00:00 Je m'appelle Laurence Coté, j'ai 61 ans.
00:02 J'ai eu une vie difficile avec l'alcool.
00:05 Je suis tombée dans la maladie, donc dans cet enfer qu'est l'alcoolisme, de 36 ans
00:13 à 48 ans.
00:14 On n'est plus en mode vie, on est en mode survie.
00:17 Ça a commencé à l'âge de 15-16 ans, c'est-à-dire ado, mal dans sa peau, qui s'est vite rendu
00:26 compte qu'avec un verre d'alcool, un deuxième verre, un troisième verre, j'étais désinhibée,
00:31 je parlais plus facilement.
00:32 Donc je démarre tôt, 15-16 ans, jusqu'à 25 ans.
00:37 Je me souviens que ces 10 années sont certes réussies sur le plan études, mais copieusement
00:45 arrosées par l'alcool.
00:47 Et à 25 ans, j'ai cette chance de rencontrer mon mari, qui va m'aimer, que je vais aimer.
00:53 Et donc là, pédale douce sur l'alcool, tout est normal.
00:57 On fait de temps en temps des excès avec des copains, avec des amis, mais on ne boit
01:01 jamais la semaine, c'est que le week-end.
01:03 Donc on dérape un peu, mais rien de catastrophique.
01:07 Et malheureusement, à 35 ans, je vais perdre mon mari, déçue d'une longue maladie, donc
01:13 un cancer, et ça a été fulgurant, en fait en 3 mois.
01:17 Donc là, c'est la souffrance, c'est le traumatisme qui va me projeter par terre.
01:23 Et je n'ai pas du tout été préparé à ça, au contraire, on était heureux, on
01:27 avait chacun un chouette boulot, on voulait avoir des enfants, etc.
01:31 Mes mauvaises habitudes que j'avais prises avec l'alcool, je dirais quand tout va bien,
01:35 ce n'est pas la catastrophe.
01:37 Mais le jour où vous subissez un drame, comme ça a été pour moi, ces mauvaises
01:42 habitudes se sont vite amplifiées, et après je n'ai plus rien géré.
01:47 Alors la désente aux enfers, finalement, elle s'est faite de 35 à 36 ans.
01:52 Une année où je me suis enfermée chez moi, comme dans un musée, avec les affaires, les
01:59 habits de Pierre, etc., mais surtout aussi les 300 bouteilles de vin qu'il m'avait
02:05 laissées dans sa cave, parce qu'on aimait le vin.
02:08 Et finalement, je les ai bues toutes seules, mais pour deux.
02:11 Et Pierre n'était plus là pour me dire « attends, tu arrêtes là ». Et ça a été quasiment
02:15 tous les soirs comme ça, en une année.
02:17 Et ce que je ne savais pas, c'est que comme j'avais démarré très jeune à boire de
02:23 l'alcool, j'avais habitué mon cerveau à une éventuelle dépendance.
02:27 À 36 ans, l'alcool est une obsession.
02:30 Il n'y a plus que ça qui compte, et notamment dans l'organisation de votre journée.
02:35 Parce que ça ne m'a pas empêché de faire une belle carrière professionnelle.
02:38 À 8h du matin, ça va encore parce que j'ai la dose de la veille, mais vers 9h30-10h,
02:44 je vais ressentir le craving, ce que l'on appelle cette envie irrépressible de consommer.
02:49 Et ça va se voir physiquement.
02:52 Mes mains vont commencer à trembler, je vais commencer à être un petit peu irritable,
02:56 nerveuse, je vais avoir des sueurs, etc.
02:58 Donc je vais, vers 9h30-10h moins le quart, consommer le quart d'une bouteille de vodka
03:03 mélangée avec du jus d'orange.
03:04 Et je vais croquer après un petit grain de café pour masquer l'haleine éthylique.
03:08 Ce qui fait qu'à 11h, je vais tenir et je vais être performante.
03:12 Parce que j'ai ma dose.
03:14 Mais à partir du midi, midi et demi, le craving reprend.
03:17 Alors si vous avez un déjeuner d'affaires tout de suite derrière, tout va bien.
03:21 Là, c'est souvent de l'alcool à volonté, de qualité, et le repas dur.
03:31 Après, le conviv' s'en va.
03:34 Mais moi, le nombre de fois où j'ai loupé l'après-midi parce que j'étais déjà
03:38 trop imprégnée et donc je la continuais seule dans un bar à Paris, où je me faisais
03:46 ramener par un taxi chez moi et je terminais cette demi-journée de travail, mais cette
03:53 longue après-midi d'alcool.
03:55 Et finalement, je vais me réveiller vers 21h, 22h, me disant j'ai loupé l'après-midi,
04:04 j'ai loupé mes rendez-vous.
04:05 Je vais me réveiller avec des terribles angoisses, avec une profonde culpabilité
04:11 de ce qui s'est passé.
04:12 De ce que je me souviens aussi, parce que je ne me souviens pas du tout.
04:16 Si j'ai la chance d'être en sécurité chez moi, tout va bien, mais qu'est-ce que
04:19 je vais prendre ? Je vais prendre un psychotrope pour calmer mes angoisses.
04:23 Peut-être un somnifère pour essayer de dormir un peu.
04:26 Je vais me réveiller vers 5h du matin, je vais reconsommer pour être à 8h du matin.
04:33 J'étais dans le BTP, on démarre très tôt, pour être à 8h du matin, clean.
04:38 À l'époque, tant que vous êtes jeune, les stigmates de l'alcool ne se voient pas
04:42 sur le visage.
04:43 C'est plus vous avancez dans l'âge où le corps est en overdose de cette vie qui
04:48 n'en est plus une, et votre visage souvent, à ce moment-là, vous trahit.
04:54 Donc là, il faut avoir affaire à des artifices pour masquer tout ça.
04:57 Ce n'est pas une vie.
04:58 Et en tout cas, je n'en voulais plus de cette vie-là.
05:01 À 48 ans, je broyais du noir et j'avais vraiment des idées noires.
05:06 C'est simple, vous avez envie de mourir.
05:08 Déjà, l'alcoolisme, c'est une forme de suicide à petit feu.
05:14 J'ai fait des tentatives de suicide.
05:16 Je ne sais pas pourquoi, je m'en suis toujours sortie.
05:19 On me ramassait, un jour ça a été le cas, sous un Porsche dans le 16e arrondissement
05:25 à Paris, emmené aux urgences de l'hôpital Bichat.
05:28 48 heures après, j'étais ressortie.
05:30 Aucun soignant est venu me parler pour me dire « Madame, vous avez peut-être un problème
05:35 d'alcool, on peut vous soigner, on peut en parler.
05:39 » Donc j'en ai fait deux ou trois fois quand même des tentatives de suicide, jusqu'au
05:43 jour où finalement, c'est sans doute le jour le plus terrible de ma vie, le plus épouvantable
05:49 sur le moment.
05:50 C'est le 24 janvier 2009, j'ai donc 48 ans.
05:54 Et là, je suis à la cérémonie des vœux chez Vinci.
05:58 Il est 13h30 et je vais m'effondrer ivre mort devant 650 cadres supérieurs.
06:04 Je perds en une fraction de seconde ma dignité de femme, mon travail parce que je vais vite
06:10 être éjectée, mais quelques amis qui me restaient et ma famille, ça fait longtemps
06:14 qu'elle m'avait éjectée.
06:15 Donc je perds tout, sauf la vie.
06:19 Et finalement, quand je dis avec le recul « c'est le plus beau jour de ma vie », c'est
06:25 que ce jour-là, je n'ai plus à me cacher.
06:28 Ma maladie, mais je ne savais pas que c'était une maladie à l'époque, est enfin mise
06:34 en lumière et j'apprendrai quelques jours plus tard, lorsque le DRH voudra se séparer
06:40 de moi, j'apprendrai que tout le monde est au courant de mon problème avec l'alcool
06:47 et personne n'est venu m'en parler.
06:49 Donc ça, je suis en réaction contre ça.
06:52 J'ai cette chance, trois jours plus tard, de rencontrer un médecin addictologue à
06:58 qui je raconte la scène et il me dit « mais madame, mais vous êtes tout simplement malade,
07:05 je peux vous soigner ». Et donc, ce n'est pas facile, mais j'ai réussi.
07:10 Et quand je dis « c'est donc le plus beau jour de ma vie », c'est que finalement,
07:16 c'est le déclic qui s'est produit.
07:18 Je me considère comme une patiente, donc je ne me considère plus sur un plan de la
07:25 vie comme une pochtrone, comme une débauchée, comme une femme sans volonté.
07:28 Je me considère comme une patiente qui va être prise en soin et on va m'aider.
07:34 Et j'accepte d'être aidée.
07:36 C'est une maladie qui touche quand même, dans notre pays, la France, au moins cinq
07:43 millions de personnes qui ont un problème.
07:46 Il est temps de casser le tabou.
07:48 Et c'est par des belles histoires comme la mienne, parce que finalement, ce n'est
07:53 pas agréable d'être par terre.
07:55 Mais regardez ce que je suis aujourd'hui.
07:57 Quelques années plus tard, je suis complètement rétablie.
08:01 Je peux aller avec vous à l'issue de cet échange, boire un verre en terrasse, il
08:08 fait beau, vous allez peut-être prendre une bière et moi je prendrai un Perrier par exemple.
08:13 Et ça ne me pose aucun problème.
08:15 Je ne suis pas en train de vous dire « ne buvez plus d'alcool ». Je suis simplement
08:19 en train de vous dire, vous voyez, l'alcool, ce n'est pas un produit anodin.
08:22 C'est un psychotrope qui peut servir à beaucoup de choses, à commencer par calmer
08:27 des douleurs psychologiques, comme ça a été mon cas.
08:30 Et il faut donc le consommer de manière assez exceptionnelle, dans la convivialité.
08:38 C'est un produit de partage, il faut éviter de le consommer seul.
08:41 Si vous voulez continuer à le consommer toute votre vie, si c'est votre souhait,
08:46 et bien respectez les repères, deux verres par jour et pas tous les jours.
08:52 Pendant cette époque d'alcoolisme, ces douze années, je dois reconnaître que ma
08:57 vie affective, ma vie privée, ma vie intime, elle n'est pas belle.
09:03 C'est-à-dire les souvenirs que j'en ai, on n'oublie pas, c'est vraiment la femme
09:09 facile.
09:10 C'est-à-dire la femme qui est incapable de construire quelque chose de sérieux.
09:15 D'abord parce que j'avais le souvenir des belles années que j'ai eues avec mon
09:19 mari et c'est rare.
09:21 Je recherchais toujours dans un autre homme ces souvenirs.
09:25 J'étais incapable d'avoir une relation sexuelle sans alcool.
09:29 Mais c'est vrai qu'à partir du moment où on se soigne, après tout rentre dans
09:34 l'ordre.
09:35 On va mettre six mois pour que l'alcool s'évapore enfin de votre cerveau et que
09:41 vous ayez de nouveau de la lucidité et vous vous dites non, celui-là non, c'est
09:48 terminé.
09:49 Celui-là, ce n'était pas moi.
09:51 Celui-là, il est toxique.
09:53 Vous voyez, en fait, vous vous réorganisez sur un plan relationnel et donc forcément
09:58 sur votre vie privée.
10:01 Je reconstruis depuis que je suis abstinente, donc à 50 ans.
10:05 J'ai eu la chance de rencontrer quelqu'un et maintenant je suis tout à fait une
10:09 femme équilibrée de ce côté-là.
10:11 Ceci dit, je me protège beaucoup.
10:14 Je n'en dis jamais plus.
10:15 [Générique]
10:17 Merci.
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