00:09C'est vrai que d'apprendre à faire des photos quand on n'est déjà pas très sûr de soi,
00:14dans des conditions comme ça, de les voler, de les faire au téléobjectif,
00:19de les faire comme ça, de les faire des photos en douce, de ne pas être très bien accueillis,
00:26mais ce n'est pas l'idéal.
00:28Mais disons que ça faisait partie un peu du parcours de l'apprentissage du photographe,
00:34faire des photos, même quand les gens ne sont pas d'accord.
00:40Je ne me posais pas de questions morales à ce moment-là.
00:44Et à la fois, je peux dire aussi, c'est vrai que je le pense sincèrement,
00:50que je suis un photographe qui suis né dans la décolonisation.
01:05Tout se décolonisait.
01:07Après, on allait à Moscou et puis on allait faire des fêtes de l'indépendance en Côte d'Ivoire, de
01:13partout.
01:14Il y avait quand même un mouvement 60.
01:16C'est à partir de 60.
01:18Voilà, c'est une date incroyable.
01:21Ces photos ne sont pas forcément...
01:24Elles sont faites pour être publiées, mais elles ne sont pas tout de suite publiées.
01:28Je montre bien aussi une petite anecdote que je tiens à signaler,
01:32parce qu'il y a un moment où il y a un caméraman du service cinéma des armées
01:39qui veut filmer la manifestation où il renverse les bus et les manifestants le prennent à partie
01:47et l'interdisent de filmer.
01:49C'est-à-dire qu'il n'y a pas d'image au Fort d'Ivry de ces manifestations qui
01:56étaient un jour sur deux.
01:57Parce qu'on n'en parlait plus, mais les gens étaient des chercheurs manifestants.
02:04Parce qu'il n'y avait pas que l'OAS, en fait.
02:06L'OAS était secret, c'était des militaires.
02:09Mais il y avait aussi la population comme ça, des étudiants, peu importe.
02:13Et donc il n'y a pas d'image, puisqu'il y a un colonel des parachutistes
02:17qui vient le chercher, le caméraman, pour essayer de l'extraider.
02:23Ces photos n'ont pas fait non plus.
02:25Voilà, elles ont été publiées un tout petit peu.
02:29Moi, j'étais surtout...
02:30La chose que je voyais, c'est que quand j'étais à Paris, je faisais...
02:34Je ne sais plus, à l'époque, c'était les Abouts de Souffle.
02:38On prend toujours ce Abouts de Souffle de Godard.
02:42Il y avait 20 photographes, 50 photographes.
02:44Et là, il n'y avait plus personne.
02:47Donc je compare, excusez-moi de comparer avec Abouts de Souffle.
02:51Il n'y avait personne.
02:52J'étais tout seul.
02:53Il y avait un ou deux photographes qui travaillaient pour les journaux d'Alger,
02:58les quotidiens d'Alger.
02:59Beaucoup travaillaient depuis des balcons.
03:01Ils avaient tous des chambres d'hôtel près de la Grande Poste, là aussi.
03:07Et ils faisaient des photos, ils faisaient du son.
03:16La première réaction, c'était de dire non, parce que je n'aime pas être convoqué
03:20pour commenter et perpétuer un récit, une image de l'Algérie.
03:25C'est une image figée dans la mémoire, dans l'histoire.
03:28Je répète souvent que l'Algérie, finalement, c'est un produit dérivé d'une guerre de décolonisation.
03:33Mais ce n'est pas un pays en soi, en termes d'image.
03:36Donc, au début, je me suis dit, surtout pas ça.
03:38Je ne veux pas être convoqué pour justement illustrer, perpétuer ce récit, cette façon de voir.
03:45Parce que, à la fois, je ne suis pas un enfant de la colonisation et je ne suis pas un
03:49enfant de la décolonisation.
03:50Je suis venu bien après.
03:52Et au début, j'ai vu dans les photos de Raymond quelque chose qui n'était pas dans l'ordre
03:57de l'actualité.
03:59C'était... Il y a un effet rush.
04:00Il y a un effet de regard décentré.
04:03Et c'est ce qui fait que ce sont des photos qui montrent autre chose que de l'information ou
04:08de l'actualité.
04:09La deuxième des choses, c'est que j'ai commencé à regarder ces photos.
04:13J'y voyais de la complexité humaine plutôt que de l'illustration d'un récit.
04:17C'est-à-dire, on voyait des gens désemparés, des gens dans le déni, des gens hésitants, des gens dans
04:22la violence, confrontés à de la violence,
04:23des gens indécis, des gens qui ne savaient pas de quoi sera fait l'avenir et dans la complicité de
04:28la vie quotidienne.
04:29Et vous imaginez pour un enfant du récit manichéen de l'histoire franco-algérienne.
04:34C'est-à-dire, il y a les bons, il y a les méchants.
04:36Et d'un coup, je suis confronté à de la complexité.
04:39Et la troisième raison qui m'a fait changer d'avis, c'est que je me suis dit,
04:42pourquoi ne pas essayer justement de les regarder à partir d'un point de vue que je défends depuis des
04:47années.
04:48C'est regarder ces photos sans culpabilisation, ni culpabilité.
04:52C'est-à-dire les voir comme quelqu'un qui vient d'ailleurs,
04:55mais tout en étant conscient de ce qu'elles montrent, de leur séquence d'histoire.
05:00Donc, c'est ce qui m'a fait changer d'avis.
05:02Et pour moi, c'était une sorte de défi.
05:04Est-ce que je suis capable vraiment de regarder cette histoire-là
05:08avec un peu de distance, de décalage et de liberté surtout ?
05:13C'est ce que j'ai résumé dans un texte en disant,
05:15est-ce qu'il est possible de se libérer des libérateurs ?
05:17Est-ce qu'il est possible d'être soi-même et de regarder ces photos pour ce qu'elles sont
05:20réellement,
05:21plutôt que comme illustration d'un récit national ou d'une séquence de l'histoire ?
05:26Il y avait ce côté-là.
05:27Et puis, est-ce qu'il est possible pour un Algérien, un Français de parler d'universel dans ce lien
05:32qui est un lien qui participe de l'endogène, du fermé, du renfermé et du confiné ?
05:38Est-ce qu'il est possible de voir de l'art dans la manière de faire et de regarder de
05:44rément de pardon ?
05:45Est-ce qu'il est possible aussi que je sois un visiteur universel ?
05:47Est-ce que ce n'est pas une naïveté ou est-ce qu'on ne va pas me le reprocher,
05:51justement, de ne pas refaire la guerre à la France en regardant ces photos ?
05:54Donc, autant de choses qui se sont posées à moi comme questions, comme défis, comme challenges.
06:04Ce qui me fait aimer, Raymond de Pardons, c'est que ce n'est pas un enfant de Paris,
06:08c'est un enfant de la France, donc du reste du pays.
06:10Et je suis un enfant d'Oran, de Moustagrénem, je ne suis pas un enfant d'Alger, de la capitale.
06:15Donc, l'arrière-pays, la ruralité, la marge, le bon public, les exclus, tout cela m'interpelle et me parle
06:23et provoque en moi le désir de raconter une histoire et d'écrire.
06:29J'ai toujours dit que la littérature est un acte de digression permanente par rapport à l'actualité.
06:34Et cette digression, je la vois dans la façon de regarder de Raymond.
06:38S'il avait photographié exclusivement le temps fort, il ne m'aurait pas intéressé.
06:44C'est ce qu'on appelle le temps faible, qui est à la fois le dévoilement de la réalité,
06:49sa marge, qui n'est pas là pour... ce n'est pas un travail maché.
06:56L'Algérie n'est pas un pays contemporain, paradoxalement.
06:59C'est un pays anachronique.
07:01C'est-à-dire, il est toujours renvoyé vers ce qu'il a fait, vers ce qu'il a été.
07:04Et on le perçoit toujours à travers les crises politiques, à travers les exilés, les immigrés et à travers la
07:09guerre.
07:10Mais les enfants de maintenant, nous qui ne sommes ni décolonisateurs ni colonisés,
07:14nous qui sommes au présent, nous n'existons pas.
07:17Donc, c'est un peu ce qui m'avait obsédé.
07:20À partir de cette exposition, de cette rencontre avec Raymond, ces photos,
07:24je me dis qu'il y a quelque chose qui peut être inauguré.
07:26Bien sûr, ça va être contesté, ça ne me va pas plaire.
07:28Il est plus facile, même pour la presse, de parler de guerre que de parler d'amour et d'amitié
07:32encore.
07:33Donc, je sais que, pour le moment, on ne peut pas comprendre, même vis-à-vis des Algériens,
07:40c'est quelque chose de complexe et qui n'est pas très bien perçu.
07:43Vous savez, je vous parle, je réponds à vos questions maintenant.
07:45Mais souvent, quand je fais les médias en France, ce qu'on me reproche en Algérie,
07:49c'est de ne pas avoir été dur, contestateur, revendicateur, culpabilisateur.
07:55Et surtout, de ne pas avoir culpabilisé l'autre,
07:57parce que nous sommes dans l'obsession de la représentativité.
08:00Si vous êtes écrivain connu, vous allez représenter et dire ce que nous avons envie de dire et d'écouter.
08:06Et donc, à partir du moment où vous revendiquez votre singularité,
08:09vous êtes dans la digression, c'est-à-dire dans la traîtrise.
08:11Et cette traîtrise, par rapport au récit national et au récit binational,
08:15moi, je la revendique, je suis un traître.
08:18Dans ces photos-là, il y a des gens qui sourient, il y a des corps qui s'aiment,
08:22il y a des regards qui plongent dans la mer ou dans soi-même.
08:26Et donc, est-ce qu'il y a une vie en Algérie ?
08:29Est-ce qu'il y a une vie après la guerre ?
08:30Oui, Raymond l'a vu.
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