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Poète et éditeur, Daniel Habrekorn a consacré sa vie aux mots et à ceux qui les font vivre. Dans "Journal intermittent 1982-2000", publié chez Via Romana, il ouvre les carnets d’une existence nourrie de littérature. Lectures, voyages, amours et blessures composent ce portrait intime d’un homme de lettres. De Baudelaire à Léon Bloy, ses compagnons d’écriture invitent à regarder notre époque autrement. Pourquoi écrire ? Que transmettre ? Et que peut la poésie face à la brutalité de notre monde ?
Ces questions prennent une résonance particulière lorsqu’apparaît le Bataclan qui depuis le 13 novembre 2015 reste associé à l’horreur de l’attentat islamiste. En effet, cette salle mythique, liée à sa famille et où il a vécu vingt et un ans, appartient à son histoire personnelle. Comment en raconter encore les artistes, les spectacles et les jours heureux sans effacer la tragédie ? Un entretien sur la littérature, la mémoire et les mots qui nous restent face à l’indicible.
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Source YouTube: https://www.youtube.com/watch?v=7sRO42eF2RQ
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Ces questions prennent une résonance particulière lorsqu’apparaît le Bataclan qui depuis le 13 novembre 2015 reste associé à l’horreur de l’attentat islamiste. En effet, cette salle mythique, liée à sa famille et où il a vécu vingt et un ans, appartient à son histoire personnelle. Comment en raconter encore les artistes, les spectacles et les jours heureux sans effacer la tragédie ? Un entretien sur la littérature, la mémoire et les mots qui nous restent face à l’indicible.
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NewsTranscription
00:06Poète, éditeur, Daniel Abrecorne est un passeur de littérature familier de Léon Blois de Huismans
00:12avec journal Intermittent 1982-2000, publié chez les courageuses éditions Via Romana.
00:20Il entrelace lecture, voyage, amours et blessures.
00:23Un entretien sur la création, la transmission et les pouvoirs de l'écriture
00:27jusqu'à la mémoire du Bataclan, intimement lié à son histoire familiale comme on le verra.
00:31Bonjour Daniel Abrecorne.
00:33Bonjour Martial.
00:34Pourquoi débuter en 1982 cette tranche de vie ? Votre éditeur vous a posé la question.
00:39Eh bien, à mon tour de le faire.
00:40Je suis répondu dans une préface d'ailleurs.
00:45Alors, je pense que c'est un tournant de ma vie.
00:48J'ai arrêté les éditions à l'époque.
00:52C'était la fin de les éditions, les éditions TOT que j'avais créées.
00:56J'avais fait une vingtaine de livres dans cette édition,
01:00dont tant qu'il y a très bien marché, les fameuses interviews de Jules Huret.
01:05On va reparler de tout cela.
01:06Voilà, on va reparler de tout ça.
01:08Eh bien, donc, j'ai essayé de vendre mes éditions,
01:11et puis je me suis trouvé un peu un tournant.
01:14Voilà.
01:15J'avais fait deux films aussi, pour Antenne 2, par exemple.
01:19Et puis, voilà.
01:21Je pense que c'est un tournant.
01:22Et tout d'un coup, pourquoi pas ?
01:24Beaucoup d'écrivains ont fait des journaux plus ou moins intéressants.
01:29Je suis très critique avec les plus célèbres,
01:32celui de Gide ou de Léotho, par exemple.
01:36En revanche, on ne parle jamais de Mon cœur mis à nu,
01:39de Baudelaire et de Vigny,
01:42le journal d'un poète de Vigny, par exemple,
01:45qui sont des œuvres remarquables.
01:47Et voilà, j'ai essayé d'être un peu dans le sillage de ces grands maîtres.
01:53Alors, comme vous avez eu beaucoup de vies, moi, j'ai retenu une, le poète.
01:57Je me suis dit, vous êtes d'abord poète.
01:59La poésie, est-ce qu'elle est-elle d'une manière de regarder le monde
02:03ou du sentiment que les mots ordinaires ne suffisent plus à dire ce qu'est notre époque ?
02:08Oui. Eh bien, la poésie, pour moi, c'est au sens large.
02:12C'est-à-dire que ce n'est pas seulement des vets rimés,
02:15c'est aussi des vets rimés,
02:16mais aujourd'hui, la poésie est surtout en prose, d'ailleurs.
02:19Et puis, je ferai remarquer, moi qui n'aime pas le roman,
02:23on trouve dans certains romans, certaines pages qui sont des vrais poèmes.
02:27Je ne sais pas, par exemple, chez Colette ou des gens comme ça,
02:31il y a des choses sur l'olfaction.
02:33Chez Proust, il y a des pages vraiment de pure poésie,
02:36alors que ce sont des romans, des histoires, de la psychologie
02:39qui m'intéressent beaucoup moins personnellement.
02:41Et dans votre panthéon personnel, quel est le poète ?
02:44Vous avez cité Baudelaire, par exemple.
02:46Oui, effectivement, vous le citez bien pour les modernes.
02:51Mais pour moi, je ne sais pas, on peut rapprocher de Rue de Boeuf,
02:55de Villon pour aller jusqu'au Moyen-Âge.
02:58Villon, c'est la fin du Moyen-Âge, mais Rue de Boeuf, c'est le plein Moyen-Âge,
03:01XIIIe siècle.
03:03Donc là, c'est des très, très, très grands poètes.
03:06Malheureusement, très peu abordées, très peu illustrées
03:10dans les anthologies classiques, parce que les gens ne font pas
03:14les traductions de l'ancien français, ou de la langue d'œil, ou d'oc.
03:19Et moi, j'ai fait cet effort.
03:21Il n'y a plus de place pour la poésie.
03:23Il n'y a plus de place pour la poésie.
03:24Dans l'édition, très peu.
03:26Et puis dans les médias, depuis la mort de Jean Ferret,
03:28qui faisait une chronique pour les poètes dans le Figaro Magazine,
03:32le créateur de Radio Courtoisie, la poésie, c'est fini.
03:36Eh bien, je ne pense pas du tout que ce soit fini, au contraire.
03:40Mais comme les choses les plus rares, les plus essentielles,
03:45elles sont rares.
03:46Elles sont rares et difficiles.
03:48D'ailleurs, Rilke, le poète Rilke, disait,
03:52ce qui est beau est difficile.
03:54Et c'est difficile à faire, mais difficile à comprendre aussi.
03:58Votre premier recueil parait chez Jean-Jacques Pauvert en 1971.
04:02Donc, on n'est pas en 82, on est en amont.
04:04Ça aurait pu être la date que vous auriez retenue, d'ailleurs.
04:07Quelle était alors votre ambition ?
04:08C'était trouver votre voix ?
04:10Pousculer la langue ?
04:11Donner une forme à ce qui en vous demandait à être écrit ?
04:17Oui, essayez de noter, essayez.
04:19Je suis un, j'ai commencé à écrire des poèmes à 13 ans.
04:24Vous voyez, bon, mon premier livre, je l'ai encore, d'ailleurs.
04:28C'est un sonnet que j'ai écrit à 13 ans.
04:31Bon, donc, c'est une forme presque naturelle sur moi.
04:35Je disais en rigolant que j'avais commencé à écrire avant de savoir lire.
04:39Bon, c'est un peu exagéré.
04:41Mais j'ai beaucoup lu, bien sûr, et je me suis orienté vers la poésie.
04:45Il y avait dans la bibliothèque de mon père un livre mystérieux,
04:49c'était Les Fleurs du Mal, que très tôt j'ai ouvert et j'ai compris
04:54qu'il y avait un mystère, il y avait quelque chose qui dépassait.
05:00Ce n'était pas Anatole France, ce n'était pas Proust, ce n'était pas Balzac.
05:05C'était beaucoup plus dense, beaucoup plus ramassé, beaucoup plus essentiel.
05:11Et voilà, et donc, de fil en aiguille, j'ai lu de plus en plus de poètes
05:17et presque tous les poètes, je dois dire, de France et de Navarre et à l'étranger.
05:23D'ailleurs, vous avez ensuite fondé, vous l'avez dit tout à l'heure, les éditions TOT.
05:27Comment passe-t-on d'ailleurs du désir d'être lu au désir de faire lire les autres ?
05:33Les deux, et puis c'est aussi une déception parce que, comme vous disiez,
05:37la poésie se fait rare, se fait d'autant plus rare encore aujourd'hui,
05:41mais déjà à l'époque, publier de la poésie, pour un poète, c'était,
05:49encore aujourd'hui, c'est exactement, c'est pire même aujourd'hui,
05:53c'est vraiment, vous lancez un manuscrit, c'est la bouteille à la mer,
05:58et vous avez, moi, en ce qui me concerne souvent, des réponses très positives,
06:04en disant c'est très beau, machin, mais on ne peut pas le faire,
06:07parce qu'on ne pourra pas en vendre plus de 200, etc.
06:11Bon, finalement, moi je trouve ça absurde, parce que 200, il y a des romans,
06:15il y a beaucoup de romans qui ne dépassent pas les 200,
06:18et on les publie parce qu'il y a marqué roman dessus,
06:21et on croit que ça va marcher.
06:22Bon, ça ne marche pas toujours, sur les milliers de romans
06:25qu'ils ont publiés chaque année, en France,
06:28il y en a très peu qui dépassent les 500 ou les 1000, voilà.
06:33Alors, dans cette période des éditions Todd, c'est-à-dire avant 1982,
06:36je n'ai toujours pas arrivé à 1982,
06:40Blois, Huismens et Villiers de Léadant
06:42occupent une place importante dans votre parcours d'éditeur,
06:45qu'est-ce que vous avez reconnu de ces écrivains ?
06:48J'allais dire, on a l'impression, depuis qu'on se parle,
06:51que ça peut être une exigence de style, tout simplement,
06:54ou est-ce qu'il y a aussi le fait que ce sont des écrivains insoumis,
06:58des vrais insoumis de leur époque ?
07:00Oui, c'est vrai, mais ça marche en même temps,
07:01le style et l'insoumis, le côté insoumis,
07:04et je pense que les écrivains qui ont vraiment du style,
07:08parce que l'absence de style n'est pas un style,
07:10contrairement à ce qu'on peut croire,
07:12avec des gens comme Houellebecq, etc.,
07:14c'est l'absence de style, pour moi, mais ce n'est pas un style.
07:18Donc, pour moi, ce ne sont pas des écrivains.
07:19Vous trouvez ?
07:20Oui, c'est...
07:24Je le dis moi-même,
07:25mais je n'ai pas peur de le dire,
07:29parce qu'il y a énormément de gens très renommés aujourd'hui
07:34qui ne sont pas des écrivains,
07:35qui ne sont même pas des romanciers.
07:37Enfin, voilà, bon, on ne va pas démolir...
07:39Houellebecq, c'est un univers, quand même.
07:41On ne va pas revenir sur Houellebecq.
07:42Houellebecq, c'est un univers, quand même.
07:43C'est toujours...
07:44Ce n'est pas Annie Arnaud, quoi.
07:45Oui, mais ça revient un peu au même.
07:48C'est quelqu'un, si vous voulez,
07:51enfin, bon, on dit, il prend des risques,
07:53il est engagé, le truc, c'est des faux engagements,
07:56il n'a pas de style.
07:58Et alors, rédhibitoire aussi,
08:00pour Houellebecq,
08:01bon, et après, on va parler d'autre chose,
08:04mais Houellebecq, c'est quelqu'un
08:05qui préfère Huitsements à Blois, par exemple, vous voyez ?
08:09Ah oui, ça, c'est criminel.
08:10Ça, c'est...
08:11Ça, c'est rédhibitoire.
08:12C'est rédhibitoire.
08:13Alors, Blois, Huitsements, Villiers-Diladans,
08:16donc, il faut passer Blois en priorité.
08:18Oui, parce que...
08:18Alors, j'ai réuni, dans un livre publié aux éditions Tote,
08:23les lettres entre Blois, Villiers-Diladans, Huitsements.
08:25Donc, j'ai très bien cerné cette amitié,
08:28qui a été intense pendant cinq ans.
08:30Parce que c'est une famille spirituelle, quasiment.
08:32Oui, oui, et qu'ils étaient à Paris à l'époque,
08:34ils étaient dans la misère,
08:35sauf Huissement, parce qu'il y avait un petit poste
08:37de fonctionnaire, donc, qu'ils pouvaient bouffer.
08:39Mais Villiers donnait des leçons de boxe,
08:43et Blois était dans une misère noire.
08:46Et c'est tout juste qu'ils pouvaient se payer le café,
08:49ou ils réfléchissaient à ce qu'ils allaient manger le soir, quoi.
08:52C'était ça.
08:54Alors, donc, moi, évidemment,
08:57je vais plutôt chez Villiers et chez Blois,
09:00parce que, pour moi, ce sont des poètes.
09:03Alors qu'ils n'ont aucune réputation de poète.
09:06Ils ont des réputations de nouvelistes, de romanciers, etc.
09:11Mais Villiers, et surtout Blois, est totalement oublié,
09:14alors qu'il a un style tellement exceptionnel,
09:16prononcé avec des images.
09:18C'est un portraitiste, par exemple, extraordinaire.
09:22Il est capable de parler des yeux d'une femme sur cinq pages,
09:25avec des comparaisons, des nuances de couleurs,
09:30une architecture, enfin, des choses,
09:31enfin, c'est fabuleux, c'est un portraitiste fabuleux,
09:34qui dépasse très largement les portraits de Balzac
09:37et de la plupart des portraitistes.
09:39– Vous avez également réédité les entretiens littéraires
09:41de Jules Huret, un peu disparu, maintenant,
09:44un peu inconnu, journaliste, important.
09:47– C'est introuvable.
09:47– Voilà, journaliste du Figaro, d'ailleurs.
09:49– Oui.
09:49– On est à la fin du 19e siècle.
09:51– À l'écho de Paris, au Figaro, après du 19e siècle.
09:53– Qu'est-ce qui vous a donné envie de faire redécouvrir ces conversations,
09:56dont une importante avec Barès,
09:58puisque chacun doit citer les écrivains de son portéon ?
10:01– Oui, oui.
10:03Mais, bon, c'est incroyable.
10:06Il y a quoi, je ne sais plus combien de 64 interviews,
10:12parmi les plus grands.
10:13Il y a Verlaine, par exemple, il y a Mallarmé.
10:16Il y a des gens comme ça.
10:17C'est fabuleux.
10:18Saint-Paul Roux, il change de lettre.
10:22Et alors, le plus intéressant,
10:23on peut dire que c'était le Bernard Pivot de l'époque.
10:25Bernard Pivot, ça rappelle des souvenirs aux gens de plus de 60 ans.
10:30Mais Bernard Pivot, c'est la seule émission qu'il faisait vendre à l'époque.
10:33C'était extraordinaire.
10:35Moi, je sais, j'y suis passé une fois.
10:37Et j'ai eu deux livres qui se sont passés, justement, les Jules Huret.
10:42Et ça a été un boom formidable.
10:44Parce que derrière Bernard Pivot,
10:45vous avez toute la presse immédiatement.
10:50Mais, bon, ce Jules Huret, inconnu aujourd'hui, a été chez les gens.
10:54Alors, c'était encore mieux que Bernard Pivot,
10:56parce qu'il allait chez les gens et il décrivait ce qu'il y avait,
11:00les toiles au mur, s'il y avait des enfants,
11:03s'il y avait la femme qu'il recevait, etc.
11:06Donc, on entrait dans l'intimité, vraiment, de l'écrivain.
11:09C'était fabuleux.
11:10– Une vision très moderne, des choses, d'ailleurs.
11:11– Voilà, une vision très moderne.
11:12– C'est à l'époque où le mot interview est entré dans le dictionnaire, en plus.
11:18– Voilà, on parle du Huret qui doit être mort en 1915, quelque chose dans ce genre.
11:21– Oui, c'est ça, voilà.
11:23– Voilà, quelque chose de très moderne à la fin du 1915.
11:25– Ah oui, complètement.
11:25Et c'est aussi un voyageur, il a fait des reportages aux États-Unis, en Allemagne, un peu partout.
11:31– Alors, votre journal intermittent, vous voyez, j'y arrive, rassemble des pages écrites.
11:35– Oui, j'espère, parce que c'est l'actualité.
11:36– Oui, quand même, écrite entre 1982 et 2000.
11:39Et en relisant, avez-vous retrouvé votre voix ?
11:43Finalement, vous rencontrez un homme devenu, avec le temps, un presque étranger, c'est possible, ça ?
11:47– Non, parce que je ne le renie pas.
11:50Par exemple, vous parliez de mon premier livre en 1961, je ne le renie pas du tout.
11:54C'est bien…
11:54Si vous voulez, quand on a travaillé avec son cœur, on se retrouve.
11:59On est un, on est…
12:01Bon, moi, j'ai eu des vies différentes, des aventures très spéciales et très variées,
12:07des métiers très variés, mais ce n'est pas si loin que ça.
12:12Ça me paraît hier, il y a des aventures marines en particulier.
12:16– Avec une forme tout à fait spécifique, chronologique.
12:19– Oui, c'est chronologique, c'est un journal.
12:21– C'est un journal.
12:21– C'est un journal intermittent, dans la mesure où tous les jours,
12:24il n'y a pas de choses à dire sur la vie, donc…
12:26– Est-ce qu'il y a des choses, il ne se passe pas grand-chose ?
12:28– Et puis, il y a des jours où il se passe des choses remarquables,
12:30et puis il y a des fois où on utilise l'humour, la dérision,
12:33il ne fait pas le sérieux.
12:34– Voilà, et puis un peu de poésie, un peu de… voilà, c'est…
12:39– C'était ça l'idée, c'est de faire quelque chose d'assez finalement…
12:41– Oui, varié, et puis suivre…
12:44– Tout d'un coup, on fait un journal, je ne sais pas pourquoi,
12:46mais je continue ce journal, donc j'ai écrit là, deux autres volumes déjà.
12:52– Vous dites avoir cherché dans ce journal un ressourcement plutôt qu'un épanchoir.
12:56À quel moment une confidence devient-elle littérature ?
13:00– Ah, une confidence…
13:01– Qu'est-ce qu'il faut laisser de soi sur la page ?
13:03– De soi sur la page, qu'est-ce qu'on laisse ?
13:05– Oui, parce que c'est au moment où la confidence devient publique,
13:10donc ce n'est plus une confidence.
13:14Mais bon, on ne dit jamais tout, bien sûr,
13:17mais je pense que je suis authentique et vrai,
13:22parce que c'est l'amour, on parle avec son cœur,
13:27c'est ça qui est important.
13:28Bon, alors, on me dit, oui, ça manque de tendresse,
13:32on m'a dit ça dans une interview.
13:34– C'est pas faux ?
13:35– Bon, c'est pas faux, certainement,
13:37mais la tendresse, moi, je ne le sache pas,
13:39je dis, c'est très beau la chanson de Marie Laforêt, vous savez.
13:44– La tendresse.
13:45– La tendresse, bon, on a besoin de tendresse,
13:49mais c'est vrai, je suis entièrement d'accord.
13:51Mais je pense qu'on a surtout besoin d'amour, enfin, avant la tendresse, si vous voulez.
13:55Et l'amour, ce n'est pas toujours de la tendresse.
13:58Le moins qu'on puisse dire.
14:00– Après les livres, il y a un lieu traverse votre histoire, bien sûr,
14:03c'est le Bataclan, dirigé autrefois par votre grand-père,
14:07et vous avez vécu 21 ans.
14:09– Oui.
14:10– Quel bruit, quelles images, quelle présence vous reviennent
14:13lorsque vous évoquez ce lieu de votre enfance,
14:15avant la date du 13 novembre 2015 ?
14:17– Oui.
14:17– On va en parler avant cette.
14:19– Mais ce n'est pas un lieu de mon enfance,
14:21sinon que dans ma famille, moi, j'habitais,
14:23mes parents habitaient 20-20,
14:24et donc, mais le Bataclan était dans la famille,
14:28depuis mon grand-père, mort, que je n'ai pas connu,
14:31mais on parlait tout le temps du Bataclan.
14:35Évidemment, ma grand-mère habitait au-dessus de chez nous,
14:38la femme de Gaston Abrocan, qui avait dirigé le Bataclan.
14:42Et bien sûr, moi, je l'ai déjeuné tous les dimanches chez elle.
14:47Et donc, le Bataclan était omniprésent, si vous voulez.
14:50– C'était une grande salle de spectacle, ça, encore un peu.
14:53– Oui, elle était beaucoup plus grande à l'époque de mon grand-père.
14:55– Et plus connue, enfin, c'était l'Olympia,
14:57au même niveau que l'Olympia.
14:59– Exactement, c'était une salle de 2500 places.
15:02Aujourd'hui, elle en a 1500.
15:03Et c'est une salle, rien à voir avec la salle qui existe,
15:07parce qu'elle était détruite et reconstruite.
15:09– Elle avait des personnalités qui ont chanté au Bataclan, incroyable.
15:12– Ah ben, toutes les vedettes, pratiquement.
15:15– Internationales aussi.
15:16– Internationales.
15:17Et puis, alors, je parle de l'époque de mon grand-père,
15:20c'est Dranem, Yvette Gilbert, etc.
15:24Les vedettes oubliées aujourd'hui,
15:26mais qui étaient des superstars de l'époque,
15:28qui d'ailleurs allaient…
15:30Et puis, je ne sais pas, d'autres…
15:34– Piaf, Montand, des chants comme ça ?
15:36– Oui, après, c'est Piaf, Montand,
15:37les grands chanteurs français,
15:38ils sont pratiquement tous passés au Bataclan.
15:41Et puis, après, l'époque du rock,
15:44l'époque du rock, dans les années 70,
15:46là, j'étais plus présent, j'allais voir ça.
15:49Et il y a eu Velvet Underground,
15:53il y a eu vraiment les plus grandes stars du monde entier du rock, quoi.
15:59Ils sont passés dans cette petite salle
16:00qui était à l'époque une salle de cinéma
16:03désaffectée en cinéma et merdique, quoi.
16:05Enfin, très sous-équipée.
16:07On ne sait pas pourquoi, ça ne devait pas être cher,
16:10l'allocation, donc je pense que…
16:12Et puis, il y a eu une mode Bataclan, aussi,
16:15une seconde mode dans les années 70.
16:18– Ah, faire le Bataclan, c'était un peu comme faire l'Olympia
16:20il y a encore quelques années, c'était un passage obligé,
16:23reconnaissance…
16:24– Voilà, avant de faire l'Olympia,
16:25les salles plus grandes, ou le Bercy, etc.
16:28Bon, et c'était une salle un peu d'arrêt d'essai, quoi.
16:32Mais très, très prisée, très prisée.
16:34– Vous le dites, on vient de l'expliquer,
16:36le Bataclan a longtemps abrité la chanson, le spectacle,
16:40le cinéma avant,
16:41et puis ce qu'on pourrait appeler l'insouciance parisienne.
16:44Depuis le 13 novembre 2015, son nom porte bien évidemment
16:47le nom d'une tragédie.
16:49Comment raconter encore la vie d'un lieu
16:51lorsque la mort semble en avoir saisi toute la mémoire ?
16:55– Écoutez, moi, je pense que la mort fait partie de la vie,
16:59donc si on n'interdit pas de parler de gens morts,
17:03donc on peut parler du Bataclan,
17:05qui, lui, n'est pas mort, d'ailleurs,
17:07et qui revit, bon, pas toujours,
17:10bon, en ce moment-là, il fait surtout du rock,
17:12donc hard rock et du métal
17:14et du, je ne sais pas, la chanson parlée,
17:20le rap, voilà, ce n'est pas mon truc,
17:22mais moi, je préfère le jazz,
17:24je préfère la chanson française,
17:26bon, mais il y a des périodes comme ça,
17:28ce n'est pas moi qui dirige la programmation,
17:31donc ce ne serait pas la mienne,
17:32mais c'est comme ça.
17:34Mais la sale vie, ce loup, elle a une vie.
17:37– On peut avoir un regard, vous l'avez expliqué ici,
17:39vous êtes venu expliquer ici, cette journée du 13 novembre 2015,
17:42que vous avez bien évidemment…
17:44– Que j'ai vécu de très proche, oui.
17:46– En votre chair,
17:48ça ne peut pas avoir changé votre regard, tout cela ?
17:51Si, forcément.
17:52– Forcément, il y a, si vous voulez,
17:54il y a des restes qui sont,
17:56que j'aurais jusqu'à ma mort,
17:58de ces événements,
18:00la visite poste qu'on a faite avec l'équipe,
18:04les assureurs et tout ça,
18:05dans cette salle qui avait des marques encore,
18:09il y avait encore du sang sur les murs,
18:11il y avait encore des impacts de balles un peu partout,
18:14et puis tout d'un coup,
18:16s'est déclenché un truc automatique,
18:19vous savez, quand il y a un incendie, etc.,
18:21avec une voix synthétique,
18:23qui dit quittez la salle,
18:25quittez la salle sans panique, etc.
18:26Tout d'un coup, ça s'est déclenché.
18:29Alors, on a été vraiment suspendus,
18:32sidérés par cette histoire.
18:34Voilà, ça, c'est des souvenirs.
18:37Puis après, bon, tout ce qu'il y a eu,
18:40de presse, de choses,
18:41on a parlé des victimes, des...
18:44Bon, c'est effrayant.
18:45Moi, j'étais là à 9h le matin,
18:47et j'ai vu sortir tous les cadavres
18:51qu'on empilait par six,
18:52dans des voitures qui allaient à l'IML,
18:55à l'Institut médico-légal.
18:58Et ça, c'est des souvenirs
18:59qui ne s'effaceront jamais, évidemment.
19:01– Vous avez consacré un livre
19:03à l'histoire du Bataclan,
19:04toute son histoire,
19:04de début jusqu'à aujourd'hui,
19:06voilà, pas seulement le 13 novembre 2015,
19:08même s'il est inscrit dans l'ouvrage.
19:11Que peut finalement la littérature
19:13devant une telle blessure ?
19:14Est-ce qu'elle peut témoigner,
19:15préserver ce qui reste de disparaître
19:17ou rendre au vivant la possibilité
19:19d'habiter à nouveau leurs souvenirs ?
19:20– Oui, bien sûr, je pense…
19:23Là, on est loin de la poésie, je pense.
19:26Oui, la littérature, oui,
19:27doit raconter ça.
19:29Si elle est vécue, c'est intéressant.
19:32Moi, j'ai fait des révélations dans ce livre
19:35que tout le monde répète maintenant,
19:37mais j'avais les insuffisances
19:41des mots d'ordre,
19:42de la direction des événements.
19:44Je ne vais pas taper sur les gens
19:47qui ont pris d'assaut
19:51cet endroit qui était occupé
19:53par des otages et des prises d'otages.
19:56Mais il y a eu des dysfonctionnements énormes
20:00dans cette histoire-là que je raconte
20:01avec la BI, la BRI, tout ça.
20:05Bon, tout est acté dans le livre
20:09et il n'y a pas une seule personne
20:11chez les forces de l'ordre ou les autres
20:13qui m'ont contesté.
20:14Tout ce que j'ai raconté,
20:16c'était acté.
20:19Bon, et maintenant, j'entends dire
20:20« Ah oui, mais on a trouvé un truc, machin,
20:22mais moi, c'est dans mon livre, tout ça. »
20:24Alors, il ne raconte rien d'autre
20:26de très nouveau.
20:28Je reviens pour terminer.
20:29On n'a encore qu'une minute au poète.
20:31Vous m'avez dit qu'à 13 ans,
20:32vous avez fait votre premier sonnet.
20:34Moi, à la même époque,
20:35ou un petit peu plus tard,
20:36j'essayais de faire ma petite poésie
20:37comme tout à chacun
20:38avec des rimes en alessandrin.
20:41Et aujourd'hui, un jeune qui dit
20:44à Chat-GPT ou à toute autre intelligence artificielle
20:47« Fais-moi un poème en alessandrin,
20:51un quatrain, un sonnet »
20:52et il l'obtient sur le thème
20:53qu'il a choisi tout de suite.
20:55Est-ce qu'aujourd'hui, la poésie,
20:57c'est encore une valeur ?
20:57Comment on va pouvoir déterminer
20:58des gens qui la créent
21:01et non pas qui l'ont créé ?
21:02Alors, si on parle de l'IA,
21:05je pense que dans la poésie,
21:09actuellement,
21:10je ne sais pas ce qui peut se passer à la venir,
21:13mais l'IA est dérisoire.
21:14C'est-à-dire qu'il n'y a pas de poésie de l'IA,
21:16c'est une erreur totale.
21:18Je pense, comme il n'y a pas de création
21:21vraie de l'IA,
21:22je n'y crois pas du tout.
21:23Bon, mais l'IA peut vous formaliser des lettres,
21:30vous aider à une réflexion
21:32parce qu'elle a un domaine
21:34où elle peut plonger
21:35et avoir des références partout
21:37en quelques secondes.
21:39C'est fabuleux,
21:40c'est un outil fabuleux.
21:41Mais la poésie,
21:42c'est beaucoup plus compliqué que ça.
21:44C'est un peu...
21:46Pourquoi c'est plus compliqué ?
21:47Voilà, aux joueurs d'échecs.
21:49Par exemple, prenons le jeu d'échecs.
21:51Actuellement, l'IA,
21:53bat n'importe quel champion du monde
21:55aux échecs.
21:56Bon.
21:57En poésie,
21:58c'est beaucoup plus compliqué que ça.
22:01La création poétique,
22:02ce n'est pas le jeu d'échecs.
22:05Ce serait plutôt le jeu de goût, d'ailleurs.
22:07Mais ce n'est pas le jeu d'échecs.
22:09Le jeu d'échecs,
22:10il y a des règles simples,
22:11relativement simples, mathématiques.
22:13Et la performance,
22:14c'est d'arriver à la vitesse de résolution.
22:18Ces machines-là, maintenant,
22:20sont capables de faire
22:21beaucoup mieux que l'homme.
22:23La poésie,
22:24c'est de la création.
22:25C'est d'autres choses.
22:26Si vous voulez,
22:26vous avez pas...
22:27Actuellement,
22:28l'IA ne crée pas,
22:30vraiment.
22:30Elle ne crée pas de l'art.
22:32C'est...
22:33C'est une erreur, ça.
22:35Si on croit ça.
22:35Donc, la poésie à l'école,
22:36c'est nécessaire encore.
22:37C'est dérisoire quand on voit...
22:39Mais c'est là...
22:39Elle est capable de faire
22:40de la mauvaise poésie.
22:42Mais elle n'est pas capable
22:43d'inventer.
22:44D'inventer de nouveaux...
22:46Ce qu'il faut...
22:47Moi, quand je me suis lancé,
22:49comme vous dites,
22:50mon premier livre,
22:51pourquoi ?
22:52Parce que j'espérais dépasser
22:53les meilleurs poètes
22:55que je connaissais.
22:56Sinon,
22:57ça ne sert à rien
22:58de répéter ce que les autres ont fait
23:00en moins bien,
23:01si vous voulez.
23:02J'ai essayé de faire mieux.
23:03Je n'ai pas toujours réussi,
23:04mais je crois que j'ai fait...
23:05Il y a quelques...
23:06J'ai fait quelques poèmes
23:07qui sont authentiques
23:09et de la vraie création.
23:10Je répète ma question à l'école.
23:12Il faut rétablir la poésie
23:13dans les cours de français ?
23:14Bien sûr, bien sûr.
23:15C'est dérisoire.
23:16Une nouvelle fois,
23:17c'est dérisoire au regard
23:18de ce que nous vivons en ce moment.
23:19J'ai fait un livre qui s'appelle
23:20Poète dans les écoles.
23:21Et j'ai enseigné la poésie
23:22dans des classes primaires,
23:24vous voyez.
23:25Et ça fonctionne ?
23:26Ça fonctionnait très, très bien.
23:28J'arrivais,
23:28j'étais applaudi
23:29et les gamins refusaient
23:31de sortir à la récréation.
23:33Vous voyez ?
23:34C'est pour ça
23:35que si on sait faire...
23:37Mais il n'y a que les poètes
23:38qui peuvent enseigner de la poésie.
23:40Les instituteurs,
23:41s'ils sont essayés,
23:43ils n'ont pas réussi.
23:44Bon, on va envoyer les poètes
23:45au front des mobilisations du Céline.
23:46Merci beaucoup, Daniel Abrucante.
23:48Je rappelle bien évidemment
23:49votre ouvre à Chapelle,
23:50journal intermittent.
23:51Et ces auditions,
23:52j'ai dit courageuses,
23:53j'ai eu du mal à le dire au départ,
23:54mais courageuses,
23:55ça c'est réel via Romana.
23:57Merci à vous.
23:57Via Romana.
23:58Merci à vous.
23:59Sous-titrage Société Radio-Canada
24:00Sous-titrage Société Radio-Canada