00:00 Bienvenue dans les récits extraordinaires de Pierre Belmar.
00:07 Un podcast issu des archives d'Europe 1.
00:10 Monsieur Étienne sort de chez lui un journal sous le bras.
00:14 Il a l'air seul. Aujourd'hui c'est jeudi et sa petite fille ne va pas à l'école.
00:20 Aujourd'hui c'est un jour de janvier 1950, il fait très froid.
00:24 Monsieur Étienne a enroulé un cachenet autour de son cou, relevé le col de son pas dessus
00:29 et debout sous le porche de l'immeuble, il observe un moment la pluie, agacée.
00:35 Il est ternu. Au bout d'une minute environ, il se décide, enfonce son chapeau sur sa tête et traverse la rue.
00:41 J'allais dire en courant, mais on ne peut pas appeler cela courir.
00:45 C'est une succession de petits bons pressés qui l'amènent sur le trottoir d'en face à l'arrêt d'un autobus qui arrive.
00:52 Monsieur Étienne monte et s'assoit tout au fond, là où il y a le plus de place vide.
00:59 Il a l'air ennuyé.
01:01 Manifestement, il a horreur de la pluie et s'emploie à nettoyer ses lunettes, à secouer son journal
01:06 qui l'ouvre enfin à la page des offres d'emploi.
01:10 Donc Monsieur Étienne cherche un emploi.
01:13 Au bout de deux arrêts, il se lève tout à coup comme un ressort, il va descendre à la prochaine.
01:17 Non, il consulte l'itinéraire de l'autobus avec beaucoup d'attention, puis va se rasseoir.
01:23 Il a refermé son journal et regarde, par la vitre embuée, défiler les trottoirs.
01:30 On voit très bien ses yeux derrière ses lunettes, des yeux verts, d'un drôle de vert un peu pâle
01:36 qui lui donne un regard de poisson assez gênant.
01:39 Son teint est pâle et ses cheveux très noirs, avec juste un peu de gris sur les oreilles.
01:45 Finalement, il a une drôle de tête, ni beau ni laid, mais curieux, ni lard ni cochon, sans âge.
01:53 En fait, il a 45 ans.
01:55 Maintenant, Monsieur Étienne se lève.
01:57 Il s'apprête à descendre, mais attend soigneusement que les autres passagers aient évacué le couloir au maximum.
02:02 Il donne toujours l'impression de ne vouloir en aucun cas frôler quelqu'un.
02:08 Sur la petite place où il est descendu, il cherche à s'orienter un instant,
02:11 semble trouver sa direction et marche à pas, menu, en s'abritant le plus possible du côté des stores de magasins.
02:19 Au bout de cinq minutes, il s'immobilise devant une porte d'immeuble pas très reluisant et y pénètre.
02:26 Il tourne à gauche dans la cour et s'arrête devant une enseigne, délabrée, menuiserie, travaux à façon.
02:34 Il entre et disparaît dans l'ombre de la boutique.
02:38 La cour sent le bois mouillé.
02:42 Vous venez de vivre environ 30 minutes de la vie de Monsieur Étienne, de très près, comme si vous marchiez à côté de lui.
02:51 En observant bien, vous auriez même pu apercevoir le petit morceau de sparadrap qu'il a sous le menton.
02:57 Il a dû se couper en se rasant.
03:00 C'est rare de pouvoir examiner d'aussi près un personnage des Dossiers Extraordinaires.
03:04 D'aussi près qu'on a l'impression de le suivre.
03:08 Qui dit que ce n'est pas le cas.
03:30 Si vous demandiez à la concierge de Monsieur Étienne des renseignements sur lui, elle serait bien en peine de vous en donner.
03:36 C'est un nouveau, il est arrivé il y a quinze jours avec deux valises de vêtements et en taxi.
03:41 Son emménagement s'est arrêté là, il occupe un troisième étage sans ascenseur, un petit deux pièces cuisine meublées avec vue sur la cour.
03:48 Le jour de son arrivée, il était seul et le lendemain, il ramenait avec lui une petite fille de dix ans, un peu maigre mais gentille, et deux valises supplémentaires.
03:56 Certainement les affaires de la petite.
03:58 Mirna, un drôle de prénom.
04:01 C'est tout ce que sait la concierge.
04:03 Mais nous, nous pouvons en savoir davantage.
04:06 Nous savons qu'il a acheté du linge, des ustensiles de vaisselle, des produits de bazar, une lampe, un chauffage électrique, des couvertures, etc.
04:13 Monsieur Étienne est un homme qui s'installe dans un nouveau domicile et visiblement, il n'a rien amené de l'ancien avec lui.
04:21 Un homme sans meubles et sans passé.
04:25 Tous les matins, à la même heure, il descend en même temps que sa fille.
04:28 Il attend l'autobus avec elle, la fait monter, mais ne l'accompagne pas.
04:31 Il ne l'embrasse pas non plus.
04:33 Elle part seule pour l'école et mange à la cantine.
04:37 Monsieur Étienne est donc libre toute la journée.
04:39 Depuis quinze jours, dès le départ de l'autobus, il entre dans un bistro voisin, boit un café au comptoir en lisant les offres d'emploi.
04:46 Aujourd'hui, il a pris le premier autobus pour se rendre dans cet atelier de menuiserie.
04:51 C'est donc qu'il a trouvé du travail.
04:53 Pour savoir si on l'a embauché, il suffit d'attendre le lendemain et de vérifier s'il se rend à la même adresse.
04:59 Voyons maintenant pourquoi M. Étienne vit en cette journée de 1950, à l'intérieur d'un dossier extraordinaire,
05:05 et pourquoi nous connaissons avec autant de certitude les moindres détails de sa vie.
05:10 Le personnage, tout d'abord.
05:12 Cet homme qui a l'air sans passé pour sa concierge n'en manque pas.
05:16 C'est un homme qui n'a pas vécu jusqu'à 45 ans sans laisser de traces.
05:21 Depuis 15 jours, M. Étienne habitait un autre appartement avec sa fille, et plus loin encore, il y a 3 mois.
05:26 Il habitait ce même appartement avec sa fille et sa femme depuis 12 ans.
05:31 Or, il est seul maintenant avec Myrda.
05:33 Oh, les journaux en ont parlé un peu à l'époque.
05:36 Oh, jamais plus grand qu'un fait divers.
05:39 Encore, n'ont-ils pas dit grand-chose.
05:41 Maintenant, on n'en parle plus nulle part.
05:44 Même la police a fini d'accumuler ses paperasseries, et depuis 15 jours, M. Étienne a obtenu l'autorisation de partir de chez lui,
05:50 de s'éloigner comme il le voulait.
05:52 Jusque-là, on lui avait conseillé de ne pas bouger.
05:55 Oh, il ne désirait pas tellement aller loin, d'ailleurs.
05:58 Ce n'est pas le genre d'homme à quitter un pays pour fuir un passé dramatique, comme on dit.
06:02 C'est trop compliqué. Un changement de quartier lui a suffi.
06:05 Tout ce qu'il voulait, c'était changer de maison.
06:08 La vue de ce petit intérieur douillé, de ses meubles, de tous ses objets familiers, lui était insupportable.
06:14 On le comprend.
06:16 Dormir dans cette chambre, en particulier sur ce lit, où elle avait dormi si longtemps, était à la limite de ses forces.
06:25 Mais tant que la police avait besoin de lui, il avait des scrupules à partir.
06:30 Son dernier entretien avec le juge d'instruction l'avait soulagé.
06:35 L'enquête piétine, M. Étienne, dans ce genre d'affaires.
06:39 Il se passe parfois plusieurs mois, parfois plusieurs années, avant que l'on mette la main sur le coupable.
06:44 Le juge avait ajouté « Je vous rends votre liberté. D'ailleurs, je l'ai à peine prise, tout compte fait. J'espère que vous oublierez tout cela. »
06:53 M. Étienne avait dit que oui, qu'il s'efforcerait d'oublier.
06:58 « Votre petite-fille va bien ? »
07:01 M. Étienne avait apprécié cette sollicitude et affirmé que Myrna, Dieu merci, ne connaissait pas les détails.
07:07 Il comptait la reprendre avec lui. Le séjour chez sa grand-mère s'était révélé une bonne solution.
07:11 Il ne voulait pas que l'enfant soit trop longtemps privé de ses habitudes.
07:14 Puis, il s'était hasardé à poser une question, lui qui n'en posait jamais, attendant toujours qu'on lui adresse la parole.
07:22 « Est-ce que vous classez le dossier, M. le juge ? »
07:29 « Bien entendu, non. Chez nous, un dossier n'est jamais vraiment classé. Non, non, mais vous êtes libre. »
07:37 M. Étienne avait alors tenté un sourire.
07:41 « Vous me soupçonnez encore ? »
07:45 Le juge cette fois avait changé de ton. La réponse était plus sèche, probablement plus sincère que la courtoisie qu'il affichait.
07:54 « Soupçonner est un métier, monsieur. Il se trouve que c'est le mien. »
07:59 « Cela dit, je n'ai aucun motif en ce qui vous concerne. »
08:02 « Si j'ai cru devoir vous faire subir la prison, c'était à l'époque des faits une chose logique. L'enquête vous avait mise en cause. »
08:08 « Mon devoir était d'éclaircir certains points. »
08:12 Cette fois, M. Étienne avait hoché la tête sans insister.
08:15 Il avait même jugé inopportun de demander si les objets saisis à son domicile par les enquêteurs lui seraient rendus.
08:20 Pourtant, il avait dû longtemps se demander si cette question devait être ou non posée,
08:25 au nom qu'il tienne à récupérer ses choses, bien au contraire,
08:28 mais il devait être difficile pour lui d'ajuster son comportement à ce genre de situation.
08:33 Or, en toute chose, M. Étienne pensait qu'il était essentiel d'ajuster son comportement à la situation.
08:41 Il l'avait fait pendant la guerre, en entendant la résistance.
08:45 Il le faisait quotidiennement, prenant des précautions pour sa santé.
08:48 Une vieille tuberculose guérie, mais toujours menaçante,
08:51 l'avait peu à peu transformée en une sorte de chat fourré,
08:54 craignant l'humidité, les courants d'air et l'hiver en général.
08:58 En ce moment particulièrement, il semble ne pas goûter ses allées et venues dans le froid pour chercher du travail.
09:03 La chose est cependant urgente.
09:05 Depuis la mort de sa femme, M. Étienne a préféré quitter son emploi d'ouvrier menuisier
09:09 en l'y regardant d'un peu trop près.
09:12 Voilà M. Étienne.
09:14 [Musique]
09:24 M. Étienne sort de l'atelier où il est entré pour chercher un emploi.
09:28 Son visage ne traduit rien de précis, mais sur le trottoir, il jette son journal dans une corbeille à papier
09:33 et repart en sens inverse jusqu'à l'arrêt de l'autobus.
09:36 Ce faisant, il observe la rue et les passants autour de lui avec une grande attention,
09:41 comme s'ils cherchaient quelqu'un.
09:44 Peut-être ne se sent-il pas à l'aise.
09:49 Ce serait normal pour un homme qui vient de vivre trois mois comme cela.
09:55 C'était le 8 octobre 1950.
09:59 Il était dix heures du soir.
10:02 M. Étienne frappe contre la porte de l'ascenseur qui ne vient pas,
10:05 puis descend l'escalier en courant. Il est affolé.
10:07 Le patron de la brasserie du coin le voit entrer, blanc comme un linge, et demande
10:10 "Ça ne va pas, monsieur ? S'il vous plaît, il faut que j'appelle la police au téléphone, s'il vous plaît.
10:14 Vous avez des ennuis, monsieur ? On a étranglé ma femme. Elle est là-haut."
10:19 Dans le silence qui se fait autour de lui, M. Étienne prend le téléphone,
10:21 mais il ne sait pas quel numéro faire et quelqu'un se propose pour l'aider.
10:24 Il remercie. Peu à peu, les gens s'affolent autour de lui.
10:27 On lui offre un verre de rhum, puis de l'accompagner chez lui. Il refuse.
10:31 Lorsque le quart de police arrive, il est sur le trottoir, grelottant de froid,
10:35 et guide sans un mot les policiers en indiquant l'immeuble.
10:39 La porte de l'appartement est restée ouverte.
10:42 M. Étienne désigne du doigt la chambre.
10:47 Sa femme est allongée sur le lit des fées en peignoir.
10:52 Il semble qu'elle se soit débattue très peu.
10:55 Un élastique blanc est serré autour de son cou, un gros élastique,
10:59 du genre de ceux que l'on glisse à l'intérieur des ceintures.
11:03 Sur le tapis, une boîte à couture sur pied, en tapisserie bleue est renversée,
11:08 tout son contenu est pas.
11:11 On dirait que l'assassin a surpris la femme en train de coudre,
11:14 et s'est servi de ce qui lui tombait sous la main pour l'étrangler.
11:18 D'ailleurs, l'examen d'un travail entrepris sur un tailleur, et notamment à la ceinture de la jupe,
11:22 indique que la victime était certainement en plein raccommodage au moment de l'agression.
11:28 Une bonne partie de la nuit, les policiers s'affairent, photos, empreintes,
11:32 question à n'en plus finir.
11:34 À trois heures du matin, M. Etienne raconte sa vie, sa journée et sa soirée
11:38 à un inspecteur de police bougon et aussi fatigué que lui.
11:41 Oh, c'est simple pourtant.
11:43 M. Etienne ne devrait pas avoir à le répéter plusieurs fois et dans tous les sens.
11:47 Il rentre chez lui à dix heures du soir, il fait des heures supplémentaires à son atelier.
11:51 Il découvre sa femme sur le lit et appelle la police de la brasserie du rond-point.
11:55 Sa femme, quarante ans, infirmière, ne travaillait pas ce jour-là,
11:59 elle restait à la maison comme d'habitude dans ces cas-là.
12:01 Sa petite-fille a eu une mauvaise grippe, elle est actuellement chez sa grand-mère
12:05 et liée depuis deux jours.
12:06 M. Etienne craint la contagion.
12:08 Il n'en sait pas plus.
12:10 Il ne sait pas si sa femme avait un amant, ni si elle avait reçu des menaces.
12:15 Il n'a rien remarqué de suspect ces derniers temps.
12:18 Ils sont mariés depuis douze ans, elle n'a pas de famille.
12:21 Tout le monde est mort sous les bombardements.
12:23 Mais ils s'entendaient bien.
12:25 Ils ne se sont pas disputés récemment, ni la veille, ni aujourd'hui.
12:29 Il n'a pas de testament à sa connaissance, pas d'assurance-vie non plus.
12:33 D'ailleurs, ils ne sont pas riches, rien que leurs deux salaires.
12:37 M. Etienne ne sait rien de plus, rien d'autre.
12:40 Son calme triste agace le policier.
12:45 M. Etienne le sidère en affirmant
12:47 « Je ne suis pas calme, monsieur, je m'efforce de l'être.
12:50 On doit toujours s'efforcer d'être calme. Ce n'est pas votre avis ? »
12:56 Le lendemain, M. Etienne parle de son alibi puisqu'on le lui demande.
13:00 Il a travaillé toute la journée et jusqu'à dix heures dans l'atelier
13:03 où il est employé depuis dix ans maintenant.
13:05 Son patron pourra le confirmer.
13:07 C'est le seul témoin, car il n'y a pas d'autres ouvriers, mais il confirme.
13:11 Son trajet en métro est reconstitué, soigneusement minuté.
13:15 Il n'y a rien à dire.
13:17 De toute façon, l'heure de la mort se situe aux environs de 19 heures
13:20 et à cette heure-là, M. Etienne travaillait.
13:23 Le juge l'inculpe cependant car ses emprunts sont retrouvés
13:26 sur les montants métalliques de la boîte de couture
13:29 et sur un médaillon d'or que sa femme portait au cou.
13:32 M. Etienne se contente de répondre qu'il a souvent manipulé le petit meuble
13:35 car sa femme le laissait toujours traîner au milieu de la chambre.
13:38 Quant au médaillon, il pense l'avoir touché en se penchant sur elle.
13:42 Mais le juge inculpe quand même.
13:45 Il espère pouvoir démontrer que l'assassin connaissait d'avance
13:48 l'emploi du temps de la victime et notamment qu'elle ferait de la couture.
13:52 Cet élastique lui paraît convenir tout à fait à un mari étrangleur
13:56 et pas d'empreinte possible sur une matière pareille.
13:59 En tout cas, pas utilisable.
14:01 Au bout du délai légal...
14:04 Bien, on relâche M. Etienne.
14:07 Le juge n'a rien trouvé d'autre.
14:09 Il le convoque de temps en temps.
14:11 Mais il semble avoir pas mal de travail, ce juge.
14:14 On lui propose d'examiner l'emploi du temps d'un sadique
14:16 qui avouerait n'importe quoi pour qu'on s'occupe de lui.
14:18 La piste est sans espoir mais on ne sait jamais.
14:21 Enfin, M. Etienne peut partir.
14:23 Il est veuf et innocent.
14:26 Voilà le drame affreux qui a frappé cet homme en plein bonheur.
14:31 Maintenant, vous savez presque tout.
14:34 Et M. Etienne est à nouveau dans l'autobus en direction de son nouveau domicile.
14:39 Il continue à regarder autour de lui.
14:42 Il a toujours l'air ennuyé.
14:43 Il se mouche à plusieurs reprises et sort de sa poche une petite boîte de réglisses.
14:49 En descendant de l'autobus, il se dirige vers une épicerie et en ressort,
14:52 une dizaine de minutes après, chargé d'un sac de victuailles.
14:55 À la boulangerie, il achète une baguette de pain,
14:58 puis il se hâte de regagner son immeuble traversant la rue par petits bons,
15:01 comme une sauterelle mouillée.
15:03 Il disparaît.
15:05 Cinq minutes plus tard, il est à nouveau en bas,
15:07 refait son petit manège pour traverser la rue,
15:10 et entre sans hésiter dans le bistrot.
15:12 Sans hésiter, il s'approche d'une table.
15:14 Surpris, l'homme qui s'y trouvait installé se lève précipitamment
15:18 mais il n'a pas le temps de se dégager.
15:20 M. Etienne s'adresse à lui à voix basse.
15:22 — Je ne vous connais pas, monsieur, mais je vous vois là tous les jours depuis deux semaines.
15:27 Vous me surveillez, n'est-ce pas ?
15:30 L'homme regarde autour de lui, gêné, et d'une voix tout aussi basse.
15:34 — Mais moi non plus, je ne vous connais pas.
15:37 Vous devez vous tromper.
15:39 M. Etienne regarde l'homme un moment, puis ajoute.
15:43 — Vous ne me suivez pas ?
15:46 Il parle si bas qu'il a l'air inquiétant avec ses yeux pâles et son visage hélacé.
15:49 Il répète.
15:50 — Vous ne me suivez pas ?
15:52 — Mais absolument pas, monsieur.
15:55 Vous me prenez pour quelqu'un d'autre, mais je ne sais pas qui vous êtes.
15:58 — Excusez-moi.
16:00 M. Etienne rentre chez lui sans se retourner.
16:05 Le lendemain, il se rend à son travail.
16:09 Sa vie est d'une régularité exemplaire.
16:13 Tous les matins, il prend l'autobus avec sa fille, qui descend avant lui pour se rendre à l'école.
16:17 À midi, il mange une omelette dans un café près de l'atelier.
16:20 Il rentre vers 6 heures, fait les courses et certainement la cuisine, car il ne ressort pas.
16:24 Le jeudi, la petite Myrna va chez sa grand-mère toute seule.
16:27 Et le dimanche, s'il ne pleut pas, ils vont se promener ensemble, jamais plus d'une heure.
16:32 Et les jours passent.
16:35 Deux, trois, quatre.
16:37 Quatre.
16:40 C'est le quatrième jour que M. Etienne a remarqué qu'un autre prend le même autobus que lui, à la place de l'autre homme.
16:48 Cinq, six, sept.
16:51 Il en arrive un autre.
16:54 Il semble que tous les trois jours, il se remplace.
16:58 M. Etienne s'en rend compte.
17:00 Et en un mois, il en compte quatre.
17:02 Quatre qui se relaient tous les trois jours.
17:05 Mais il ne revoit pas le premier.
17:09 6 février 1950, M. Etienne se rend chez sa mère et lui confie la petite Myrna.
17:14 Il a, dit-il, un petit voyage à faire.
17:17 Il laisse aussi les clés de son appartement au cas où la petite aurait besoin de quelque chose et un peu d'argent.
17:24 Toujours en autobus, son cache-nez bien serré autour de son cou,
17:28 il fait un long trajet et une petite serviette noire sur les genoux, apparemment bourrée.
17:34 Il a demandé à voir le juge d'instruction.
17:38 Il s'est assis après avoir patienté un quart d'heure en silence et il a dit.
17:43 « C'est moi. »
17:46 L'interrogatoire n'a pas été difficile cette fois-là.
17:51 Entre 18 heures et 19 heures 15,
17:56 M. Etienne avait laissé tourner la machine sur laquelle il travaillait.
18:01 Son patron, un homme âgé, sommeillé comme tous les jours à cette heure-là,
18:05 dans un petit cagibi au fond de l'atelier, l'alcool l'aidait toujours à sommeiller.
18:10 Quand M. Etienne est revenu, le vieux dormait toujours et la machine tournait toujours.
18:15 En ce qui concerne le mobile, M. Etienne est extrêmement circonspect.
18:19 Il se contente de révéler que sa femme ne voulait pas se soumettre à certaines fantaisies,
18:24 ce qui l'obligeait souvent à d'autres recours dont il désapprouve la vulgarité.
18:29 Il veut bien dire également pourquoi il n'a pas avoué immédiatement.
18:34 « J'avais soigneusement préparé tout cela. C'était une vengeance que j'espérais depuis longtemps.
18:39 Ma femme parlait toujours trop fort et se prenait pour quelqu'un.
18:43 Après la naissance de notre fille, elle s'est mise à jouer les grandes dames pudibondes. Je la détestais. »
18:49 On se demande comment un homme peut détester avec une telle douceur de voix.
18:54 « Mais je n'ai pas profité de sa mort comme je le pensais. »
18:58 « Comment cela, profiter ? »
19:02 « Elle est morte trop vite. Elle ne s'est presque pas défendue. »
19:07 « C'était extrêmement décevant. »
19:12 « Je n'ai pas eu le temps de lui prouver que j'étais le plus fort, que j'avais raison, que c'était moi le maître. »
19:18 « Même après, cela n'a pas été satisfaisant. »
19:23 « Je n'arrivais pas à reconstituer la scène dans mon esprit. »
19:26 « Ça s'est passé trop vite. »
19:30 Et puis M. Etienne a posé sa question.
19:33 « M. le juge, depuis la dernière fois, vous m'avez fait suivre, n'est-ce pas ? »
19:43 M. le juge a répondu.
19:48 « Non, M. Etienne, je n'ai pas les moyens de faire suivre tout le monde. »
19:56 « Mais alors ? »
19:58 « C'est votre mère, M. Etienne. »
20:01 « Elle a utilisé les services d'une agence privée. »
20:05 « Elle m'en avait informé. »
20:08 « Ça lui a coûté très cher. »
20:12 M. Etienne a fait « Ah ! »
20:17 Et puis il n'a plus rien dit.
20:24 Une semaine avant son procès, il s'est pendu dans sa cellule.
20:28 Le jour où M. Etienne a été décédé.
20:32 Le jour où M. Etienne a été décédé.
20:36 Le jour où M. Etienne a été décédé.
20:40 Le jour où M. Etienne a été décédé.
20:44 Le jour où M. Etienne a été décédé.
20:48 Le jour où M. Etienne a été décédé.
20:52 Le jour où M. Etienne a été décédé.
20:56 Le jour où M. Etienne a été décédé.
20:59 Le jour où M. Etienne a été décédé.
21:03 Le jour où M. Etienne a été décédé.
21:07 Le jour où M. Etienne a été décédé.
21:11 Le jour où M. Etienne a été décédé.
21:15 Le jour où M. Etienne a été décédé.
21:19 Le jour où M. Etienne a été décédé.
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