- il y a 3 minutes
La mort d'un étudiant à Dakar a déclenché une onde de choc au Sénégal. Il est décédé le 9 février à la suite d'un affrontement entre les manifestants et la police. Sa mort suspecte a déclenché une nouvelle vague de manifestations dépassant désormais les frontières universitaires. On fait le point avec Benjamin König au micro de Théo Bourrieau.
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NewsTranscription
00:00Comment la mort d'Abdoulaye Ba, un étudiant de Dakar, a déclenché une onde de choc au Sénégal ?
00:04Le 9 février, cet étudiant en chirurgie dentaire à l'université Cheikh Anta Diop
00:09est mort à la suite d'affrontements entre des manifestants et la police.
00:13Cette mort suspecte a déclenché de nouvelles manifestations,
00:16dont les revendications sont en train de dépasser les sphères universitaires.
00:21Donc Benjamin, merci d'être là. Tu es spécialiste notamment du continent africain.
00:25Et on va discuter ensemble de ce qui se passe au Sénégal.
00:28Déjà, je disais une mort suspecte.
00:32Est-ce que tu peux nous... Enfin suspecte.
00:34Il va falloir que tu nous expliques qui était Abdoulaye Ba et comment est-il mort ?
00:39En tout cas, qu'est-ce qu'on sait de sa mort aujourd'hui ?
00:41Oui, elle est plus que suspecte en effet.
00:44Abdoulaye Ba était un jeune étudiant de l'université Cheikh Anta Diop
00:50qui est mort le 9 février suite à une intervention policière
00:55au sein même du campus étudiant.
00:59Et l'autopsie qui a été réalisée le lendemain
01:04révèle un véritable passage à tabac, un massacre.
01:09Donc on relève exactement, je vais vous lire ça,
01:14plus de 16 blessures importantes,
01:1916 lésions sévères, voilà,
01:20contusions thoraco-abdominales, commotions cérébrales,
01:23double fractures, plaies profondes,
01:26les poumons ont été enfoncés, ont été perforés par les côtes
01:30et le cœur aussi a été touché.
01:33Il y a une source médicale qui...
01:36Donc sans doute l'hôpital à Dakar qui cite
01:39des blessures que l'on retrouve dans des accidents de la route
01:41et un décès d'une extrême violence et qui n'a rien d'accidentel.
01:44Puisqu'ensuite il a été évidemment tenté par certains journaux
01:49ou par les forces de l'ordre de dire que c'était accidentel
01:51et qu'il était tombé du toit, enfin de son étage, du deuxième étage,
01:56ce qui n'est absolument pas le cas.
01:57Donc il a été complètement tabassé à mort par les forces de l'ordre.
02:02Il faut rappeler le contexte, lui est mort, Abdoulaïba,
02:06ce jeune étudiant de 21 ans qui a étudié la chirurgie dentaire.
02:10Mais la Croix-Rouge a relevé 135 blessés,
02:13deux étudiants qui ont perdu un oeil,
02:15un qui a eu des doigts arrachés.
02:17Donc on est vraiment sur une extrême violence policière.
02:20Là tu parles dans le même événement, dans la même manifestation ?
02:22Dans la même journée, c'est dans ce cadre-là que ça s'est passé,
02:24ce 9 février-là.
02:26On va revenir évidemment sur le contexte
02:29et puis aussi sur ce que c'est que l'université Charenta-Diop.
02:33Avant, je voulais revenir aussi sur l'autopsie
02:34parce que j'ai vu ce matin que même après l'autopsie
02:37qui est sans équivoque, ce n'est pas accidentel,
02:40il a bien été tabassé, même avec l'autopsie,
02:42les forces de l'ordre et le gouvernement continuent à dire
02:44non, non, mais c'est un accident, c'est pas...
02:48Enfin, comment on explique ça ?
02:49Oui, ils essaient soit de minimiser, soit de dire qu'en gros,
02:52c'est lui-même qui s'est fait ses blessures
02:54parce qu'en fait, ce qui s'est passé exactement ?
02:57Donc, il y avait une contestation étudiante
02:58qui portait principalement sur le versement des bourses,
03:01sur les conditions d'études des étudiants.
03:06L'université Charenta-Diop, c'est énorme.
03:10Quand on va à Dakar, c'est une ville dans la ville,
03:12c'est plus de 80 000 étudiants.
03:15Il y a à la fois un campus universitaire à proprement parler,
03:17c'est-à-dire avec les salles de cours, etc.,
03:20et ce qu'on appelle le campus social,
03:21qui sont les logements, les chambres universitaires.
03:24Souvent, c'est des dortoirs, d'ailleurs,
03:25où ils sont 6 étudiants, voire 12.
03:28Et puis, évidemment, tous les restaurants, etc.
03:31C'est pas facile pour la jeunesse sénégalaise
03:33de faire des études, obtenir une bourse
03:35pour arriver à l'université Charenta-Diop,
03:37c'est une chance.
03:38Donc, évidemment, c'est...
03:40Beaucoup, beaucoup vivent sur place
03:41et n'ont ça comme seul moyen de subsistance.
03:45Donc, il y avait cette contestation
03:48pour tous ces griefs-là,
03:50donc, principalement, le versement des bourses,
03:52les conditions d'études.
03:53Et, en fait, il y a l'intervention,
03:56la police a pénétré sur le campus
03:58et a commencé à s'en prendre
04:00avec des véritables chasses à l'homme,
04:02notamment dans les dortoirs,
04:03en tabassant énormément de gens.
04:05Dans la confusion,
04:06il y a évidemment des étudiants qui se sont défendus.
04:09On voit des vidéos
04:09où ils essaient de jeter les pierres
04:11sur les forces de l'ordre.
04:12Enfin, il y a des véritables affrontements.
04:14Mais le bilan, il est terrible, quand même,
04:15avec 135 étudiants blessés,
04:17comme je le signalais tout à l'heure.
04:21Certains...
04:22Il y a des vidéos où plusieurs étudiants
04:23ont sauté du deuxième étage
04:25de leur dortoir
04:25pour échapper aux forces de l'ordre
04:29et d'être tabassés.
04:30Donc, on a pas mal d'étudiants
04:32qui ont les pieds dans le plâtre, etc.
04:34Enfin, voilà.
04:35On est vraiment sur une journée de chaos énorme.
04:38Ça choque dans tout le pays.
04:41Et c'est en train de prendre une tournure,
04:43évidemment, politique.
04:44Est-ce que ça a donné un coup d'arrêt
04:47aux manifestations ?
04:48Au contraire, est-ce que ça a jeté
04:49de l'huile sur le feu ?
04:51Parce que, donc, avant, tu disais
04:52que c'était des revendications
04:53essentiellement sur les conditions
04:54d'études, de versement des bourses, etc.
04:57Est-ce que là, ces interventions
04:59extrêmement violentes policières,
05:01la mort d'Abdoulaïba,
05:03est-ce que ça a jeté de l'huile sur le feu ?
05:06Est-ce que les contestations commencent
05:07à prendre encore plus d'ampleur
05:09et potentiellement à dépasser
05:11les sphères universitaires ?
05:12– Alors, pas dans le sens
05:14de manifestations ou d'affrontements
05:15comme il y a eu, enfin, de chaos
05:17comme celui du 9 février.
05:18Mais, évidemment, toute la presse sénégalaise
05:22et le pays ne parlent que de ça.
05:24Donc, en fait, on est plutôt dans un temps,
05:27d'abord, de recueillement.
05:28D'abord, il a été enterré, Abdoulaïba,
05:30dans sa ville d'origine,
05:32de Yorf, qui est une ville du Grand Dakar.
05:37Et, évidemment, là, on est dans le temps, maintenant,
05:39de la mise en accusation des autorités
05:42qui ont, dans un premier temps,
05:44promis de faire toute la lumière,
05:45nous, les nignes et agne.
05:46Mais, très vite, on a eu, par exemple,
05:48le mardi, une conférence de presse
05:50des ministres de l'Intérieur,
05:52de la Défense, de la Justice
05:53et de l'Enseignement supérieur,
05:55lors de laquelle ils ont diffusé
05:57des images de violences attribuées aux étudiants,
06:00évidemment, pour disqualifier le mouvement.
06:03Or, il se trouve que certaines de ces images
06:05n'étaient pas tirées du 9 février,
06:09mais datées d'années antérieures.
06:11Donc, on voit déjà qu'il y a, en plus,
06:12une manipulation politique.
06:14Le procureur, on attend évidemment
06:16beaucoup de la justice,
06:17le procureur, on voit que dans ce discours,
06:21commence à couvrir en disant que,
06:23peut-être, d'abord, il aurait sauté,
06:25ensuite, que les forces de l'ordre
06:27ont agi en toute légalité, etc.
06:30Donc, ça va être un vrai test
06:33pour toutes les institutions sénégalaises.
06:35C'est un État de droit.
06:36C'est, en Afrique de l'Ouest,
06:39sans doute le plus abouti.
06:40Mais là, on est vraiment dans un test
06:43à la fois pour les autorités judiciaires,
06:45pour les autorités du gouvernement,
06:47et puis aussi, d'ailleurs,
06:47pour les autorités universitaires.
06:49Tu veux dire un test ?
06:50Parce que la manière dont va être gérée
06:52cette affaire, cette crise,
06:53à la fois politiquement, judiciairement,
06:55socialement,
06:56si elle est bien gérée,
06:58ça veut dire que l'État,
06:59le Sénégal, est capable aussi
07:01de gérer ce genre d'affaires.
07:02Si elle est mal gérée,
07:03est-ce qu'on peut s'attendre
07:04à un soulèvement beaucoup plus large
07:07de dénonciations des Sénégalais,
07:08des Sénégalaises,
07:08pour dire qu'on n'est pas d'accord
07:10avec la manière dont ça a été géré ?
07:11Oui, alors la question est complexe,
07:12parce qu'on est d'ailleurs très mal placé,
07:15par exemple, à la France,
07:16pour donner des leçons,
07:17puisque on sait très bien
07:18que dans les affaires de violence policière,
07:19le parquet, le procureur, la justice
07:22couvrent quasi systématiquement
07:24les exactions policières.
07:25Donc déjà,
07:27ce n'est pas la question
07:28de « c'est moins bien là-bas,
07:32c'est mieux ici »,
07:33ce n'est pas ça le souci,
07:34évidemment.
07:35C'est pour les Sénégalais,
07:36qui sont très attachés
07:37aux droits et à la justice,
07:38et à la démocratie de façon générale,
07:40ils l'ont prouvé encore il y a trois ans
07:41au moment de la répression de Makissal,
07:43qui, je rappelle,
07:44avait fait plus d'une centaine de morts,
07:45notamment les étudiants
07:46qui étaient visés.
07:48Donc, oui,
07:49ça va être un test
07:50dans la façon qu'ils ont de gérer,
07:52mais en tout cas de répondre
07:53aux aspirations des Sénégalais
07:54à la justice,
07:55parce que cet étudiant
07:57a été proprement massacré.
07:59Voilà, ça choque énormément.
08:01Alors, pour l'instant,
08:02évidemment,
08:03il y a dans le développement politique,
08:07il y a évidemment
08:07une question centrale
08:08qui est dans toutes les têtes
08:09au Sénégal,
08:10c'est celle des autorités
08:11du plus haut niveau de l'État,
08:13donc du président
08:14et du premier ministre,
08:16Bassirudio Maïfaï
08:17et Outspensonko.
08:18Il ne faut pas oublier
08:19donc qu'ils ont été élus
08:21justement après
08:22la répression de Makissal
08:24à la suite
08:25d'un imbroglio
08:28juridique, etc.,
08:29et politique,
08:30mais en tout cas,
08:31ils ont été élus,
08:32donc ils représentent la gauche,
08:33le PASTEF,
08:34gauche souverainiste,
08:36ils ont été élus
08:37grâce à la jeunesse sénégalaise
08:39qui attend
08:40la possibilité
08:42de faire des études,
08:44d'avoir un emploi,
08:44le développement du pays,
08:46etc.,
08:46donc pour eux,
08:48ils sont très très embarrassés
08:50et je pense que ça va être
08:51très compliqué à gérer pour eux
08:53parce que, clairement,
08:55ils doivent leur élection
08:55à la jeunesse sénégalaise
08:56qui attend énormément d'eux.
08:58Beaucoup de gens attendent
08:59beaucoup du PASTEF
09:00aujourd'hui,
09:01donc
09:03ça va être
09:05vraiment un test
09:06pour les autorités
09:07vraiment central
09:08pour ce mandat.
09:09Peut-être une dernière question
09:10qui rejoint aussi
09:11une question du chat.
09:12J'allais te demander,
09:13est-ce que ce genre
09:14de répression violente
09:15et mortelle,
09:16est-ce que c'est quelque chose
09:17d'habituel au Sénégal ?
09:19Est-ce que c'est des choses
09:19qu'on voit souvent
09:20ou est-ce que c'est un peu
09:21un cas à part ?
09:22Alors, c'est quand même
09:23un cas à part.
09:24Sur l'université
09:25Cheikh Anta Diop,
09:26ça a toujours été considéré
09:27comme un fouiller de contestation,
09:29ce qui est le cas d'ailleurs
09:29pour beaucoup de grandes universités,
09:31pas que au Sénégal,
09:32mais c'est vrai que par son ampleur,
09:34par le fait qu'elle forme
09:35une bonne partie
09:36de la jeunesse sénégalaise,
09:37et notamment tous les cadres,
09:39enfin beaucoup de cadres du pays,
09:41elle a une importance majeure.
09:43Donc, évidemment,
09:44ça, il y a de temps en temps
09:47des tensions au sein de l'université,
09:49mais à ce point-là,
09:51avec une intervention
09:52de cette ampleur,
09:54de cette force,
09:55avec une répression aussi sévère,
09:56c'est extrêmement rare.
09:58Donc, la dernière grande crise
10:00qu'il y avait eue,
10:02c'était au moment
10:03du fin de mandat de Macky Sall,
10:05qui avait voulu reporter
10:06les élections,
10:07et face à la contestation
10:09de la rue,
10:10il y avait eu une répression
10:11très sévère
10:12avec une centaine de morts.
10:12J'avais moi-même fait
10:13des reportages à Dakar
10:15et à Ziguinchor
10:16en Casamance,
10:17dans le sud du pays,
10:18que vous pourrez retrouver
10:18sans doute sur le site
10:20sans problème.
10:20On vous remontra les liens
10:22s'il le faut.
10:23Très bien,
10:23tu as pris l'habitude,
10:24ça y est,
10:24tu sais comment parler au tchat.
10:27Et donc,
10:28c'est la dernière grande crise,
10:29d'ailleurs,
10:29qui avait profondément
10:30déjà choqué le pays
10:31et qui avait été,
10:32d'ailleurs,
10:32à la base
10:33de la fin de Macky Sall
10:36et de l'émergence
10:37et de l'arrivée au pouvoir
10:38du PASTEF.
10:39Donc, non,
10:39le Sénégal
10:40n'est pas habitué
10:41à ce genre
10:43de violence
10:43et de chaos
10:44généralisé.
10:45Il peut arriver
10:45qu'il y ait des bavures,
10:48j'ai horreur de ce terme,
10:49mais des cas plus isolés,
10:52mais de cette ampleur-là,
10:54non,
10:54c'est très rare.
10:56Merci beaucoup,
10:56Benjamin.
10:57Ça nous paraissait important
10:58de faire un petit point
10:58sur cet événement,
11:00puis aussi de donner le nom
11:01et de rendre aussi un peu hommage
11:02à Doulaye Ba,
11:03donc cet étudiant en chirurgie
11:05qui est mort à Dakar
11:06le 9 février dernier.
11:08J'imagine qu'on va regarder
11:11de manière extrêmement attentive
11:13la suite de cette affaire
11:15et surtout la manière
11:16dont elle est gérée
11:17par les autorités
11:18puisque tu nous l'as très bien expliqué,
11:19c'est un test extrêmement important
11:21pour le pays,
11:22pour le gouvernement,
11:22pour Ousmane Sonko
11:23qui a été élu,
11:24tu le disais,
11:24grâce à la jeunesse notamment.
11:26Et pour l'instant,
11:27ils sont silencieux,
11:28ils ne vont pas pouvoir
11:29tenir longtemps sur ce...
11:31On est le 17 février,
11:32ça fait une semaine.
11:33Oui, oui,
11:34alors tout le monde attend
11:35les conclusions,
11:36je pense qu'ils jouent
11:36un petit peu
11:38l'accalmie,
11:39mais en tout cas,
11:40les prochains jours
11:41vont être décisifs.
11:43D'ailleurs,
11:44à ce propos,
11:44je pense que j'y reviendrai
11:46en faisant un papier
11:47puisque là,
11:48c'est la première fois
11:48que j'en parle
11:49parce que j'avais pas mal
11:49d'autres trucs sur le feu,
11:50mais je vais y revenir bientôt.
11:52J'ai des contacts à l'université,
11:54donc je vais...
11:55Tu vas suivre de très près
11:57cette affaire.
11:57Voilà, suivre cette histoire
11:58et on vous tiendra informés
12:00des développements.
12:00Sous-titrage Société Radio-Canada