00:00 Je pensais que tout allait bien.
00:01 Un jour, je reçois un appel de mes parents qui me disent que ma sœur s'est suicidée.
00:05 Je ne voyais pas pourquoi elle aurait pu faire ça.
00:08 Et en arrivant à Toulouse, je découvre chez elle un journal intime
00:12 où elle raconte qu'elle a vécu un harcèlement scolaire pendant sept années.
00:15 Je m'appelle Louise, je vis au Danemark aujourd'hui.
00:19 Je suis une maman de deux enfants, un petit garçon qui a un an et une fille qui a trois ans.
00:22 Et du coup, je suis très engagée dans la lutte contre le harcèlement scolaire.
00:25 Alors, je suis là aujourd'hui parce que je porte un projet qui s'appelle
00:27 "Le projet de la fille des cristals", qui est un projet de sensibilisation
00:30 contre le harcèlement scolaire.
00:32 Et pour ce projet, je partage donc mon histoire personnelle.
00:34 Moi, je viens d'une famille de trois filles.
00:36 On a eu une enfance très heureuse près de Toulouse.
00:39 J'ai toujours rêvé de partir à l'étranger.
00:40 Et donc, dès que j'ai passé mon école de commerce, je suis partie à l'étranger, à Singapour,
00:45 où j'ai eu ma vie de jeune diplômée avec mon compagne à s'installer et tout ça.
00:49 Je pensais que tout allait bien.
00:50 Un jour, je reçois un appel le soir de mes 25 ans, donc à minuit,
00:54 de mes parents qui me disent que ma sœur s'est suicidée.
00:57 Incompréhension totale.
00:58 Je ne voyais pas pourquoi, en fait, elle aurait pu faire ça.
01:01 Et en arrivant à Toulouse, je découvre chez elle un journal intime
01:05 où elle raconte qu'elle a vécu un harcèlement scolaire pendant sept années.
01:08 Tout le collège, à partir de la 6e, tout le lycée.
01:11 Et qu'après, quand elle était adulte, elle a vécu avec des séquelles.
01:14 A savoir qu'un enfant qui a vécu ça, il vit avec des séquelles comme la phobie scolaire,
01:18 la peur des autres, des angoisses très fortes, la dépression parfois.
01:22 Et elle n'arrivait pas à se remettre.
01:23 Et un jour, elle a décidé d'arrêter.
01:26 Et elle n'en a parlé à personne de la famille.
01:28 Quand on s'en est rendu compte, c'était trop tard.
01:30 Et ça, en fait, malheureusement, quand j'ai commencé à en parler autour de moi,
01:33 je me suis rendu compte qu'il y a énormément de personnes
01:35 qui avaient vécu un harcèlement scolaire et qui ont souffert à l'âge adulte,
01:38 qui n'avaient pas su en parler, qui n'avaient pas trouvé les mots,
01:40 qui n'avaient pas du coup de soutien.
01:41 C'est des moqueries qui arrivent au collège.
01:42 Pourquoi quelqu'un de 21 ans, qui fait des études, qui sort,
01:46 qui a des amis, quelqu'un qui a l'air épanoui,
01:49 peut décider de mourir du jour au lendemain
01:50 à cause de quelque chose qui s'est passé au collège ?
01:52 Ça n'avait aucun sens pour moi.
01:53 Mais en fait, c'est après,
01:54 en parlant avec des associations à Toulouse ou à Paris,
01:56 j'ai découvert que ça te blesse
01:59 au moment où tu es en construction en tant qu'adolescent.
02:01 C'est au moment où tu construis ta personnalité,
02:03 ça détruit tout ce qui était là pour te protéger.
02:05 Un enfant qui vit un harcèlement scolaire sur la durée,
02:08 il n'aura pas les capacités plus tard
02:10 pour faire face à toutes les microagressions de la vie.
02:12 Et s'il ne reçoit pas d'aide, malheureusement, il va couler.
02:15 On estime qu'il y a environ une personne sur dix qui est touchée.
02:18 Ça, c'est les chiffres officiels.
02:19 Certaines associations diront plus que c'est une personne sur cinq.
02:22 Mais en fait, il y a différents types de harcèlement scolaire.
02:24 Il y a des personnes qui sont plus ou moins sensibles.
02:26 Mais d'une manière générale, on dit que le harcèlement scolaire,
02:28 il commence quand il y a une régularité.
02:30 Quand c'est un groupe, quand les personnes commencent à développer des angoisses,
02:33 c'est là qu'il faut absolument réagir.
02:34 Alors, c'est vrai qu'au départ,
02:36 j'ai juste partagé quelques pages du journal intime que j'avais retrouvées.
02:40 Il y a peu de personnes qui vont vraiment t'expliquer.
02:42 Il y a des personnes qui vont te dire "c'est très dur, je souffre",
02:45 mais qui ne seront pas forcément avec des mots
02:47 de se faire ressentir ce que vit une victime de harcèlement scolaire.
02:49 Et ma sœur, en fait, elle avait un talent particulier,
02:51 c'est qu'elle voulait être écrivain.
02:53 Et elle écrivait de manière très sensible.
02:54 Quand on lit son journal intime, on se met à sa place.
02:57 On comprend en fait très rapidement pourquoi elle a fait ces choix-là.
03:00 Ça aide les parents à comprendre ce cheminement,
03:04 ce qui est hyper important parce que si son enfant à soi ne parle pas,
03:07 d'avoir des exemples, ça permet d'alimenter une discussion,
03:10 d'avoir un support, une base en fait, pour commencer à aborder ce sujet.
03:13 Si je partage ces textes,
03:14 ça veut dire que d'autres victimes de harcèlement scolaire
03:16 pourront sortir du silence.
03:17 Ça veut dire qu'on pourra les aider,
03:19 et ça veut dire qu'ils n'arriveront pas aux extrémités où ma sœur est arrivée.
03:21 En tant que parent, on peut se demander
03:23 comment est-ce qu'on aborde un sujet comme ça.
03:24 Il faut savoir que si on montre à ses enfants que la porte est ouverte,
03:27 qu'ils peuvent nous parler de n'importe quel sujet,
03:29 ça leur fait un pas de moins à faire et c'est énorme.
03:31 Il vaut mieux parler à ses enfants du sujet ouvertement,
03:34 leur dire "le harcèlement scolaire, ça existe,
03:36 ça touche beaucoup d'enfants dans une classe".
03:38 S'il y a une classe de 30, une personne sur 10, ça fait 3 enfants.
03:41 Et c'est hyper important que tu nous en parles si ça commence,
03:44 comme ça on peut réagir à temps et on a les moyens de t'accompagner.
03:46 C'est quelque chose qui existe, il y a des gens qui sont formés,
03:48 je ne peux peut-être pas t'accompagner moi parce que je ne suis pas formée là-dessus,
03:51 mais je peux t'aider à trouver des réponses, à trouver de l'aide,
03:54 à faire en sorte que ça s'arrête si ça commence.
03:56 C'est rassurant aussi, tu sais, enfant.
03:57 Le harcèlement scolaire, c'est une spirale,
03:59 c'est-à-dire que c'est un système qui se met en place.
04:02 Le harceleur, souvent on lui jette la pierre,
04:04 mais en tant qu'enfant, je veux dire, il est aussi pris dans un engrenage.
04:08 Parfois c'est aussi un enfant qui a besoin d'aide.
04:10 Il ne faut vraiment pas croire que l'enfant qui est harcelé,
04:12 il peut faire lui-même les choses de manière à ce que le harcèlement s'arrête,
04:16 ou que l'enfant qui est harceleur peut juste arrêter le harcèlement et voilà.
04:19 C'est beaucoup plus complexe que ça,
04:21 c'est des systèmes psychologiques qui se mettent en place,
04:23 c'est des dynamiques de groupe.
04:24 Il faut vraiment l'interaction d'un professeur, d'un expert,
04:28 d'une association qui a l'habitude de gérer ces cas-là
04:30 et qui pourra dire "voilà, on va arrêter le harcèlement"
04:33 en sensibilisant par exemple toute la classe,
04:35 sans essayer de peser sur le harcèleur ou sur le harcèleur
04:37 qui sont en fait déjà des victimes.
04:39 Alors la loi sur le harcèlement scolaire, il faut savoir qu'elle a évolué cette année.
04:42 C'est vraiment perçu par la loi comme un délit.
04:45 C'est un délit qui est passible d'emprisonnement, de peine financière.
04:49 Mais ça veut dire aussi que maintenant c'est vraiment pris au sérieux par la police
04:54 et que les gens sont formés à recevoir des dépositions sur le harcèlement scolaire.
04:57 Ma sœur, quand elle a été majeure, elle est allée porter plainte
05:00 et elle écrit dans son journal intime que la police s'est moquée d'elle
05:03 parce qu'ils lui disent "on s'est moquée de toi,
05:05 quand t'étais au collège, t'as 18 ans, est-ce qu'il n'est pas temps de tourner la page ?"
05:09 Donc elle raconte que ça a été une expérience de plainte qui a été extrêmement difficile.
05:13 Malheureusement, le cyberharcèlement fait que le harcèlement scolaire
05:16 ne s'arrête plus aux portes de l'établissement scolaire.
05:18 Et face à ce nouveau contexte, c'est hyper important d'agir.
05:23 Agir, ça veut dire parler.
05:24 Dire que le harcèlement scolaire, ça existe,
05:26 c'est un geste extrêmement citoyen qui va aider tout le monde.
05:28 Parce que plus on en parle, plus le groupe en parle,
05:31 moins le harcèlement scolaire aura de place pour exister de manière silencieuse.
05:34 Donc ce qu'on appelle la majorité silencieuse,
05:36 c'est-à-dire des enfants qui ne sont ni harcelés ni harceleurs,
05:38 mais qui sont vraiment témoins.
05:39 Plus il y aura des enfants qui seront capables de réagir, de donner l'alerte,
05:42 plus on pourra détecter les situations de harcèlement scolaire et les réduire.
05:46 La place de l'éducation, de la sensibilisation est incroyablement efficace si elle est faite à temps.
05:51 Déjà, j'ai envie de vous dire, si vous avez vécu un harcèlement scolaire et que ça vous pèse,
05:55 il n'est pas trop tard pour en parler.
05:56 On peut en parler à tous les âges.
05:58 Il y a des personnes qui m'écrivent qui ont 40, 50 ans. Et si vous n'avez personne à qui parler,
06:02 je fais ce compte Instagram qui s'appelle lafille.decrystal,
06:06 où je poste les témoignages anonymes des gens qui ont envie de s'exprimer.
06:10 Sinon, il y a des numéros d'appels français.
06:13 Et il y a également des associations qui sont là pour vous aider au quotidien,
06:16 qui ont l'habitude, qui sont formées.
06:17 Donc il y a ce livre qui s'appelle La fille de Crystal.
06:20 C'est notre histoire, donc notre famille.
06:22 Donc la moitié du livre, c'est le journal intime de ma sœur.
06:24 Et l'autre moitié, c'est moi, qui vis à Singapour et qui raconte comment,
06:27 quand on est une grande sœur, qu'on fait une enquête sur ce qui s'est passé,
06:30 comment on le vit, tout simplement.
06:32 Donc c'est un livre qui s'appelle La fille de Crystal, qui sortira dans un an.
06:35 Sous-titrage Société Radio-Canada
06:37 [Musique]
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