00:00Ça a été quelque chose qu'il a fallu accepter.
00:03Quand on met tout son cœur pendant 12 ans pour servir une population,
00:08du jour au lendemain, de ne plus avoir l'opportunité de le faire,
00:11en tout cas en tant que maire, ça a été quelque chose qui a été long à accepter émotionnellement et
00:18à vivre.
00:19Et puis ensuite, c'est aussi de reprendre une vie professionnelle dans l'éducation nationale pour ce qui me concerne.
00:25Donc voilà, c'est tous ces changements-là qu'il a fallu opérer.
00:32C'est un choc parce qu'on se dit, un écart aussi faible, est-ce que c'est vraiment significatif
00:39du choix que font les possessionnés ?
00:42C'est rageant. On se dit qu'effectivement, si chacun, parce qu'il n'y a eu que 60%
00:47de participation,
00:48donc il y a quand même eu 40% de gens qui ne se sont pas exprimés d'électeurs,
00:51et donc on se dit si ces 40% ou au moins une partie d'entre eux étaient allés s
00:55'exprimer dans un sens comme dans un autre,
00:57parce que c'est ça la démocratie, mais au moins que chacun avait donné son avis,
01:01bon, le résultat aurait pu être différent, mais bon, en même temps, c'est aussi ça le jeu de la
01:06démocratie,
01:06c'est qu'on a le choix d'aller ou de ne pas aller voter.
01:13Non, alors j'en ai voulu, oui, pour être honnête, dans les jours qui ont suivi,
01:18on est submergé de plein d'émotions, de tristesse, de colère, de déception,
01:24voilà, parce que, comme je dis, moi, je ne sais faire les choses qu'avec mon cœur, qu'avec mon
01:29âme, mes tripes,
01:30et forcément, ça a été difficile à gérer tout ce tourbillon d'émotions,
01:36mais après, j'ai aussi une philosophie de vie qui fait que, je me dis que les émotions négatives,
01:41de toute façon, elles ne font que du tort, que les choses doivent arriver comme elles doivent arriver,
01:46pour des raisons, parfois, peut-être qu'on ne comprend pas sur le coup,
01:49mais qu'il faut aussi savoir accepter, et puis apprendre aussi de ces leçons de la vie
01:56et voir comment aller plus en avant, donc voilà, c'est ce que j'essaie de faire,
02:01et voilà, je me réadapte aussi à une vie qui me laisse, il faut dire, beaucoup plus de temps pour
02:06moi,
02:07pour mes proches, pour, voilà, une vie personnelle que j'avais dû mettre de côté pendant 12 ans,
02:13parce que quand on est maire, on n'est jamais, on ne dépose jamais le costume de maire,
02:19on l'est 24 sur 24.
02:20Je retrouve aussi cette sérénité qui était plus compliquée à avoir quand j'étais élue,
02:26et quand j'étais maire, en tout cas, et là, maintenant, je regarde aussi quelle est la suite,
02:32quelles sont les suites possibles, donc le recours au niveau des municipales,
02:35mais aussi d'autres échéances électorales ou d'autres implications citoyennes
02:40dans lesquelles je me suis impliquée.
02:45Oui, alors, tourner la page non dans le sens où on est malgré tout élu de la minorité,
02:50et ça, c'est vrai qu'on le garde à l'esprit, mon équipe et moi, tous les jours,
02:55en se disant qu'il y a quand même eu presque la moitié des possessionnés
02:59qui ont voté pour notre liste, et donc, on se doit de représenter ces plus de 7000 électeurs
03:07en donnant notre position, en étant vigilants sur l'actualité de la commune.
03:14Par exemple, en ce moment, c'est celle de la question des incivilités
03:17qui sont en train de devenir très inquiétantes sur le quartier de Moulin-Joli.
03:21Les grands projets d'aménagement de la ville, le front de mer de la possession,
03:26sur lequel on avait un beau projet, cœur de ville, qui est le centre-ville, la centralité.
03:31Où en sont ces projets ? Quelle va être la suite ?
03:34Parce que les possessionnés ont le droit de savoir, et donc, voilà,
03:37nous, on a vraiment à cœur d'incarner ce rôle-là,
03:40même si, je veux dire qu'avec la nouvelle majorité, on est assez muselés,
03:44on nous empêche de nous exprimer.
03:50Alors, non, pas le soir du résultat, parce que je dois dire que ce qui s'est passé
03:55à la possession ce soir-là, pour moi, était complètement choquant.
03:59Je n'ai même pas osé retourner en mairie tellement il y avait des réactions
04:04d'une violence verbale.
04:06Et moi, j'en ai eu peur pour mon équipe et moi-même,
04:10de violences potentiellement physiques, parce qu'il y a des personnes
04:13qui vivent une élection comme un combat, mais au sens vraiment littéral des choses.
04:18Donc, non, voilà, moi, j'ai des élus qui ont été vraiment injuriés.
04:23Moi, ça, c'est des choses que je regrette vraiment,
04:26parce que la démocratie, ce n'est pas ça.
04:28Bon, maintenant, les choses, heureusement, se sont apaisées un peu avec le temps.
04:33Le premier conseil municipal auquel j'ai assisté,
04:36le nouveau maire a été très humiliant à nouveau vis-à-vis de moi.
04:41C'est pour ça que j'ai dû m'adresser au préfet pour qu'une autorité,
04:45on va dire supérieure, puisse lui rappeler ses devoirs de respect de la démocratie,
04:51de respect de la minorité.
04:52Et depuis, les choses, effectivement, sont un peu, un peu aplanie.
05:00Des erreurs, c'est délicat de pouvoir dire, d'ailleurs, de quoi on est fier
05:06ou de quoi on est moins fier, parce qu'en fait, il y a autant de points de vue
05:11qu'il y a de personnes.
05:12Maintenant, voilà, moi, à titre personnel, je ne dirais pas d'erreur,
05:16mais en tout cas, de regret, c'est peut-être de ne pas avoir su mieux communiquer
05:21en direct avec les citoyens pour réussir à expliquer les choix qu'on a pu faire.
05:32Oui, je le dis clairement, maintenant, avec le recul,
05:36je pense encore plus le côté jeune que le côté femme,
05:40parce qu'on a, à mon avis, dans notre société,
05:44n'était pas encore cette vision que, indépendamment de son sexe,
05:50indépendamment de son âge, on peut avoir de la compétence,
05:54on peut avoir de la légitimité.
05:55Et ça, oui, je l'ai beaucoup ressenti.
05:57Alors, surtout au début, à force, j'étais moins jeune.
06:00Et puis, sûrement, les gens se sont habitués à avoir une femme
06:05qui leur donne des directives.
06:07Mais je suis sûre que certaines choses pour lesquelles on m'a reproché
06:10d'être autoritaire, voire j'ai même été traitée parfois de dictatrice.
06:16Ça aurait été un homme de 50 à 70 ans
06:19qui aurait demandé exactement les mêmes choses,
06:21de la même façon que moi.
06:22On aurait dit, qu'est-ce qu'il a du charisme ?
06:25Qu'est-ce qu'il a de la poigne ?
06:26Et forcément, il y a une inéquité.
06:29Maintenant, je suis quand même fière, moi, d'être une femme,
06:32d'avoir été jeune mère,
06:35et puis d'être quand même une élue encore jeune
06:37par rapport à la moyenne d'âge de la classe politique réunionnaise,
06:41parce que, justement, il faut des équilibres,
06:43il faut des personnes avec des regards différents,
06:45avec des parcours différents.
06:51Oui, alors, par exemple, je me souviens de ma première candidature.
06:56Ça devait être même au cantonal de 2011.
06:59Et puis, ça a été repris pour les municipales de 2014,
07:02mes opposants qui disaient « Ah, elle a confondu l'élection municipale
07:06avec une élection de Miss. »
07:09« Ah, si elle croit qu'il suffit de mettre un chapeau vert
07:12parce que c'était ma marque de fabrique
07:14et une petite jupe pour être élue,
07:17elle n'a pas compris. »
07:19Enfin, voilà, il y a des remarques vraiment d'un autre âge
07:23et d'un autre temps.
07:24Moi, ça m'a juste choquée
07:27en me disant « On en est encore là,
07:29on est au XXIe siècle
07:31et on en est encore à avoir des remarques comme ça
07:33quand on est une femme. »
07:39Oh, c'est une sacrée question.
07:42Je n'ai pas fait les comptes
07:43pour poser les deux plateaux de la balance.
07:47Globalement, en tout cas, mon sentiment,
07:49c'est davantage donné le regard des enfants
07:51dans les écoles
07:53et le regard des seniors aussi
07:54quand ils font leurs activités,
07:57qu'on les rejoint
07:58pour un repas de seniors,
08:01pour une activité sportive,
08:03quand ils transmettent aux plus jeunes des choses.
08:07Ça, ça n'a pas de prix.
08:12Déjà, la fille de sa mère.
08:15Moi, je n'oublie jamais les liens familiaux.
08:17Je n'ai plus mon père,
08:18donc mon arbre boutant, on va dire,
08:20c'est ma mère.
08:22Et puis, j'ai une sœur, un frère,
08:24des nièces également
08:26et ensuite un compagnon.
08:28Donc voilà, moi, mon cercle familial,
08:30c'est essentiel pour moi
08:32parce que c'est ce qui nourrit.
08:34J'ai aussi deux petits chats,
08:35donc je m'occupe de mes dominettes
08:38avec beaucoup d'amour.
08:40Et ensuite, c'est toujours
08:42ce que j'avais déjà pu dire auparavant
08:45parce que ça, ça n'a pas changé.
08:46Au contraire, j'ai même plus de temps.
08:47C'est la musique, c'est la danse, c'est le chant.
08:50Mon grand plaisir, c'est de pouvoir enfin,
08:53parce que ça fait trois ans que je m'y attelle,
08:56jouer du piano et chanter en même temps.
08:58Et donc, voilà, je m'éclate là-dedans.
09:00Et après, le sport, la nature, évidemment,
09:04parce que tous les jours, par exemple,
09:06là, comme maintenant,
09:07je suis dans un lycée qui est dans les hauts,
09:09j'ai l'occasion de voir des fougères arborescentes,
09:12de voir des ravines, etc.
09:14Et là, en fait, je me rends compte,
09:16parce que j'étais avant une urbaine
09:18qui vivait beaucoup plus dans le béton,
09:21de me dire, waouh, mais qu'est-ce qu'elle est belle, cette île.
09:23Et voilà, ça me donne encore de l'énergie
09:26pour essayer de préserver cette beauté qu'on a.
09:34Sois forte et sois prête.
09:36Parce qu'effectivement, oui, je pense qu'il y a plein de choses
09:39que je ne m'attendais pas à vivre.
09:42Là, notamment, l'aspect aussi judiciaire des choses.
09:45J'ai été accusée de harcèlement moral.
09:48Et ça, oui, je dois dire que moralement et psychologiquement,
09:53ça a été aussi un coup dur.
09:54Je suis quelqu'un qui a tellement à cœur d'être là pour les autres,
09:59de faire du bien autour de moi,
10:01que ces accusations-là, elles sont très, très difficiles
10:03à, voilà, émotionnellement à gérer.
10:07Maintenant, et après, sur un plan très pragmatique,
10:11il faut aller chercher des documents d'il y a une dizaine d'années,
10:14aller retrouver le mail qui prouve que non,
10:17je n'ai pas voulu causer du tort à qui que ce soit.
10:20Et ensuite, passer au tribunal pour expliquer tout cela.
10:23Oui, ça, c'est une sacrée épreuve de vie aussi.
10:26Mais voilà, ça fait aussi partie de la fonction.
10:29d'élu, donc on prend le package et on le gère.
10:34Mais en tout cas, ça fait grandir en tant qu'être humain.
10:38Toutes ces aventures et toutes ces expériences,
10:40c'est clair que ça fait avancer.
10:42Et ça apprend sur soi-même aussi beaucoup de choses.
10:49Je crois que la politique et moi, c'est, comme on dit, une grande histoire d'amour.
10:54En fait, je pense vraiment avoir une mission à accomplir pour les possessionnés,
11:01peut-être même pour les réunionnais.
11:02Donc non, ce n'est pas terminé.
11:05Après, il va falloir attendre le bon moment, les bonnes échéances,
11:09attendre aussi d'avoir suffisamment mûri notre positionnement en tant que mouvement.
11:19Je parle du mouvement citoyen créat pour voir vers quelles échéances on se projette,
11:24attendre aussi les décisions de justice sur le Conseil d'État et l'élection municipale,
11:30pour voir la suite.
11:31Mais on ne peut pas avoir donné autant de son temps, de son énergie, de son cœur
11:37et se dire, c'est terminé, la page est tournée.
11:42Non, il y aura d'autres formes d'implication, quelles qu'elles soient,
11:46pour qu'on puisse continuer.
11:48Je dis on parce qu'on me voit moi,
11:51parce que je suis l'image de ce mouvement citoyen
11:55ou l'image de la possession pendant 12 ans.
11:57Mais en fait, c'est toute une équipe derrière de personnes
12:00qui, comme moi, ont envie de continuer à faire des belles choses
12:04pour les réunionnais et les possessionnaires.