15 Oui, on a environ 2 millions de vues à travers les différentes plateformes et dans différentes langues.
00:19 C'est pas mal. Je salue également la créatrice de ces récompenses. Bonjour Camille Chaffanjon.
00:24 Bonjour Céline.
00:25 Vous avez décidé que ce serait la dernière édition et vous allez nous expliquer pourquoi.
00:28 Parlons d'abord du reportage consacré, il s'appelle "Centre Afrique, le soft power russe".
00:33 Vous avez enquêté Clément avec Carole sur les mercenaires russes de Wagner qui sont présents dans ce pays.
00:38 De plus en plus, c'est une armée de l'ombre au service du Kremlin.
00:40 Pourquoi avez-vous voulu attirer notre regard sur cette influence grandissante de la Russie en République centrafricaine ?
00:47 Alors avec mon collègue Carole Vallade, on était correspondant en Centrafrique depuis plusieurs années déjà.
00:51 Et c'était évident que le sujet numéro un en Centrafrique, c'était l'implantation du groupe Wagner.
00:57 D'abord pour protéger le président, le gouvernement contre les rebelles.
01:02 Mais aussi, ils se sont implantés petit à petit pour s'accaparer les ressources du pays.
01:06 Donc c'était un sujet qui était très important à la fois pour l'audience internationale, mais aussi et surtout pour les Centrafricains.
01:13 Parce que nous, on travaille surtout pour eux, c'est notre audience habituellement.
01:16 Et voilà, c'était le sujet de discussion numéro un dans le pays.
01:20 Et puis, c'était un aspect très important de la politique locale, de la sécurité aussi.
01:24 Alors la Centrafrique est une ancienne colonie française, mais la France est en perte d'influence dans ce pays au profit de la Russie.
01:31 Et l'un de vos interlocuteurs dans le reportage, qui soutient Moscou, vous explique pourquoi.
01:35 Nous avons fait combien d'années avec la France ? Regardez l'état du pays.
01:39 Nous avons connu combien de coups d'état ? Nous avons connu combien de mutineries ?
01:42 On a perdu combien de présidents de la République centrafricaine ?
01:45 Aujourd'hui, avec la présence russe, dans un laps de temps, nous avons un bon résultat.
01:51 Et ça m'a poussé, ça m'a donné un engagement ferme à soutenir la Russie.
01:55 Parce que ce que nous voulons, c'est quoi ? C'est le bien-être, non ? C'est la libre circulation.
01:59 Aujourd'hui, ici, on a la sécurité. Les jeunes peuvent aller à l'école, nos enfants peuvent aller étudier.
02:04 Et ça, nous le voyons pour le moment.
02:06 C'est pourquoi ça m'a donné le courage et l'envie de tenir le rapport russe pour dire merci à la Russie.
02:12 Merci aux présidents poutines.
02:13 Ça, Clément Diroma, c'est un discours majoritaire en Centrafrique ?
02:17 C'est un discours qu'on entend beaucoup, en tout cas, qui peut être considéré comme majoritaire.
02:21 Mais c'est un discours qui résume très bien le sentiment des Centrafricains aujourd'hui par rapport à la France,
02:27 par rapport aux décennies de colonisation, par rapport aux ingérences de la France dans le pays,
02:32 même après l'indépendance de la Centrafrique.
02:36 Et donc, la France est plutôt mal vue par les Centrafricains aujourd'hui.
02:40 Et le groupe Wagner et la diplomatie russe capitalisent sur cette mauvaise image aujourd'hui
02:45 et sur le ressentiment historique qu'il y a envers la France en Centrafrique
02:50 pour implanter, en tout cas extraire les ressources minières du pays, par exemple,
02:56 mais aussi pour développer une sorte de propagande et renforcer ce sentiment anti-français,
03:01 ce qui peut leur servir pour différents intérêts.
03:04 Vous diriez qu'il y a en Centrafrique une haine de la France et des médias français ?
03:08 Par exemple, vous avez pu travailler dans quelles conditions là-bas ?
03:11 Alors, moi, je ne dirais pas qu'il y a une haine de la France.
03:13 Je dirais qu'il y a plutôt une haine de la politique française envers des anciennes colonies comme la Centrafrique.
03:20 Une haine des Français, pas vraiment, parce que les Centrafricains, aujourd'hui, sont encore francophones
03:24 et estiment encore la France, voient une image assez positive du pays, mais pas de sa politique étrangère.
03:32 Et aujourd'hui, c'est vrai que les Russes sont venus renforcer ce sentiment de plus en plus
03:37 à travers des méthodes de propagande qu'on a vues aussi.
03:41 Pour ce qui est de la haine des médias français, ce sont aussi globalement les Russes
03:44 et les campagnes de propagande pro-russes qui sont venues appuyer la défiance vis-à-vis de RFI, par exemple,
03:51 ou de France 24, des chaînes qui représentent la France en Afrique aujourd'hui.
03:56 Donc, voilà, pas vraiment de haine, mais c'est vrai qu'il y a un ressentiment qui a été renforcé par la propagande pro-russe.
04:03 Et vos conditions de travail là-bas ?
04:04 Alors, les conditions de travail sont assez compliquées.
04:08 Évidemment, pour les correspondants français, nous, on était un peu les derniers implantés dans le pays.
04:12 Il en reste quelques-uns.
04:14 Certains journalistes ont réussi à faire des missions quand même dans le pays pour aller documenter tout ça, ce qui est important.
04:19 Mais c'est compliqué de travailler sur le groupe Wagner.
04:22 On s'en souvient, en 2016, trois journalistes russes qui sont venus enquêter en Centrafrique
04:26 ont été tués par des mercenaires du groupe Wagner directement.
04:31 Donc, il est compliqué de travailler directement sur ce groupe.
04:34 C'est pour ça que nous, on s'est intéressés plus à l'aspect, à l'avis des Centrafricains sur la propagande russe,
04:40 l'avis des Centrafricains sur la France en perte d'influence.
04:43 Mais travailler directement sur le groupe, sur son exploitation des ressources minières,
04:48 son exploitation du bois et son organisation, c'est quelque chose qui est très compliqué.
04:52 Vous avez réussi quand même à faire témoigner notre parole,
04:56 c'est-à-dire des opposants à ce qui se passe actuellement et notamment à la milice Wagner.
05:01 Vous avez dû les protéger, j'imagine, pour les faire parler ?
05:05 Tout à fait. On a notamment fait témoigner une femme qui nous raconte les exactions dans l'arrière-pays,
05:11 parce que les mercenaires de Wagner utilisent la violence et des méthodes très cruelles et très radicales
05:17 pour s'implanter dans certaines zones, pour repousser les rebelles aussi,
05:20 donc pour assurer la sécurité dans le pays.
05:22 Évidemment, pour nous, c'était important d'essayer de faire témoigner des personnes
05:28 qui ont soit été témoins, soit qui peuvent relayer ces témoignages-là, et de les protéger.
05:34 C'était un des grands défis de ce documentaire.
05:36 Camille Chaffonjon, pourquoi c'est ce reportage qui a été primé ?
05:40 Je ne suis pas moi journaliste, mais Pierre Asquy, qui est le président du jury,
05:47 nous a bien dit que c'était un reportage qui dépeignait des choses qu'on ne savait pas.
05:54 C'est très important de mettre en lumière des "petites histoires" qui ne sont très peu connues du public.
06:02 Effectivement, Wagner, on en a entendu beaucoup parler avec la situation géopolitique actuelle, avec l'Ukraine,
06:09 et on a moins connaissance de Wagner en Centrafrique.
06:13 On peut dire un mot du reportage haïtien qui a été primé ?
06:16 Oui, tout à fait.
06:18 C'est les mères célibataires en Haïti.
06:20 Le journaliste Ronel Paul, qui est d'ailleurs correspondant pour RFI,
06:25 a mis en lumière des femmes, parce que 60% des familles en Haïti sont monoparentales,
06:32 et les femmes se retrouvent souvent sur le bas-côté,
06:35 et doivent aller travailler dans des carrières sauvages.
06:42 Finalement, elles sont mises sur le banc de la société, pour la survie de leurs enfants.
06:47 C'est un reportage qui a d'ailleurs fait beaucoup polémique là-bas.
06:51 Ça fait 10 ans que ce prix Philippe Chaffanjon existe, et c'est sa dernière édition.
06:55 Pourquoi l'arrêtez-vous Camille ?
06:57 On l'arrête parce que ce prix a été créé en 2013, l'année du décès de mon père, Philippe Chaffanjon,
07:04 qui était en charge du réseau France Bleu et avant directeur de France Info.
07:09 Et encore avant, grand reporter.
07:10 Et encore avant, grand reporter de terrain, de guerre.
07:14 Un grand journaliste.
07:15 Voilà, donc un journaliste de base.
07:18 Donc ça a été une aventure de 10 ans qu'on a créée avec ma famille,
07:26 avec les amis journalistes ou non en tout cas qui nous entouraient.
07:29 On a valorisé, et ça a été hyper important pour nous,
07:33 de valoriser des journalistes français et des journalistes haïtiens,
07:37 parce qu'on a un attachement familial avec le pays.
07:40 Ce prix en Haïti a vraiment changé les choses,
07:43 en tout cas c'est ce qu'ils nous ont confié.
07:46 Tous les journalistes que nous avons vus depuis 10 ans,
07:48 ça fait avancer le journalisme et l'enquête.
07:54 Et on a donc pu récompenser 20 reportages ces 10 dernières années.
07:59 Aujourd'hui on l'arrête parce que quelque part c'est une aventure,
08:04 toutes les belles aventures ont une fin.
08:06 C'est une aventure qui a été extrêmement enrichissante.
08:09 Ça ne veut pas dire que notre engagement pour le journalisme,
08:14 et notamment le journalisme de terrain et d'enquête, doit continuer.
08:18 Il doit continuer à être valorisé.
08:20 Mais en tout cas, nous on va se concentrer sur d'autres projets.
08:24 On est surtout très fiers d'avoir pu mettre en lumière
08:27 tous ces reportages et toutes ces histoires qu'on ne connaît pas forcément.
08:31 Clément Diroma, quel sens a ce prix Philippe Chaffanjon pour vous ?
08:34 Pour nous c'est très important,
08:35 parce qu'en effet, comme l'a dit Camille,
08:36 ça permet de mettre en avant des reportages de terrain.
08:39 Nous on a passé du temps dans le pays en tant que correspondant,
08:42 ça permet de valoriser un travail qui habituellement
08:44 est plutôt destiné aux audiences africaines.
08:47 Pour nous c'est évidemment un grand honneur.
08:50 Et puis c'est positif de mettre en avant ce genre de sujet
08:53 et la parole des centres africains,
08:55 un pays sur lequel on attend de travailler.
08:57 Merci à tous les deux d'être venus sur France Info.
08:59 Et une nouvelle fois, bravo à vous Clément Diroma.
09:01 Merci Céline.
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