00:00 - Bonjour Alain Boer. - Bonjour.
00:02 - Alors vous êtes professeur en criminologie au CNAM, au Conservatoire National des Arrêts Métiers,
00:07 et vous venez de publier un nouveau livre qui s'appelle "Au commencement était la guerre" et c'est paru chez Fayard.
00:13 Alors c'est un livre en exergue duquel il y a une citation "l'histoire de l'échec dans la guerre peut presque être résumée en deux mots "trop tard".
00:20 Alors c'est trop tard pour comprendre l'objectif mortel d'un ennemi posé en ciel, trop tard pour réaliser le danger mortel, trop tard pour se préparer.
00:28 Cette phrase c'est le général Douglas MacArthur qui l'a prononcée et elle sonne comme un avertissement,
00:34 car selon vous il est en effet temps, grand temps de se préparer à la guerre.
00:39 - Non seulement il est grand temps de se préparer à la guerre mais de réapprendre la guerre, de penser qu'elle existe,
00:44 de sortir de cette illusion, de ce mirage merveilleux qui voudrait qu'elle ait disparu après la chute du mur de Berlin
00:51 au moment où on a supprimé, allié, adversaire, ennemi, ami pour n'avoir plus que des consommateurs et des fournisseurs.
00:57 Et créer une sorte d'Erasmus géant où on pourrait aller d'un endroit à l'autre sans avoir besoin non seulement d'armée
01:04 mais de sécurité, d'éléments sanitaires, de souveraineté industrielle.
01:09 Bref tout ce qu'on a démonté en pensant que la paix universelle et permanente était arrivée.
01:14 Alors c'est pas nouveau, ça fait un siècle qu'on espère toujours la paix universelle
01:18 et qu'en général ceux qui préparent la paix ont la guerre alors que ceux qui préparent la guerre ont une chance de retrouver la paix.
01:23 À vous entendre, il y a une espèce de naïveté, voire d'aveuglement, surtout des occidentaux,
01:29 justement suite à la chute du mur de Berlin. Il y a eu ce livre très connu qui a annoncé la fin de l'histoire.
01:37 Qu'est-ce que vous en pensez ? Effectivement on a été naïfs, on n'a pas écouté aussi certaines menaces qui semblaient poindre ?
01:45 En général les dictateurs comme les criminels ou les terroristes passent leur temps à nous expliquer ce qu'ils vont faire.
01:49 Nous faisons d'immenses efforts pour ne ni les écouter ni les croire. Je ne vais pas revenir à Mein Kampf,
01:53 qui en est l'exemple le plus fascinant et le plus choquant même, tant beaucoup de choses étaient écrites.
02:01 Et en fait nous ne croyons pas que les pires d'entre nous puissent faire ce qu'ils nous disent qu'ils vont faire.
02:05 Donc nous décidons de faire comme si ça n'était pas possible. Nous projetons sur eux des éléments de notre culture
02:12 qui nous empêchent de voir le mal quand il existe. Et puis ensuite on est tous surpris de voir que
02:18 en fait, si, il existe et on se trouve un peu désarmé, incapable de réagir, sauf quand il y a une poussée,
02:27 un mouvement qui passe de la vigilance à la résilience, de la résilience à la résistance,
02:32 et il se produit à ce moment-là, on a un héros qui vient nous sauver. Alors le héros a plein de noms différents,
02:38 le dernier était le général de Gaulle. Mais on a ce besoin particulier d'être choqué par un événement
02:45 qu'on n'a pas voulu voir venir alors que tout nous indiquait qu'il allait arriver.
02:49 Alors évidemment tout le monde pense à l'Ukraine et dans ce cas aussi, effectivement, on n'a pas voulu entendre
02:55 ce que certains avaient clairement annoncé dans le proche pouvoir russe, parmi les proches du pouvoir russe.
03:00 Oui, ça a commencé bien avant Vladimir Poutine. En fait c'est Evgeny Primakov, le premier ministre de Boris Eltsine,
03:07 qui a expliqué que l'Ukraine était indissociable de la Russie. Et Zbigniew Bozinski, le grand penseur américain,
03:14 le géostratège, mais qui est aussi une sorte d'apprenti sorcier de cette affaire, à la fois sur l'Afghanistan et l'Ukraine,
03:19 expliquait que l'Ukraine et la Russie étaient un empire séparé, c'était deux pays.
03:23 Et pour lui il ne pouvait y avoir qu'un seul empire, l'empire américain. Alors c'était marqué évidemment par son origine polonaise,
03:29 ça marque un peu par rapport à sa relation avec la Russie, par son besoin de voir à la fois disparaître l'empire russe,
03:35 mais de sauver la Russie. Et donc l'idée de voir réapparaître tous les télégrammes diplomatiques qui ont été enfin déclassifiés,
03:42 de revivre ce moment. Moi j'étais à ce moment-là auprès de Michel Rocart pour suivre à la fois la chute du mur de Berlin,
03:50 la réorganisation du monde, et puis de se rendre compte que régulièrement, Elgeny Primakov, le président de la Douma,
03:57 qui a même écrit en anglais pour qu'on soit sûr de bien comprendre ce qui se passait, 10 ans plus tard,
04:01 il y a eu 10 ans où Vladimir Poutine était l'homme de l'Occident à Moscou, qui a tout fait pour qu'on s'entende,
04:07 jusqu'au moment où il y a eu l'affaire de Bosnie-Serbie, où l'OTAN est intervenu en bombardant pendant trois mois la Serbie,
04:15 et où les Russes ont dit "En fait jusque-là on pensait que nous étions les méchants et vous les gentils, en fait nous sommes les mêmes".
04:20 Et ce moment-là a marqué la fin de l'idée d'une coexistence pacifique. Et au fur et à mesure où l'Alliance Atlantique grandissait
04:28 par la désillusion d'une partie des anciens pays du Pacte de Varsovie, au moment où l'option d'une grande Europe s'estompait,
04:35 au moment où l'idée d'une neutralité générale permettant de créer une sorte d'Eurasie,
04:39 ce n'est pas la même vue par les Russes et vu par les Européens, disparaissait,
04:42 on est entré dans cet effet de confrontation qui s'est terminé malheureusement par l'invasion russe de l'Ukraine,
04:50 pas en 2022, en 2014. Le moment où l'Occident a eu la possibilité d'arrêter la Russie,
04:57 c'est le moment où les deux garants de la souveraineté de l'Ukraine, les États-Unis et la Grande-Bretagne,
05:02 ont fermé les yeux sur l'annexion de la Crimée et la crise du Donbass.
05:05 – C'est donc à vous entendre, il faut toujours regarder l'histoire et les géographies,
05:09 qui sont des indicateurs précieux. En tout cas, vraiment, je vous conseille vivement de lire ce livre,
05:13 c'est passionnant, au commencement "Était la guerre", c'est chez Fayard.
05:17 Merci beaucoup Alain Bauer. – Merci.
05:19 [Musique]
05:23 [SILENCE]
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