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  • il y a 3 minutes
Comme si c'était hier, Nelly se souvient de ce 8 mai 1945 quand, pendue en haut de sa corde...
TÉMOIGNAGE - Elle avait 16 ans, elle en a aujourd'hui 91. Une vie d'engagement aux côtés des plus faibles, où elle côtoiera Germaine Tillion, et sera témoin des prémices de la guerre d'Algérie. Une vie construite sur les ruines de la guerre, dont elle témoigne en ce jour anniversaire, en exclusivité pour l'Humanité.

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Transcription
00:07Nous sommes le 8 mai 2020, il y a très exactement 75 ans. Où étiez-vous Nelly ?
00:15J'étais quelque part dans la banlieue parisienne, dans un stade où je passais l'épreuve de
00:21gymnastique du bac. Il y avait une épreuve qui était le monter à la corde, lisse, parce que je n
00:29'étais
00:29pas du tout un sport que j'appréciais beaucoup. Et quand j'étais tout à fait en haut de la
00:35corde,
00:36toutes les coches de paris se sont mises à sonner, mais ça n'était pas pour glorifier mon exploit,
00:42c'était pour annoncer la paix. Je pense que ça a été extrêmement important surtout pour tous ceux,
00:48ce qui n'était pas mon cas, qui avaient quelqu'un en détention, prisonnier ou déporté. Et pendant
00:54que je révisais mon bac, tous les gens dansaient nuit et jour. Je crois qu'il y a eu une
01:00explosion de
01:01danse, les gens dansaient dans la rue sans arrêt. Il y avait été sevré de tout ce plaisir pendant
01:08cinq ans et c'était une façon de retrouver le contact avec la vie. On avait l'impression que tout
01:15était possible et qu'on allait écrire des pages d'un monde nouveau et que c'était à nous de
01:21le faire.
01:21Il y avait quelque chose d'enthousiasme là-dedans. Moi, j'étais déjà passionnée par la presse,
01:28je lisais beaucoup les journaux et en particulier le combat de Camus. Pour moi, ça a été très important.
01:35Je crois que ça m'a sauvé du désespoir à cet âge-là. Quand il y a eu l'explosion,
01:40les deux premières
01:42explosions de bombes atomiques au Japon qui ont fait 200 000 morts, je crois. La presse en général,
01:48la réaction, ça a été, waouh, on est fort, c'est formidable, ça va arrêter la guerre d'une part,
01:55mais on ne pensait pas beaucoup d'utile. Et Camus a été le seul, ou un des rares en tout
02:00cas, à voir
02:03conséquences très dramatiques de cet événement et ses prolongements lointains. Il avait été un de
02:10ceux qui avaient évoqué les massacres de Sétif qui ont marqué le 8 mai 45 en Algérie et qui ont
02:16été au
02:17fond le début de la guerre d'Algérie. À partir de ce moment-là, tout était irréversible. Et comme je
02:25suis
02:25allée en Algérie après, j'ai pu mesurer quelle avait été l'importance de ce 8 mai 45, les massacres
02:31de Sétif.
02:33Vous avez fait quoi en Algérie ensuite ? J'ai travaillé dans les bidonvilles. Parce que vous avez
02:40dédié votre vie à l'assistance sociale, c'est ça ? Enfin, oui, j'ai travaillé. Mon travail était un
02:50travail social et éducatif, comme beaucoup de gens. Est-ce que cette volonté est née des années
02:58de guerre et d'après-guerre ? Probablement, probablement. Je pense que c'est partie d'une
03:02génération qui n'a pas eu d'adolescence. On est passé de l'enfance à l'âge adulte, parce qu
03:09'on a été
03:09plongé tout de suite dans des situations où l'enjeu était la mort, en quelque sorte. Moi, je revenais
03:16toujours avec une amie juive qui affectionne l'étoile. Quand on croisait un officier allemand, on descendait
03:23du trottoir dans une petite expérience où, par exemple, dans le métro, les Juifs n'avaient le droit
03:30que de monter dans le dernier wagon. Alors, on montait dans le dernier wagon pour être sauvés d'eux. Moi,
03:35je
03:35crois que c'est une des choses de la guerre qui m'avait le plus tout de suite marquée, c
03:40'est de voir que
03:40les adultes avaient peur. Les papas et les mamans qui représentaient la force souveraine sur tout,
03:49on les voyait avoir peur et ça, pour moi, ça m'a beaucoup marquée.
03:54Quand, en 1945, le 8 mai 1945, on a 16 ans, quels sont ces espoirs et ces rêves ?
04:06Ma préoccupation, c'était déjà aussi de passer mon bac. Et ce n'était pas une petite plaisanterie, le bac
04:11de cette époque. On travaillait très dur.
04:13Donc, tout mon mois de mai et de juin, je l'ai passé à réviser le bac. C'était une
04:19première préoccupation.
04:21Mais je dois dire que c'est un souvenir très sombre. Je vivais cette période presque désespérée.
04:32désespérée parce que c'était la période où on découvrait aussi toutes les horreurs qui s'étaient produites dans les
04:38camps de déportation en particulier.
04:40Et ça, d'un coup, savoir que les hommes étaient capables de faire des choses aussi atroces, c'était quand
04:47même difficile de commencer sa vie comme ça.
04:49Moi, je vais y souvenir d'une grande tristesse.
04:52Et par la suite, de 16 ans à 20 ans, comment ça s'est passé pour vous ? Comment vous
04:58vous êtes construite après cette guerre ?
05:01C'est une introspection !
05:05J'ai commencé des études universitaires et je trouvais que ça ne me donnait pas de réponse beaucoup aux problèmes
05:13que je me posais.
05:14Et du coup, j'ai tout abandonné et je suis partie dans un organisme qui s'appelait le Service Civil
05:20International
05:22et qui proposait de faire travailler ensemble des gens de tous les pays pour construire des choses positives.
05:31Et c'est comme ça que je suis allée en Algérie où j'ai travaillé dans les bidonvilles.
05:36Et ça a été pour moi un tournant capital dans ma vie. C'est ça qui m'a orientée.
05:42Alors, vous avez connu Germaine Tillon. Est-ce que vous pouvez nous en parler ?
05:47C'est une grande dame. En même temps, quand je vois tous les témoignages sur elle,
05:54c'est aussi sa modestie et sa simplicité qui sont à juste titre louées.
05:59C'était quelqu'un qui était une savante, une ethnologue, une anthropologue, comme on dit maintenant,
06:07qui aurait pu rester dans son objet d'étude, mais qui était en même temps une patriote.
06:12Et quand elle raconte que lorsqu'elle a entendu le discours du maréchal Pétain demandant l'armistice,
06:21elle est sortie pour vomir et elle s'est dit « Non, c'est pas possible. On ne peut pas
06:26accepter ça. »
06:27Tout de suite, elle s'est sentie engagée dans une action contre cette occupation et cet affaissement de la France
06:37devant les forces violentes de l'Allemagne nazie.
06:42Et elle s'est engagée, elle a organisé un réseau de résistance. Elle a été arrêtée et déportée, elle et
06:52sa mère.
06:53Et sa mère a été gazée à Ravensburg.
06:57Et comment l'avez-vous connue ?
06:59J'ai connu en Algérie parce qu'elle a eu d'autres vies que la vie de résistante.
07:03Comme elle connaissait l'Algérie, au début de la guerre d'Algérie, on lui a confié une mission pour aller
07:11constater l'état des populations civiles dans l'Orest,
07:17qui était l'épicentre de ce qu'on appelait alors les événements d'Algérie.
07:21Et là-bas, elle a été effarée par l'effondrement économique et social des populations qu'elle avait connues 15
07:29ans avant.
07:30Et elle a décidé de faire quelque chose sous forme de création d'un service socio-éducatif qui s'est
07:37appelé le service des centres sociaux.
07:39Et qui a été une très belle aventure dans laquelle je me suis engagée.
07:44Votre métier d'assistante sociale, vous l'avez appris sur le tas ?
07:47D'abord. Puis après, j'ai passé mes diplômes. Je suis revenue en France pour concrétiser par un diplôme.
07:56Et après, je suis repartie encore en Algérie.
07:58Vous êtes restée combien de temps en Algérie ?
08:00Pas longtemps. Deux fois un an et demi.
08:02Mais ça a été très marquant.
08:04C'est-à-dire que la plupart de mes amis restent des amis de cette période-là.
08:09C'était des lieux où il n'y avait absolument aucune institution.
08:11Justement, les centres sociaux que Germaine Tillon a fondés
08:15avaient pour vocation de s'occuper des populations
08:17dans des lieux où il n'y avait ni école, ni dispensaire, ni service administratif, ni quoi que ce soit.
08:25Donc il y avait tout à faire.
08:27Et c'est là où on se rend compte que si on noue des liens positifs avec une population,
08:39et si on écoute leurs vrais besoins, on n'a plus de problèmes à se poser.
08:44L'action part toute seule, et c'est eux qui portent l'action.
08:49Il faut bien sûr être présent, il faut faire des choses,
08:52mais on n'a pas à se torturer la cervelle pour essayer de les motiver.
08:58Si on frappe sur la bonne cible, les choses se font toutes seules après.
09:04Est-ce qu'aujourd'hui, ça résonne encore en 2020 ?
09:06Ah oui, oui, oui, sûrement ça résonne.
09:08Mais bon, je pense qu'il y a des traditions familiales,
09:10il y a aussi un rattachement à l'Église.
09:16C'est tout un ensemble de choses qui font qu'on est orienté dans un sens.
09:21Et moi, je suis très heureuse, très très heureuse de voir que cette générosité,
09:26cet élan vers l'autre, cet engagement se perpétue très largement dans les jeunes générations.
09:33Et pour moi, c'est un petit peu la raison pour laquelle je viens ici,
09:36où je ne fais plus grand-chose.
09:37C'est de me faire plaisir en regardant les autres, les jeunes s'engager.
09:51Racontez-moi comment ça s'est passé, le confinement, pour vous ?
09:53Je n'ai pas changé beaucoup mes habitudes.
09:55J'ai beaucoup travaillé sur l'ordinateur,
09:58puisque en ce moment, je suis en train de trier, de classer des archives.
10:03Ça m'a beaucoup pris.
10:04Comme ça m'arrive très souvent, avec une occasion de sortir une fois par jour.
10:10D'habitude, je viens à la messe du soir.
10:12Et là, je suis venue à midi voir la distribution dans la même église.
10:17Ça n'a pas beaucoup changé mon rythme de vie.
10:19Est-ce que vous pouvez nous dire en quelques mots
10:22ce qu'elle nous raconte, ces archives que vous êtes en train de classer de Germaine ?
10:25Il y a beaucoup de choses.
10:27Un dessin qu'elle a rapporté de Ravensbrück,
10:32sur un bout de papier de journal.
10:34Il y a eu des dessins qui ont été faits sur place par des déportés,
10:38sur du papier journal,
10:41qui leur a été apporté en cachette par celles qui travaillaient dans l'administration.
10:46Et les journaux allemands étaient censurés.
10:51Donc, quand il y avait une censure, il y avait un morceau de blanc dans le papier.
10:55Et c'est là, sur ce bout de papier, qu'il y a une silhouette de Germaine
10:59qui a été dessinée par une de ses camarades.
11:02Donc ça, c'était extrêmement précieux.
11:05Et une photo de l'ami qui lui apportait des provisions et son linge quand elle était à Fresnes.
11:14Et on voit cette dame qui est avec une charrette, une vraie charrette qu'elle pousse ou qu'elle tire,
11:21avec les deux grosses valises dans lesquelles elle apporte la nourriture et les vêtements.
11:31Et Germaine Tillon, elle a appris à s'organiser dans les camps ?
11:37Elle a surtout appris à regarder.
11:39Enfin, elle le savait déjà, mais elle a transféré ses capacités d'ethnologue
11:43qu'elle avait acquises et développées dans l'ORES, où elle a travaillé pendant 7 ans.
11:51Et elle a considéré la société concentrationnaire avec les yeux d'une anthropologue.
11:59Et elle a compris beaucoup de choses.
12:03Elle raconte qu'elle a réussi un jour à pouvoir faire part de ses constatations
12:11et de ses analyses à ses camarades sous forme d'une mini-conférence,
12:16en profitant de circonstances un peu particulières
12:19qui lui permettaient d'avoir un groupe autour d'elles.
12:22Et elle leur expliquait comment elles étaient destinées à être exterminées,
12:26soit par le travail, soit par les exécutions,
12:31mais en leur expliquant les raisons et les mécanismes.
12:34Et elle dit, ça les réconfortait.
12:36Parce que quand on peut comprendre une chose, même une chose qui vous écrase,
12:41on est libéré.
12:43La force de l'esprit qui domine la matière.
12:47Salut !
12:48Ça va ?
12:49Laurent, c'est bien aussi ?
12:51Tu continues à faire des livraisons ?
12:54Surtout, là, je suis allé chercher 200 litres de lait à Stanislas.
12:59Plus des yaourts...
13:01On a pris 1200 yaourts toujours.
13:03Qui ont été distribués ?
13:05On en a distribués, on a stocké le reste à Saint-Bruno.
13:10Bravo !
13:11À bientôt !
13:12À demain !
13:12Qui vient dimanche ?
13:13Oui, oui.
13:13D'accord.
13:14Au revoir !
13:15Salut !
13:20C'est qui, ce monsieur ?
13:22Ben, je crois que c'est un avocat qui vient à Saint-Bernard
13:26et qui fait le transport des produits parce qu'il a une voiture.
13:32Il n'y a pas beaucoup de gens à Saint-Bernard qui ont une voiture.
13:34Donc, on les exploite jusqu'au trognon.
13:40Comment vous voyez les semaines et les mois qui viennent ?
13:43Je suis assez pessimiste, mais je n'ai aucune représentation de ce qui nous attend.
13:49Alors, j'espère simplement qu'il y aura des forces vives qui vont se dégager pour construire un monde nouveau.
13:55Mais c'est un espoir.
14:01Merci.
14:13Sous-titrage Société Radio-Canada

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