00:00 Il est 8h15, c'est l'heure de l'interview d'actualité. Julia, vous recevez ce matin la journaliste Anne-Sophie Yam, auteure du livre-enquête "Désir noir" parue aux éditions Flammarion.
00:08 Bonjour, merci d'avoir accepté notre invitation. Ça va faire 20 ans. Le 1er août prochain que l'actrice Marie Trintignant est morte sous les coups de son compagnon de l'époque,
00:18 le chanteur Bertrand Cantat, chanteur du groupe Noir Désir, vous venez de sortir un livre-enquête au sujet de cette affaire, un livre passionnant dans lequel vous rappelez
00:25 que ce drame, évidemment, n'est pas un accident mais un féminicide, un terme qui n'existait pas à l'époque.
00:31 Absolument. Ce qui est très intéressant avec l'affaire Cantat, c'est qu'elle sert de marqueur pour nous en tant que société et aussi médias,
00:39 de la façon dont on appréhende les violences faites aux femmes. Donc au départ, il y a 20 ans, donc en 2003, quand Marie Trintignant meurt sous les coups de Bertrand Cantat,
00:49 on parle, c'est-à-dire que le chant est proche du crime passionnel, c'est-à-dire qu'on parle de crime d'amour, d'un couple qui s'aimait tellement que finalement,
00:58 l'un en est mort et surtout avec une description des faits comme s'ils étaient presque corresponsables. Et petit à petit, via cette affaire, on voit à chaque fois,
01:12 comme elle est relatée, des nouveaux termes apparaissent. Donc maintenant, on parle de féminicide, ce qui est très important, mais aussi, on voit que quand même,
01:19 le vocabulaire change et que certains propos ne passent plus. C'est-à-dire que quand on décrivait Marie Trintignant comme une femme qui buvait, fumait des joints,
01:30 donc voilà. – Elle était corresponsable, c'est ce qu'on disait en tout cas à l'époque. Heureusement, tout ça a bien changé.
01:36 Vous aviez déjà réalisé une enquête dans Le Point en 2017 qui expliquait la loi de l'OMERTA autour de Bertrand Cantat.
01:43 Cette OMERTA, elle est toujours d'actualité autour de ce monsieur ? – Oui, je crois que l'arme, il ne faut pas oublier que l'arme la plus efficace
01:51 et la plus dangereuse et la plus redoutable des auteurs de violences conjugales, c'est le silence. Et cette affaire ne fait pas exception.
01:58 C'est-à-dire que le silence des victimes qui se prennent, qui sont pris dans une toile d'araignée, une sorte de piège où elles ont soit honte,
02:08 soit par amour protègent souvent les auteurs. – Donc l'entourage très proche qui se tait.
02:14 Mais vous dites dans l'affaire Cantat précisément que les médias aussi ont été complaisants et vous citez même les politiques
02:22 qui auraient eux aussi été complaisants avec cette histoire. – Complètement, c'est-à-dire que là où cette affaire est quelque part exceptionnelle,
02:27 c'est que ce n'est pas en effet juste les victimes et l'entourage qui protègent l'auteur des crimes, mais aussi beaucoup plus largement,
02:34 parce que Bertrand Cantat c'était un homme de gauche avec des idées pures, belles, comme s'il savait quelque chose à voir avec son crime.
02:42 Enfin, les violences conjugales c'est totalement apolitique, mais du coup il a été protégé par son milieu.
02:47 C'est-à-dire que quand on voit qu'en 2014, Noël Mamère par exemple, quelque part le sollicite pour être son soutien aux élections européennes,
02:56 c'est-à-dire que en 2014 il y a eu déjà la mort de Marie Trintignant, la mort de sa femme Christina Raddy,
03:00 on sait qu'il a été violent avec Christina Raddy. – Alors justement, parce que dans votre tout livre,
03:04 vous faites de nombreuses révélations, vous ne vous arrêtez pas au seul cas de Marie Trintignant, témoignage à l'appui,
03:10 vous montrez que Bertrand Cantat a été violent avec sa première femme, donc vous en parliez Christina Raddy qui s'est donné la mort en 2010,
03:18 vous dénoncez la responsabilité de Bertrand Cantat dans le suicide de Christina Raddy,
03:23 vous parlez même d'une deuxième affaire Bertrand Cantat, est-ce que vous pouvez nous en dire un mot ?
03:29 Qu'est-ce que vous pouvez nous dire sur ce qui est arrivé à Christina ?
03:32 – Ce qui est arrivé à Christina c'est absolument tragique parce que Christina c'était la femme abandonnée, c'est celle…
03:38 Il était marié Bertrand Cantat quand il a rencontré Marie Trintignant,
03:41 il l'a quitté quelques jours après son accouchement de leur deuxième enfant pour vivre son amour complètement, dixit,
03:48 il tue donc sa maîtresse et malgré tout sa femme vole littéralement à ce secours,
03:55 parce qu'elle prend un avion pour Vilnius où les faits ont eu lieu, pour le défendre corps et âme et sans aucun compromis.
04:03 C'est-à-dire qu'au départ quand elle arrive, elle mentionne en effet à des gens qui étaient sur le tournage etc.
04:10 qu'elle a été victime elle-même de violences.
04:12 – De la part de Bertrand Cantat.
04:13 – De la part de Bertrand Cantat exactement, c'est-à-dire qu'elle le sous-entend,
04:15 elle sous-entend aussi qu'elle n'est pas la seule, qu'il a frappé les quatre femmes qu'il a aimées,
04:20 donc c'est-à-dire Marie Trintignant, Christina Raddy et qui sont les deux autres.
04:23 – Et pour autant, elle le défend, Bertrand Cantat devant la justice.
04:26 – Elle le défend, ce qui d'ailleurs peut expliquer une peine qui au départ était pressentie à 15 ans
04:32 et qui finalement sera de 8 ans.
04:34 – Et ce qui est très étonnant dans ce livre, ce qu'on découvre,
04:37 c'est qu'en fait Bertrand Cantat n'a jamais cessé de se victimiser, c'est ce que vous montrez en fait,
04:42 la victime selon lui, selon lui, c'est lui, c'est ce qui est finalement ce qu'il y a de plus choquant,
04:47 c'est-à-dire que si Bertrand Cantat qui en plus est quelque part toujours en train de donner des leçons de morale
04:53 sur absolument tout, le Brexit, l'euro, etc., les multinationales,
04:58 utilisait justement sa voix et sa notoriété pour se faire quelque part le défenseur de la rédemption,
05:09 si lui-même disait "je suis malade, je me guéris" et qu'il faisait passer un message aussi aux hommes violents
05:17 et qu'il essayait d'améliorer quelque part le monde, comme il le fait sur plein d'autres sujets,
05:22 ça passerait beaucoup mieux, mais là le problème c'est que,
05:26 déjà il est traité avec une complaisance absolue dans les médias,
05:28 il suffit de se rappeler de la couverture des Unrock,
05:31 mais surtout le contenu de l'interview qui était très très choquante,
05:34 mais en plus c'est toujours "moi j'ai perdu l'amour de ma vie",
05:38 "moi j'ai perdu ma femme", "moi je suis la victime des médias d'un acharnement",
05:43 non, et puis surtout le pire étant, ça suffit de censurer Bertrand Cantat,
05:48 Bertrand Cantat n'est pas censuré, Bertrand Cantat n'est pas en prison aujourd'hui,
05:52 il travaille d'ailleurs sur un album, etc.
05:54 – Vous trouvez ça choquant qu'il continue d'être en activité ?
05:57 – C'est-à-dire qu'il y a une question, je crois qu'il faut rester mesuré et en nuance,
06:03 et là en effet il peut tout à fait écrire des chansons, enregistrer, etc.
06:08 Même quand il est remonté sur scène en 2013 finalement,
06:12 c'était sous le nom de "Détroit" parce qu'il n'a jamais été Bertrand Cantat en solo,
06:16 avant il était avec Noir Désir puis c'est devenu Détroit,
06:19 et donc quelque part ça choquait moins.
06:20 Ce qui a été un peu plus choquant c'est que quand du jour au lendemain
06:22 il dit "le groupe finalement c'est moi",
06:25 que du coup son nom s'affiche en lettres rouges sur l'Olympia,
06:30 et qu'il ne fait preuve d'absolument aucune décence vis-à-vis des victimes,
06:36 et sa femme notamment, dont il ne parle absolument jamais,
06:38 c'est-à-dire qu'il revient toujours sur son amour incessant pour Marie,
06:42 son amour qu'il a quand même tué lui-même, donc il est responsable de sa perte,
06:45 mais de sa femme qui est morte dans des circonstances très troubles
06:49 et qui était victime aussi de coups, maintenant on sait qu'il l'a frappée,
06:54 jamais il ne la mentionne, ce qui est d'une dureté terrible.
06:57 Vous pensez que ce livre "Enquête" va donner peut-être la parole à d'autres femmes
07:01 victimes de Bertrand Cantat, c'est ce que vous espérez ?
07:04 En écrivant ce livre, c'était mon espoir quelque part le plus fou,
07:07 et j'espère encore, qu'il y a certaines histoires qui doivent être répétées.
07:13 C'est comme les contes pour enfants, etc.
07:15 Pour que ça rentre dans l'inconscient collectif,
07:18 il faut répéter des histoires emblématiques comme celle-ci,
07:21 parce que finalement, être victime d'un féminicide,
07:26 ça peut arriver à n'importe qui, ça peut m'arriver à moi, ça peut m'arriver à vous.
07:29 Il suffit de voir que Marie Trintignant et Christina Raddy
07:32 étaient des femmes très fortes, très indépendantes,
07:34 elles étaient belles, elles étaient libres,
07:37 et malgré tout, ça leur est arrivé.
07:38 Et donc, il faut vraiment raconter ces histoires pour qu'on comprenne
07:41 quels sont les signes avant qu'il soit trop tard.
07:44 Pour pouvoir témoigner sans sortir. Merci beaucoup Anne-Sophie.
07:48 Anne, je rappelle que vous êtes l'auteur du livre "Enquête, désir, noir"
07:51 et c'est paru aux éditions Flammarion. Merci à vous.
07:54 Merci à toutes les deux.
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