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  • il y a 3 ans

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Personnes
Transcription
00:00 Le CDHA a gardé un enregistrement de France Culture de plus de 20 ans
00:06 où on entend la célèbre parodie du Cid.
00:09 Sabir Pattawé Tchatch
00:14 Les avatars du français dans l'Algérie française par Jean-Louis Pélissard
00:19 Réalisation François Connac
00:26 Quelle malheur ! Pourquoi c'est qu'on vient vieux ?
00:30 Mieux qu'on m'aurait levé d'un coup la vue des yeux.
00:33 Travailler 40 ans négociant des brochettes
00:36 que chez moi l'amateur toujours il se les achète
00:38 pour voir un falen pot qui me frappe en dessus
00:41 avec mon soufflet tout neuf, qu'il est mort ça c'est sûr.
00:44 Ce bras qu'il a tant fait le salut militaire,
00:47 ce bras qu'il a levé des sacs des pontes de terre,
00:50 ce bras qu'il a gagné des tas des baroufas,
00:53 ce bras d'honneur, voilà qu'il fait Tchoufa.
00:57 Cette tirade de la parodie du Cid a longtemps été un signe de connivence,
01:08 un drapeau sonore que hissaient les pieds noirs
01:11 quand ils se rencontraient en milieu étranger.
01:13 Camus lui-même, qu'on n'attendrait pas dans cet emploi,
01:16 était friand de littérature pattawète.
01:19 Il aimait à régaler ses amis de lecture de Cagayus.
01:23 Mango, qu'il avait parlé mal de la soeur à Léon,
01:26 Léon, il a appelé grand bâtard à Mango.
01:29 Alors Mango, il a pris la rage,
01:32 et il a dit à Léon que sa soeur c'est une choirie, un wagon et un fourneau.
01:36 Léon, il est venu blanc et il a été sarché des témoins.
01:40 Mango, quand il a vu ça, il a bousqué ses témoins à lui.
01:43 Les témoins, après qu'ils ont blagué un moment,
01:46 ils ont dit que ses insultes ça vaut un coup de poing.
01:49 Après, on a parti par en bas la plage.
01:52 Mango et Léon ont s'acquitté le panto,
01:55 et ils se sont tapés des cous en devant les témoins.
01:58 Pour Roland Bakri, est-ce qu'après 30 ans de transplantation,
02:06 le pattawète est encore plus qu'un clin d'œil folklorique,
02:10 plus qu'un moyen de réunir une communauté ?
02:13 Je ne crois pas, je ne sais pas, ça n'a pas changé.
02:16 Je trouve au contraire qu'on parle de plus en plus pieds noirs en France.
02:21 Je vois que les expressions "pieds noirs" rentrent dans le langage français.
02:26 Des expressions comme "ça m'en touche une sans remuer l'autre",
02:31 c'est du pied noir.
02:33 "Bouge de là", "maintenant vos tubes deviennent pieds noirs".
02:36 "Ça m'en touche plus une sans remuer l'autre"
02:38 qui paraît que c'est l'expression favorite de notre président de la République.
02:41 Non, mais il y a 30 ans ou 40 ans, je ne sais pas,
02:43 il a fait ses classes militaires en Algérie, il le dit lui-même.
02:47 Et c'est là qu'il a shippé cette expression.
02:49 D'abord, on croyait que c'était Roger Hanin qui la lui avait soufflée, mais non.
02:53 Oui, de toute façon, le pattawète pur et dur,
02:57 c'est une langue de la fin du 19e siècle,
03:00 parce qu'avec l'instruction obligatoire, les usards de la République, tout ça,
03:04 le français naturel, tout de même, se parlait plus en Algérie
03:10 qu'il ne l'avait fait, puisque les gens s'éloignaient de leur origine étrangère.
03:14 Voilà, oui, encore une fois, c'est une sorte de paupourrie,
03:17 c'est né comme ça, et toutes les langues sont nées comme ça d'ailleurs.
03:20 En Algérie, en 1830, il y avait très peu de gens qui parlaient français.
03:28 On avait racheté 108 prisonniers captifs de barbaresques.
03:33 Alors, quand les français sont arrivés à Algérie,
03:36 bien sûr, ils se sont trouvés en présence de populations qui parlaient arabe.
03:40 Et alors, à ce moment-là, un éditeur marseillais a publié à l'usage
03:46 "Les troupes qui débarquaient", dictionnaire de la langue franque,
03:51 ou petit mauresque, suivi de quelques dialogues familiers
03:55 et d'un vocabulaire de mots arabes les plus usuels à l'usage des français d'Afrique.
04:00 Ce petit livre a certainement eu du succès.
04:04 - Et alors c'est ça, le sabir ?
04:06 - C'est ça, le sabir, c'est cette langue franque qui se parlait depuis les croisades,
04:11 sur le porto de la Méditerranée,
04:13 et qui n'était pas une langue française,
04:16 mais une langue surtout à base d'italien et d'espagnol.
04:19 Alors il en est resté quelques mots de cette langue franque.
04:23 Il y a "Romi" d'abord, les romains, les chrétiens,
04:28 mais c'est la façon traditionnelle de désigner les chrétiens pour les musulmans.
04:34 "Doro", les culs, mot espagnol.
04:38 Il y a surtout ce qui est curieux, "mucer",
04:41 la mucer, une mucer.
04:44 C'est l'espagnol "morrer", qui a été prononcé avec "q", au lieu de "r", la rota,
04:51 et qui vient du latin "mulier", c'est-à-dire la femme en général et la femme mariée.
04:56 Mais tous ces mots appartiennent au langage sabio.
05:00 Oui, à cette langue franque, au petit morasque,
05:03 du langage des arabophones, illettré.
05:05 -Taché, taché, taché. -Oh, quel rasoir !
05:07 J'ai la rasoir aussi, madame rasoir mécanique, acier garantie.
05:11 Avec ça, tu peux raser tout ce que tu voudras.
05:13 J'en ai aussi des authentiques pour la toilette.
05:15 J'en ai 10 peignes en poils de tortue,
05:17 et 10 blireaux en écailles de chameau, c'est pour la barbe et les cheveux.
05:20 Ah oui, la barbe et les cheveux.
05:22 Il me lâchera papier.
05:23 J'y tiens les papiers, papier à lèvres pour écrire ton amoureux,
05:26 papier d'hiver pour astiquer ton batterie de cuisine,
05:28 papier d'hiver pour faire tout ça que tu voudras.
05:30 C'est assez m'embêter, je crois.
05:31 J'ai la croix aussi, madame la croix.
05:33 Allez voir, je prends l'argent.
05:34 Croix pour les petits enfants, croix de ma mère.
05:36 Et ta soeur ?
05:37 Ah, ça, j'en ai pas, les ta soeurs.
05:39 On pourrait voir l'évolution de cette langue à travers des textes,
05:44 comme d'abord la parodie du site de Bruat,
05:48 et puis surtout un petit texte de Camus,
05:51 où Camus note sur le trottoir une conversation de bagarre à Alger.
05:57 Alors Coco, il s'avance et il lui dit,
05:59 "Arrête un peu, arrête."
06:01 L'autre, il dit, "Qu'est-ce qu'il y a ?"
06:03 Alors Coco, il lui dit, "Je vais te donner des coups."
06:06 "À moi, tu vas donner des coups ?"
06:09 Alors il met la main derrière, mais c'était ce coup-là.
06:12 Alors Coco, il lui dit, "Mets pas la main derrière,
06:14 parce qu'après, je te chope le 6.35 et tu mangeras des coups quand même."
06:17 L'autre, il n'a pas mis la main.
06:19 Et Coco, rien qu'un, il lui a donné. Pas deux, un.
06:22 L'autre, il était par terre. "Ouah, ouah", qu'il faisait.
06:25 Alors le monde, il est venu. La bagarre, elle a commencé.
06:28 Il y en a un qui s'est avancé à Coco. Deux, trois.
06:30 Moi, je lui ai dit, "Dié, tu vas toucher à mon frère ?"
06:33 "Qui est ton frère ? Si ce n'est pas mon frère, c'est comme mon frère."
06:37 Alors, je lui ai donné un taquet. Coco, il tapait.
06:39 Moi, je tapais. Lucien, il tapait.
06:41 Moi, j'en avais un dans un coin, et avec la tête, boum, boum.
06:44 Alors, les agents, ils sont venus.
06:46 Ils nous ont mis les chiens, dit, la honte à la figure, j'avais, de traverser tout Babelweid.
06:51 Devant le Gentleman's Bar, il y avait des copains et des petites, dit, la honte à la figure.
06:56 Mais après, le père à Lucien, il nous a dit, "Vous avez raison."
07:01 Et demandons à monsieur Monneray d'en éclairer le vocabulaire et la grammaire.
07:05 Le texte de Camus est très intéressant, parce qu'il nous permet justement de mesurer,
07:11 quand on le rapproche des précédents, une certaine évolution de cette langue pataouette
07:17 vers une simplification.
07:20 Camus le dit, d'ailleurs. Il dit, "Les gens ne parlent pas comme à l'époque de Cagayus."
07:25 Il parle français, mais en y mêlant des mots qui ne sont pas tout à fait du français,
07:30 qui sont, on pourrait dire, du français régional.
07:33 Alors, vous avez eu raison, à mon avis, de dire que le parler de Cagayus, c'est le pataouette pur et dur.
07:38 Je serais presque tenté de dire que c'est l'époque classique.
07:42 C'est aussi la langue de Musette. C'est une langue littéraire, quand même, Cagayus.
07:46 C'est cela. Ceci dit, je ne suis pas tout à fait convaincu que Musette ne notait pas aussi,
07:52 au jour le jour et sur le trottoir, des conversations qu'il entendait.
07:56 Mais vous avez raison de souligner, je pense que c'est l'époque où les immigrants affluent en Algérie,
08:01 venant du bassin méditerranéen, particulièrement d'Italie et d'Espagne.
08:07 Entre parenthèses, je le signale, il y aurait presque trois pataouettes.
08:10 Celui de l'Oranie, celui de l'Algérois, qui synthétise les deux, et celui du Constantinois.
08:17 Et alors, ce parler est émaillé de vocables typiques...
08:22 Et alors ? Vous ne pouvez pas faire attention, non ?
08:28 Excusez-moi, mademoiselle, je vous demande pardon, mais quand le tram s'est tordu, moi, une, je tombe.
08:32 T'as l'air, il s'est tordu de l'autre côté, quand même, vous êtes tombé par là. Vous croyez que je n'ai pas remarqué ?
08:36 Alors celle-là, elle est forte. Et qu'est-ce que vous croyez, vous ?
08:38 Moi, rien du tout. Mais si mon père, il était là d'une calbote, il vous esquinte.
08:42 Qu'est-ce que j'ai fait, moi ?
08:43 Rien que vous avancez la main, vous croyez que je n'ai pas senti ? Non ? Grand dégoûtant que vous êtes !
08:47 Mais ma parole, vous vous trompez ! J'ai fait comme ça ! C'est pas grave, non ?
08:51 Ah, vous avez fait comme ça ! Et moi, je fais comme ça !
08:54 Aïe !
08:55 Qu'est-ce que c'est la tchatche, exactement ?
08:57 La tchatche, j'ai trouvé ça dans le dosa, c'est l'étymologie, ça vient de l'espagnol "chacharear".
09:05 Alors, il paraît qu'elle dit "charchar". Donc, vous voyez, "charchar" et tout ça, "charchar" même, on dit.
09:11 Ce n'est pas un mot arabe, parce que ça sonne arabe.
09:13 Non, non, espagnol, j'ai dit. Donc la tchatche, c'est "bavarder". Voilà. On aime bavarder.
09:18 Pourquoi on dit que les pieds noirs et les méridionaux parlent avec des gestes ?
09:23 Bon, ben, c'est à cause du soleil, d'abord, c'est pour ça. Et puis, de toute façon,
09:26 on n'a pas les mains dans les poches ou dans des manchons ou dans des tranches montagnes, là, comme vous tous, vous comprenez ?
09:31 Donc, on parle avec les mains. Et puis, de toute façon, on est beaucoup plus logique,
09:35 puisque dès que vous voulez parler de quelque chose, vous dites un manuel de conversation.
09:39 Qu'est-ce que c'est un manuel de conversation si ce n'est pas parler avec les mains ?
09:43 Le plus bel apport du français d'Algérie est l'accusatif absolu.
09:46 Ainsi, on ne hait pas, on a la haine, comme on a le feu sacré.
09:51 La tournure convient à merveille aux banlieues insurgées qu'il emploie, noires merveilles certes,
09:56 mais qui coupent court au bavardage hors de saison des observateurs.
10:00 Le temps n'est plus à l'analyse ni aux commentaires.
10:02 On n'a pas de haine pour quelqu'un en particulier, on a la haine, un point c'est tout,
10:06 la haine pour tous et pour personne.
10:09 On n'a plus besoin de préposition ni de complément, on a quitté la sociologie pour la métaphysique.
10:14 Le pataouette est un parler d'or.
10:17 [Musique]
10:22 [SILENCE]
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