00:00 Bien sûr, la tristesse me prend à la gorge en t'écrivant,
00:02 parce que je sais maintenant que tu ne guériras jamais vraiment,
00:05 mais que tu apprendras à vivre avec ce monstre qui te dévorait.
00:09 L'anorexie.
00:10 Salut toi.
00:24 Je t'écris depuis mon bureau, tout près du père Lachaise,
00:28 sur lequel les derniers rayons du soleil d'hiver déposent des reflets dorés.
00:31 J'ai 26 ans, quelques certitudes en plus,
00:35 une flopée de rêves réalisés, mais tu n'es pas si loin de moi.
00:38 Tu as 19, 20, 21 ans, et tu te bats contre ton ombre.
00:43 Je pense souvent à toi, parce que tu n'en croirais pas tes yeux ni tes oreilles.
00:47 Tu es toujours là, vivante et fière.
00:50 Bien sûr, la tristesse me prend à la gorge en t'écrivant,
00:53 parce que je sais maintenant que tu ne guériras jamais vraiment,
00:56 mais que tu apprendras à vivre avec ce monstre qui te dévorait.
01:00 L'anorexie.
01:01 Tu n'as pas voulu la nommer pendant des années.
01:04 Tu l'as laissée prendre toute la place, sans jamais la questionner,
01:08 sans la voir vraiment.
01:12 Comme une voisine silencieuse qu'on croise tous les matins sans oser la déranger,
01:15 qui un jour s'installe sur le canapé du salon, sans préavis,
01:19 et qui élit domicile à l'endroit qu'elle a choisi, chez toi.
01:23 Personne ne se rend compte de rire à Paris.
01:25 Être maigre n'est pas un problème, mais un objectif à atteindre.
01:29 Tu ne vois rien.
01:30 Rien de rien.
01:31 Tu sautes des repas, plusieurs jours d'affilée,
01:34 et la vie devient un ventre vide.
01:36 Tu ne te trouves pas particulièrement belle.
01:39 Non, ce n'est pas tout à fait ça le sujet.
01:41 C'est qu'autour, tu ne peux rien contrôler.
01:43 Tu es encore une adolescente.
01:45 Tu sors d'une relation destructrice, dont tu n'as rien compris à ce stade.
01:49 Ton label ne veut pas te laisser chanter tes propres chansons.
01:52 Tu es partie bien vite de la maison familiale.
01:54 La vie d'adulte te faisant rêver.
01:57 Mais tes épaules sont encore si petites et frêles.
01:59 Tu ne contrôles rien,
02:03 et tu sens que ton avenir est entre d'autres mains que les tiennes,
02:06 fortes,
02:07 riches et masculines.
02:09 On te dit quoi dire, faire,
02:11 comment te maquiller ou te comporter, encore.
02:14 Alors la seule chose que tu peux encore contrôler,
02:16 et qui t'appartient un peu,
02:18 c'est ton corps, ta santé.
02:21 Tu la détruis.
02:22 Tu empêches ton instinct de prendre le chemin de la vie.
02:25 Tu lui préfères celui de la survie.
02:27 Celui du danger,
02:29 du bord de la falaise,
02:30 le vide.
02:32 Le vertige constant,
02:34 la punition,
02:36 l'interdiction d'accéder au confort.
02:39 Tu sais, je te comprends.
02:40 Aujourd'hui, je sais que c'est plus facile de prendre ce chemin morbide
02:43 plutôt que celui de la vie.
02:45 Je le sais et je te comprends.
02:47 Je t'imagine devant moi, et je voudrais entourer ton visage de mes mains,
02:50 de femme, adulte,
02:52 que tu te déposes dedans.
02:54 Regarde-moi, je suis en vie et c'était pas facile,
02:56 c'est toujours pas facile mais je suis là.
02:59 Je t'en veux parfois,
03:00 c'est plus facile d'abandonner.
03:03 Tu es si silencieuse,
03:04 tu n'imposes ton trouble à personne,
03:06 tu fais semblant pour ne pas alarmer tes amis,
03:08 surtout parce que les garçons
03:10 te trouvent belles, voilà, tu es parfaite dans ton rôle.
03:12 Même maintenant que tu es devant moi,
03:14 crache le morceau.
03:16 Tu es malade et la mort t'attire autant qu'elle te tétanise.
03:19 Vertige,
03:20 non masculin,
03:22 peur,
03:23 malaise ressenti au-dessus du vide,
03:25 se traduisant par la sensation d'être attiré par celui-ci
03:29 et par des pertes d'équilibre.
03:31 Quand tu tombes amoureuse en 2016
03:33 et que quelqu'un te voit dans l'intimité pour la première fois,
03:36 au fil des mois,
03:37 la voisine installée dans ton salon devient un vrai sujet.
03:42 Grâce au regard doux, bienveillant et inquiet de ta première amoureuse,
03:45 tu commences à questionner,
03:47 regarder puis nommer cette maladie.
03:50 Ça ne veut pas dire que tu es guéri,
03:52 le chemin sera long.
03:53 Spoiler alert, je suis encore en pèlerinage quelques années plus tard.
03:57 Alors voilà,
03:59 ton visage dans mes mains me rappelle ces années de funambulisme,
04:02 un pied dans le vide,
04:03 dans le noir, sans regarder en bas,
04:06 de peur d'être emporté.
04:08 C'était plus facile de jouer avec le feu,
04:11 c'était plus facile de te punir,
04:13 mais les choses faciles ne sont pas les plus belles,
04:16 je le sais maintenant.
04:18 Ça vaut la peine de te confronter à ton image,
04:21 à ce qui t'échappe aussi,
04:23 ça vaut la peine de faire la paix avec l'idée que tu ne peux pas tout contrôler.
04:29 De laisser assez de place à la vie pour t'offrir des surprises.
04:33 Tu verras, dans quelques années,
04:35 tu auras assez confiance en toi pour dire à la voisine
04:37 "mais qu'est-ce que tu fous dans mon salon avec ton air constant de menace ?"
04:41 Tu cohabiteras avec elle,
04:43 tu la feras taire quand il le faudra,
04:46 tu prendras ta place,
04:48 et ce sera la plus grande respiration,
04:50 le plus beau présent que tu pourras t'offrir.
04:53 Regarde-moi, je marche les deux pieds sur un fil,
04:55 sans m'arrêter,
04:57 parce que ça vaut la peine,
04:58 parce que toi et moi, on mérite ça,
05:00 on le mérite et on le vaut.
05:02 Tu t'en rendras compte tôt ou tard.
05:04 Claire.
05:05 Claire.
05:06 Claire.
05:08 [Générique]
05:13 Pour les gens.
05:15 [Sous-titres réalisés para la communauté d'Amara.org]
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