- il y a 9 heures
Depuis trois ans, les rendez-vous entre chefs d’entreprise et représentants du Rassemblement national, jadis tabous, se multiplient. Des rencontres qui en disent autant sur le renoncement des milieux d’affaires que sur l’évolution du programme économique de Marine Le Pen et Jordan Bardella. Décryptage avec Florent LE DU et Clara Martinot.
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NewsTranscription
00:00Le Rassemblement national est-il l'ami des patrons ?
00:03Florent Lerudu, journaliste politique à l'Humanité, a enquêté sur le sujet.
00:07Bonjour Florent.
00:07Bonjour.
00:08En 2022, Marine Le Pen perd l'élection présidentielle.
00:11Dans ton article, tu expliques que les milieux d'affaires représentent l'une des dernières barrières à lever pour accéder
00:16au pouvoir.
00:17C'est peut-être celui qui lui a manqué pour devenir présidente de la République.
00:21Pour que l'histoire ne se répète pas, depuis trois ans, le parti d'extrême droite multiplie donc les rendez
00:26-vous avec les chefs d'entreprise.
00:27Pourquoi le RN a besoin des patrons ?
00:31Comme tu l'as dit, Clara, une des barrières qui a été identifiée par le RN lui-même, ce n
00:40'est pas nous qui le disons, c'est lui, c'est le parti, ses représentants.
00:46Après la défaite de 2022, qui a identifié comme barrière son isolement, la perception de son programme économique jugé peu
00:58crédible.
01:00Ça fait partie des éléments concrets, des barrières concrètes qui ont été identifiées.
01:06Et donc de faire un pas vers les patrons, de vouloir les rencontrer, ce qui était tabou jusqu'en 2022,
01:162023 dans le patronat, leur permettrait de lever un petit peu à la fois ces obstacles-là.
01:22C'est-à-dire d'apparaître comme moins isolés, moins hors du système, même si dans le discours, ils essayent
01:29de préserver un petit peu ça, en rencontrant des patrons, en s'affichant parfois avec,
01:34et de gagner donc en crédibilité économique, à la fois en disant, regardez, on a des gens qui nous rendent
01:42compte, c'est qu'on n'est peut-être pas si fou que ça.
01:43Et surtout en reprenant à leur compte des certaines revendications du patronat ou du grand patronat, pour être plus précis.
01:53Pourquoi c'est plus tabou de rencontrer le RN quand on a un patron ?
01:57Alors ça, c'est à eux qu'il faut poser la question. Ce qui nous répond le plus fréquemment, c
02:03'est de dire, nous, notre rôle, c'est de parler à tout le monde,
02:07enfin tout le monde, en tout cas de parler à tous les politiques, de les informer de notre réalité, du
02:15monde de l'entreprise,
02:16pour que si un jour ils sont au pouvoir, ils ne fassent pas n'importe quoi. C'est un peu
02:21ce qu'on nous dit souvent en off,
02:25preuve qu'il y a encore un peu de tabou. C'est pas encore complètement normalisé, le fait de partager
02:33un repas avec Marine Le Pen ou Jordan Bardella.
02:37Un exemple assez concret, c'est Patrick Martin, qui est le président du MEDEF, qui lui, en début d'année
02:442025,
02:45en tout cas le MEDEF répond au journal L'Opinion, que jamais il n'y a eu de rencontre entre
02:52Patrick Martin et Marine Le Pen ou Jordan Bardella.
02:56Et finalement, dans le livre de Laurent Mauduit, qui s'appelle Collaboration, qui est une enquête justement sur ces liens
03:03entre le RN et les milieux d'affaires, Patrick Martin finit par reconnaître que si, au printemps 2024,
03:10à peu près au moment des législatives, il y a eu cette rencontre-là.
03:16Donc ça, ça montre à la fois que ça restait encore un tabou, que pendant très longtemps, il y avait
03:24cette idée de...
03:25On ne peut pas, quand on est un patronat, s'approcher d'un parti qui est, qu'on le veuille
03:32ou non, héritier du nazisme,
03:35qui a été créé par... cofondé par un Waffen-SS et qui a été représenté pendant très longtemps par Jean
03:42-Marie Le Pen,
03:43c'est-à-dire l'antisémite le plus célèbre de l'après-guerre en France.
03:48Voilà, il y avait cette ligne, ce cordon sanitaire qui existait un petit peu partout,
03:54qui existait dans les médias, qui existait en politique et qui existait pour le grand patronat.
03:58Et comme dans les autres domaines, il se coupe de plus en plus.
04:05Est-ce que tu as d'autres exemples de personnes qui ont déjeuné avec des cadres du RN ou alors
04:10qui vont dans leur sens ?
04:12C'est tout l'objet du dossier de une du journal de l'Humanité qui est paru lundi.
04:22En fait, le parti pris, c'était de se dire, on a beaucoup...
04:26On avait déjà pas mal écrit sur cette opération séduction de la part du RN vis-à-vis du patronat.
04:33On va sûrement y revenir un petit peu.
04:35Mais c'est déjà ce qu'on disait, qu'à partir de 2022, ils se sont dit, OK, maintenant, on
04:42ne peut plus être perçu de cette façon-là
04:45par les milieux d'affaires, par les milieux capitalistiques français.
04:50Et donc, il faut qu'on change ça à travers notamment Jordan Bardella,
04:55qui a servi un petit peu de VRP auprès du grand patronat là-dessus.
05:01Donc, on a beaucoup écrit là-dessus, sur cette opération séduction, mais moins sur le côté patron qui ils sont,
05:09ceux qui ont rencontré des représentants du RN.
05:13Donc, on a fait le choix, là, dans ce journal de lundi, de faire un peu huit focus, huit portraits.
05:19Ce n'est pas vraiment des portraits, on ne raconte pas leur biographie.
05:22Mais l'idée, c'est de se concentrer sur huit personnes qui ont assumé, rencontré des membres de l'extrême
05:29droite.
05:30Il n'a pas rencontré le RNC Henry de Castres, mais avait fait une rencontre en 2021 avec Éric Zemmour.
05:38Voilà, l'idée, c'est de montrer à la fois pourquoi ils ont finalement choisi de rencontrer des représentants de
05:46l'extrême droite.
05:47Qu'est-ce qu'ils sont allés chercher dans ces rencontres-là ?
05:51C'est-à-dire, grosso modo, en fait, quelles sont les revendications qu'ils portent dans ce type de rendez
05:56-vous ?
05:57Et ensuite, une corrélation qu'on peut voir et qui est parfois assez nette entre ces revendications-là
06:03et l'évolution du programme économique du RNC et de ses votes à l'Assemblée.
06:09Est-ce que tu as des exemples concrets de patrons qui ont eu un impact sur le programme du RN
06:13?
06:13Oui, c'est ce qu'on s'attache à montrer dans ce dossier, qu'on peut retrouver sur le site.
06:20Je crois que d'ailleurs, les petits portraits sont même accessibles gratuitement, il me semble.
06:28Donc, en fait, on montre leurs revendications et si ça se retrouve aussi dans le programme du RN.
06:32Quelques exemples, Michel-Édouard Leclerc a été un des premiers à s'afficher publiquement
06:37avec un membre du RN qui était le député Sébastien Chenu.
06:42Une photo a été prise, ils sont là, tout sourire.
06:45On est début 2023.
06:47Et en fait, c'est un échange de bons procédés puisque Sébastien Chenu parvient à s'afficher avec un grand
06:55patron
06:56et c'est un des premiers clichés de ce genre.
06:59Donc, c'est très important pour eux dans la stratégie qu'on a développée un peu plus tôt.
07:03Et Michel-Édouard Leclerc, lui, est en plein lobbying contre une proposition de loi macroniste
07:08qui est d'interdire les super promotions dans la grande distribution
07:18et de réguler un petit peu mieux les négociations entre la grande distribution et ses fournisseurs.
07:27Notamment les agriculteurs qui sont, avec Michel-Édouard Leclerc, très critiques
07:31sur la manière dont ces négociations se passent.
07:35Donc, Michel-Édouard Leclerc est en guerre contre cette proposition de loi.
07:39Trois jours après cette rencontre avec Sébastien Chenu,
07:43Marine Le Pen dépose une motion de rejet contre cette proposition de loi.
07:47Donc, je n'affirme pas qu'il y a un lien, le COASA est fait direct,
07:53mais en tout cas, il y a une concordance entre cette rencontre
07:59et l'attitude du RN à l'Assemblée.
08:02Sophie de Menton, dont on parlait tout à l'heure,
08:05elle nous a dit clairement, il y a deux ans, Marine Le Pen m'a contactée
08:12parce qu'elle voulait avoir l'avis des chefs d'entreprise sur l'augmentation du SMIC.
08:19Et donc, un rendez-vous se fait à l'Assemblée nationale.
08:22Il est tenu secret à l'époque.
08:25Entre 15 parlementaires RN et 15 chefs d'entreprise.
08:30Et donc, les chefs d'entreprise vont donner tous leurs arguments
08:32pour dire, mais non, ce sera une trappe à salaire.
08:36Voilà, tous les arguments dont vous pouvez retrouver le débunkage
08:41sur le site de l'Humanité.
08:43On l'a fait plusieurs fois, de montrer que l'augmentation du SMIC
08:47n'est pas cette trappe à bas salaire qu'on essaie de nous vendre.
08:53Et donc, bref, les chefs d'entreprise argumentent ça.
08:59Et Sophie de Menton nous dit, Marine Le Pen est ressortie de cette réunion
09:02en disant, je n'augmenterai pas le SMIC.
09:06Là, on voit une influence quand même assez directe.
09:10Il y a parmi les personnages de ses patrons importants.
09:15Il y en a un qui est François Durvie, qui lui, est allé bien au-delà
09:19de simplement partager un repas avec Marine Le Pen.
09:23Il est devenu son conseiller économique, en tout cas de manière officieuse.
09:29Lui, c'est un peu le bras-dois de Pierre-Edouard Sterrin.
09:32C'est le patron d'Otium Capital, qui est le fonds d'investissement
09:35de Pierre-Edouard Sterrin.
09:39Et lui, si on discute avec lui ou si on voit,
09:44notamment à travers ses entretiens, ses publications sur LinkedIn,
09:48encore une fois, on voit bien que lui, l'aspect social,
09:52ce n'est pas tant ce qui l'intéresse,
09:55que vraiment, il est là pour défendre les intérêts de la classe dominante.
09:59Et donc, c'est ce qu'il fait.
10:01Et quand on a ces changements de programme d'URN
10:05avec une baisse drastique des impôts de production,
10:09on peut imaginer que derrière, il y a sa patte, la François Durvie.
10:15Voilà, il y a plusieurs exemples comme ça qu'on donne.
10:18Henri Proglio, qui a été un des premiers à s'afficher, lui aussi,
10:22dans un célèbre restaurant parisien aux côtés de Marine Le Pen.
10:26C'était clairement un coup médiatique du RN qui a été pensé comme ça.
10:32Henri Proglio a rencontré plusieurs fois Marine Le Pen.
10:35Lui, il est l'ancien PDG d'EDF et de Veolia.
10:39Il rencontre Marine Le Pen à un moment où il a sorti un livre
10:45contre les éoliennes.
10:49Il défend aussi dans les médias un discours vraiment contre les énergies renouvelables.
10:54et en fait, on voit dans le discours de Marine Le Pen une petite évolution,
10:59même s'il y avait déjà quelques critiques sur les éoliennes notamment,
11:03une petite évolution depuis un an, un an et demi.
11:07Cette fois, on arrête avec les énergies renouvelables.
11:12On va pratiquement sur le tout nucléaire.
11:15Je grossis un peu le trait.
11:17Mais voilà, il y a un alignement, en tout cas, des positions.
11:22Encore une fois, on ne peut pas prouver, nous, à ce stade, en tout cas,
11:26qu'il y a un lien direct entre ce qu'ont raconté ces grands patrons-là
11:33et le changement de position du Rassemblement national.
11:36Mais à l'unima, il y a une corrélation.
11:37Le RN, une de ces techniques de séduction, c'est d'aller voir les patrons
11:42et de leur dire, nous, on va mettre ça en place parce que ça vous arrange
11:47et en échange, vous nous donnerez des voix.
11:51Ce n'est pas aussi direct que ça.
11:55Ce qu'ils cherchent, ce n'est pas forcément des soutiens directs.
12:00Déjà, il faut dire qu'ils en ont quelques-uns.
12:04Il y a évidemment Vincent Bolloré ou Pierre-Édouard Sterrin
12:07qui ne font pas partie des huit qu'on met en avant un petit peu
12:12dans ce journal publié lundi, tout simplement parce qu'on a beaucoup écrit sur eux.
12:18Je pense que beaucoup de gens qui nous regardent voient à peu près
12:23à quel point ils mettent leur argent au service d'une idéologie
12:27clairement d'extrême droite.
12:28Donc, il y a ces patrons qui ont une idéologie claire.
12:31Et les autres, l'idée n'est pas forcément de les rallier à leur camp.
12:36Il y a Jean-Jean-Philippe Tanguy, qui est un peu le monsieur économie
12:42du groupe RN à l'Assemblée nationale, qui, lui, dit,
12:46il le dit dans un livre signé du journaliste Denis Laffey,
12:50il dit, nous, l'objectif, en fait, c'est de les débrancher.
12:53Il dit, si en gros, ils ne sont plus contre nous,
12:57même s'ils ne sont pas pour nous, on a gagné.
13:00Pour eux, leur objectif, c'est vraiment ça.
13:02Parce qu'il faut se rappeler que, en fait, depuis 2002,
13:06et l'accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle,
13:10le MEDEF et la grande majorité des grands patrons
13:15appelaient à faire barrage au Rassemblement national.
13:17D'abord, sur des considérations démocratiques, républicaines, humanistes,
13:24y compris quelques années plus tard, enfin, dix ans plus tard,
13:28avec Laurence Parizeau, qui est l'ancienne présidente du MEDEF,
13:31qui, elle-même, avait publié un livre sur Marine Le Pen pour dire que,
13:36déjà sur le plan économique, mais aussi pour dire qu'elle est la même,
13:40grosso modo, que son père et que le projet est assez identique.
13:44Et en fait, depuis ça, d'abord, il n'y a plus de considération morale,
13:50on va dire, ou éthique vis-à-vis du RN.
13:52C'était seulement des critiques économiques.
13:55Et donc, le RN a cette volonté d'enlever ça,
13:59de dire que ces discours qui disent qu'on va à la faillite avec le RN,
14:03tout ça, on ne veut plus les entendre parce que ça nous empêche,
14:07en fait, d'accéder au pouvoir, d'accéder à une partie de l'électorat de droite,
14:15qui n'a pas encore basculé et qui lui est attaché, justement,
14:19à ces considérations économiques-là.
14:21Donc, l'idée, c'est un petit peu de l'idée de ces rencontres.
14:24Ce n'est pas forcément de les rallier, de rallier ces grands patrons à eux,
14:29mais en tout cas, de les neutraliser, entre guillemets.
14:31C'est-à-dire qu'ils ne sont pas pour nous, au moins qu'ils ne soient plus contre nous.
14:35Est-ce que le ralliement d'Éric Ciotti au RN a ouvert des portes au niveau du patronat ?
14:42Ça fait partie des quelques étapes.
14:46Alors, c'est évidemment assez difficile à mesurer,
14:50mais ce qu'on peut voir, c'est que ça leur a permis,
14:53on parlait tout à l'heure de la barrière de l'isolement.
14:56Ça a permis au RN de montrer, regardez, on n'est pas seul.
15:00Le jour où on doit avoir une majorité, même relative,
15:03on sera capable de faire des alliances.
15:05Regardez, on est capable de la faire avec au moins une partie des Républicains de l'époque,
15:10parce que je rappelle qu'Éric Ciotti était le président des Républicains
15:13et qu'à la base, l'accord concernait même l'ensemble du parti LR.
15:20Donc, il a enlevé cet isolement-là,
15:22et surtout en s'alliant avec quelqu'un qui est clairement ultra-libéral.
15:28Éric Ciotti, lui, s'inspire beaucoup ces dernières années
15:31du libertarien Ravier Mileï, le président argentin.
15:35Avec lui, c'est la retraite à 65 voire 67 ans,
15:39c'est la fin des 35 heures.
15:41En matière sociale, il n'y a pas grand-chose à se mettre sous la dent,
15:44si ce n'est rien du tout.
15:46Donc, Éric Ciotti, lui, en tout cas,
15:50à minima son projet économique,
15:52est très bien perçu des milieux d'affaires
15:57et du grand patronat.
15:59Donc, évidemment que ça a été une caution.
16:01D'ailleurs, c'est intéressant de voir qu'au législatif de 2024,
16:05le MEDEF a fait des auditions
16:08des principaux candidats à Matignon,
16:10ou en tout cas des chefs de file des grands partis français.
16:16Jordan Bardella a été invité,
16:17il est venu avec Éric Ciotti.
16:19Donc, il y a un peu ce côté-là de caution,
16:22de regarder, vous dites, parce que ça se dit encore,
16:25vous dites, on a un programme économique socialiste,
16:28voire communiste, on me l'a encore dit la semaine dernière
16:32dans les entretiens pour ce journal.
16:37Voilà, avec Éric Ciotti, on ne peut pas avoir ce reproche-là.
16:40Donc, oui, ça fait partie des étapes.
16:42Et quelles ont été les autres étapes ?
16:45Les autres étapes, c'est principalement ces rencontres-là
16:48et les auditions.
16:50Je parlais de l'audition MEDEF.
16:52Il y en a eu d'autres,
16:53auprès des petites et moyennes entreprises, notamment.
16:57Voilà, il y a eu tout un tas depuis 2022
17:00et de la campagne de 2022 comprise.
17:05Tout un tas d'auditions auprès de mouvements patronaux
17:08et le mouvement éthique, aussi présidé par Sophie de Menton,
17:12sur lequel on fait un focus dans ce journal,
17:15qui a joué un rôle important, elle, justement,
17:18de passerelle entre les chefs d'entreprise
17:23et le Rassemblement national désireux
17:26de rencontrer justement ces chefs d'entreprise-là.
17:30Et donc, ces auditions-là étaient très importantes
17:35pour le Rassemblement national,
17:37parce que ça leur permettait de montrer leur évolution
17:40du point de vue économique,
17:42c'est-à-dire de montrer que,
17:44en fait, de plus en plus,
17:47ils assument d'avoir un projet libéral,
17:51ils assument d'avoir un projet qui va dans leur sens,
17:53qui va dans le sens des classes dominantes.
17:55Est-ce qu'il y a aussi une influence de l'extérieur ?
17:58Par exemple, l'arrivée de Trump au pouvoir aux États-Unis,
18:02est-ce que ça a pu influencer les patrons ?
18:04Alors, ça peut décomplexer,
18:12décomplexer une attirance pour l'extrême droite au sens large.
18:16Je reviens au journal qu'on a publié lundi.
18:20On a dedans un entretien avec le journaliste Denis Laffey,
18:24qui a écrit un livre qui s'appelle
18:25« Patron, la tentation Trump ».
18:28C'est-à-dire que lui, il part principalement de publications LinkedIn
18:32au moment de l'investiture de Donald Trump,
18:37donc en janvier, avec la présence de Bernard Arnault.
18:41Et en fait, il se rend compte que beaucoup,
18:44ce qu'ils appellent les acteurs économiques,
18:46donc il n'y a pas que des patrons,
18:47ce n'est pas non plus que des grands patrons.
18:50Mais voilà, qu'il voit dans ces milieux-là
18:55une vraie attirance, en tout cas une fascination
18:59pour ce que représente Trump et pour son discours économique.
19:02Et notamment, ce côté de liberté d'entreprendre sans entrave,
19:09d'enlever les contre-pouvoirs, d'enlever les normes,
19:12d'enlever la fiscalité,
19:15toutes ces choses-là plaisent beaucoup au patronat.
19:19Et y compris quand on a eu les barrières douanières
19:22qui, concernant les patrons français,
19:25a priori, ça ne les arrange pas du tout.
19:27Et en fait, il y a eu assez peu de critiques
19:28parce que l'idée, c'est de dire, en fait,
19:31Trump, avec ça, il fait ce que nous,
19:34on voudrait qu'un gouvernement fasse en France.
19:38Et donc, Trump leur a permis,
19:40c'est-à-dire, ces vieilles idées à la fois de...
19:43Je dis vieilles idées, c'est-à-dire qu'elles gèrent depuis longtemps
19:46dans la tête de beaucoup de grands patrons et de patrons.
19:50Ces idées de...
19:52Voilà, qu'il y a trop d'entraves pour entreprendre en France,
19:55trop de normes, trop de contre-pouvoirs également.
19:59Et l'idée également que rien de tel qu'un patron
20:05pour gérer un État,
20:07c'est-à-dire qu'il sait gérer une entreprise,
20:09donc il sait gérer un État,
20:10ce qui est une hérésie,
20:12parce que les enjeux ne sont absolument pas les mêmes.
20:15Mais Trump leur a offert ça,
20:17leur a montré, regardez, c'est possible.
20:19Lui, il s'affirme comme un patron,
20:20qu'il veut gouverner comme un patron.
20:22Et bien, nous, on veut la même chose en France.
20:24Et qui, en fait, s'en rapprocherait le plus ?
20:26Ça peut être Éric Zemmour,
20:27ou ça peut être Jordan Bardella, Marine Le Pen,
20:30un peu plus Jordan Bardella, d'ailleurs.
20:31Mais du coup, est-ce que le patronat a besoin
20:34de l'extrême droite pour obtenir cette liberté
20:39d'entreprendre sans entrave ?
20:41C'est-à-dire qu'il y a un appétit.
20:43Donc on peut penser, en tout cas nous à l'humanité,
20:49qu'Emmanuel Macron a beaucoup fait déjà pour ça,
20:53pour enlever ces entraves, justement.
20:57Mais une grande partie du patronat
20:59veut aller encore plus loin.
21:01Et se dit, il y a Sophie de Menton,
21:05qui disait justement,
21:07elle qui connaît énormément d'entrepreneurs,
21:10de chefs d'entreprise,
21:11elle disait, moi, quand je sonde un petit peu,
21:1590% d'entre eux sont persuadés,
21:17persuadés que le Rassemblement national
21:20arrivera au pouvoir en 2027.
21:22Et donc, si le Rassemblement national arrive au pouvoir,
21:26autant nous avancer nos pions dès maintenant.
21:28Et donc, oui, ils espèrent qu'en les convainquant
21:34de certaines mesures, de certaines orientations,
21:37dès maintenant, ça va s'appliquer sous Marine Le Pen
21:42ou sous Jordan Bardella dans 2-3 ans.
21:44Et donc, dans cette perspective de 2027,
21:48quel projet se dessine pour les entreprises
21:51si jamais ça se passe
21:54et que l'extrême droite arrive au pouvoir ?
21:56Eh bien, il est encore un peu difficile à dessiner
22:01parce qu'il bouge beaucoup.
22:03Le projet actuel du Rassemblement national
22:06n'est pas celui de 2022.
22:09Et on peut penser qu'il ne sera pas forcément
22:11celui de 2027.
22:13C'est-à-dire qu'il y a une évolution
22:15dont on a déjà un peu parlé,
22:19un virage clairement libéral,
22:21même si on regardait les détails du programme 2022,
22:24il l'était déjà.
22:25Et si on prend le côté social,
22:29il y avait un discours
22:31qui était très axé sur le pouvoir d'achat.
22:34Mais si on grattait un petit peu,
22:35il n'y avait pas grand-chose.
22:36Sur les salaires,
22:37la seule proposition qui est maintenue aujourd'hui,
22:41c'est une augmentation des salaires de 10%,
22:45seulement au bon vouloir de l'employeur
22:47et avec une promesse de non-augmentation
22:50des cotisations patronales.
22:52Donc, on voit un petit peu la logique déjà
22:54qu'il y avait derrière.
22:55Et après, il y a eu des mesures
22:57qui ont été remises à plus tard
22:58comme une réforme des retraites
23:03ou de revenir sur cette réforme des retraites
23:05ou encore la baisse de TVA,
23:07une TVA à 0% sur 100 produits de première nécessité.
23:12Et depuis, on a tout un tas de mesures
23:15portées notamment par le MEDEF
23:17et par les mouvements patronaux
23:20qui se sont ajoutées au projet
23:23du Rassemblement national,
23:25notamment des baisses des impôts de production
23:28qui sont massives.
23:30C'est-à-dire que si on prend les impôts de production là,
23:32tels qu'elles sont aujourd'hui,
23:34le Rassemblement national va en enlever 20%.
23:37Donc, c'est bien plus de 10 milliards d'euros
23:41qu'on enlèverait des caisses de l'État.
23:44Comment ils veulent les récupérer ?
23:45Avec un plan d'austérité, en fait,
23:49de 100 milliards d'euros sur 5 ans
23:53d'économies sur les dépenses publiques.
23:56Donc, en fait, il y a un projet là
23:59qui est en train de se mettre en place,
24:01qui est de baisser drastiquement
24:04la fiscalité sur les entreprises
24:06et de faire peser ça sur les dépenses publiques.
24:10Et également sur les normes.
24:12Il y a même une inflation du nombre de normes
24:16que le Rassemblement national promet de sabrer.
24:22normes sociales, normes environnementales,
24:25suppression d'agences de l'État également.
24:29Et en fait, tout ça va dans le sens
24:31de ce qu'on disait tout à l'heure,
24:32en prenant l'exemple de Donald Trump,
24:35d'aller vers beaucoup plus de liberté
24:38d'entreprendre sans entrave,
24:40sans être embêté par telle norme,
24:42par telle fiscalité, etc.
24:45Et donc là, on a vu que des plus longs
24:48commencent un peu à se placer
24:49si jamais l'extrême droite arrive au pouvoir.
24:52Mais est-ce que du coup,
24:53dans le milieu patronat,
24:55il y a quand même encore des voix
24:56qui s'opposent à l'extrême droite ?
24:59Alors, il y en a assez peu.
25:01Il y a des patrons,
25:04on peut penser à Mathieu Pigasse,
25:05qui, eux, ont un discours résolument
25:12contre l'extrême droite.
25:14Mathieu Pigasse a même dit
25:15qu'il voulait mettre ses médias
25:17à ce service-là.
25:20Il y a le numéro un de Safran,
25:23Ross McInnes,
25:24qui est un des rares, lui,
25:25ces dernières années,
25:27à avoir pris parti
25:29contre le Rassemblement national.
25:31Surtout sur les arguments économiques,
25:33mais pas seulement.
25:34Lui, il a ajouté
25:36quelques arguments éthiques.
25:41Ça n'empêche pas son numéro 2,
25:43Olivier Andriès,
25:44de s'être rendu à un rendez-vous
25:47avec des membres
25:49du Rassemblement national
25:50en expliquant que c'était leur rôle
25:53de parler avec toutes les forces politiques.
25:57Safran, plus dans l'armement,
25:59a besoin des commandes publiques.
26:00Donc, on peut penser
26:03que c'est aussi pour surveiller
26:04leurs arrières.
26:06Donc, voilà,
26:07il y a quelques voies.
26:09Elles sont quand même assez rares.
26:11Globalement,
26:12on a un mouvement
26:14du grand patronat
26:16qui va vers beaucoup plus,
26:18vers une grande complaisance
26:19vis-à-vis de l'extrême droite
26:21et qui n'est pas encore
26:24un soutien,
26:25en tout cas pas un soutien massif,
26:27mais à minima,
26:27oui, on peut parler de complaisance.
26:29Merci beaucoup pour cette analyse.
26:31Donc, tes articles,
26:31on peut les retrouver
26:32sur le site de l'Humanité,
26:34c'est ça ?
26:34Oui, tout à fait.
26:36Et puis, on se dit à bientôt.
26:37Merci beaucoup.
26:38Sous-titrage Société Radio-Canada
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