00:07Nous sommes le 8 mai 2020, il y a très exactement 75 ans. Où étiez-vous Nelly ?
00:15J'étais quelque part dans la banlieue parisienne, dans un stade où je passais l'épreuve de
00:21gymnastique du bac. Il y avait une épreuve qui était le monter à la corde, lisse, parce que je n
00:29'étais
00:29pas du tout un sport que j'appréciais beaucoup. Et quand j'étais tout à fait en haut de la
00:35corde,
00:36toutes les coches de paris se sont mises à sonner, mais ça n'était pas pour glorifier mon exploit,
00:42c'était pour annoncer la paix. Je pense que ça a été extrêmement important surtout pour tous ceux,
00:48ce qui n'était pas mon cas, qui avaient quelqu'un en détention, prisonnier ou déporté. Et pendant
00:54que je révisais mon bac, tous les gens dansaient nuit et jour. Je crois qu'il y a eu une
01:00explosion de
01:01danse, les gens dansaient dans la rue sans arrêt. Il y avait été sevré de tout ce plaisir pendant
01:08cinq ans et c'était une façon de retrouver le contact avec la vie. On avait l'impression que tout
01:15était possible et qu'on allait écrire des pages d'un monde nouveau et que c'était à nous de
01:21le faire.
01:21Il y avait quelque chose d'enthousiasme là-dedans. Moi, j'étais déjà passionnée par la presse,
01:28je lisais beaucoup les journaux et en particulier le combat de Camus. Pour moi, ça a été très important.
01:35Je crois que ça m'a sauvé du désespoir à cet âge-là. Quand il y a eu l'explosion,
01:40les deux premières
01:42explosions de bombes atomiques au Japon qui ont fait 200 000 morts, je crois. La presse en général,
01:48la réaction, ça a été, waouh, on est fort, c'est formidable, ça va arrêter la guerre d'une part,
01:55mais on ne pensait pas beaucoup d'utile. Et Camus a été le seul, ou un des rares en tout
02:00cas, à voir
02:03conséquences très dramatiques de cet événement et ses prolongements lointains. Il avait été un de
02:10ceux qui avaient évoqué les massacres de Sétif qui ont marqué le 8 mai 45 en Algérie et qui ont
02:16été au
02:17fond le début de la guerre d'Algérie. À partir de ce moment-là, tout était irréversible. Et comme je
02:25suis
02:25allée en Algérie après, j'ai pu mesurer quelle avait été l'importance de ce 8 mai 45, les massacres
02:31de Sétif.
02:33Vous avez fait quoi en Algérie ensuite ? J'ai travaillé dans les bidonvilles. Parce que vous avez
02:40dédié votre vie à l'assistance sociale, c'est ça ? Enfin, oui, j'ai travaillé. Mon travail était un
02:50travail social et éducatif, comme beaucoup de gens. Est-ce que cette volonté est née des années
02:58de guerre et d'après-guerre ? Probablement, probablement. Je pense que c'est partie d'une
03:02génération qui n'a pas eu d'adolescence. On est passé de l'enfance à l'âge adulte, parce qu
03:09'on a été
03:09plongé tout de suite dans des situations où l'enjeu était la mort, en quelque sorte. Moi, je revenais
03:16toujours avec une amie juive qui affectionne l'étoile. Quand on croisait un officier allemand, on descendait
03:23du trottoir dans une petite expérience où, par exemple, dans le métro, les Juifs n'avaient le droit
03:30que de monter dans le dernier wagon. Alors, on montait dans le dernier wagon pour être sauvés d'eux. Moi,
03:35je
03:35crois que c'est une des choses de la guerre qui m'avait le plus tout de suite marquée, c
03:40'est de voir que
03:40les adultes avaient peur. Les papas et les mamans qui représentaient la force souveraine sur tout,
03:49on les voyait avoir peur et ça, pour moi, ça m'a beaucoup marquée.
03:54Quand, en 1945, le 8 mai 1945, on a 16 ans, quels sont ces espoirs et ces rêves ?
04:06Ma préoccupation, c'était déjà aussi de passer mon bac. Et ce n'était pas une petite plaisanterie, le bac
04:11de cette époque. On travaillait très dur.
04:13Donc, tout mon mois de mai et de juin, je l'ai passé à réviser le bac. C'était une
04:19première préoccupation.
04:21Mais je dois dire que c'est un souvenir très sombre. Je vivais cette période presque désespérée.
04:32désespérée parce que c'était la période où on découvrait aussi toutes les horreurs qui s'étaient produites dans les
04:38camps de déportation en particulier.
04:40Et ça, d'un coup, savoir que les hommes étaient capables de faire des choses aussi atroces, c'était quand
04:47même difficile de commencer sa vie comme ça.
04:49Moi, je vais y souvenir d'une grande tristesse.
04:52Et par la suite, de 16 ans à 20 ans, comment ça s'est passé pour vous ? Comment vous
04:58vous êtes construite après cette guerre ?
05:01C'est une introspection !
05:05J'ai commencé des études universitaires et je trouvais que ça ne me donnait pas de réponse beaucoup aux problèmes
05:13que je me posais.
05:14Et du coup, j'ai tout abandonné et je suis partie dans un organisme qui s'appelait le Service Civil
05:20International
05:22et qui proposait de faire travailler ensemble des gens de tous les pays pour construire des choses positives.
05:31Et c'est comme ça que je suis allée en Algérie où j'ai travaillé dans les bidonvilles.
05:36Et ça a été pour moi un tournant capital dans ma vie. C'est ça qui m'a orientée.
05:42Alors, vous avez connu Germaine Tillon. Est-ce que vous pouvez nous en parler ?
05:47C'est une grande dame. En même temps, quand je vois tous les témoignages sur elle,
05:54c'est aussi sa modestie et sa simplicité qui sont à juste titre louées.
05:59C'était quelqu'un qui était une savante, une ethnologue, une anthropologue, comme on dit maintenant,
06:07qui aurait pu rester dans son objet d'étude, mais qui était en même temps une patriote.
06:12Et quand elle raconte que lorsqu'elle a entendu le discours du maréchal Pétain demandant l'armistice,
06:21elle est sortie pour vomir et elle s'est dit « Non, c'est pas possible. On ne peut pas
06:26accepter ça. »
06:27Tout de suite, elle s'est sentie engagée dans une action contre cette occupation et cet affaissement de la France
06:37devant les forces violentes de l'Allemagne nazie.
06:42Et elle s'est engagée, elle a organisé un réseau de résistance. Elle a été arrêtée et déportée, elle et
06:52sa mère.
06:53Et sa mère a été gazée à Ravensburg.
06:57Et comment l'avez-vous connue ?
06:59J'ai connu en Algérie parce qu'elle a eu d'autres vies que la vie de résistante.
07:03Comme elle connaissait l'Algérie, au début de la guerre d'Algérie, on lui a confié une mission pour aller
07:11constater l'état des populations civiles dans l'Orest,
07:17qui était l'épicentre de ce qu'on appelait alors les événements d'Algérie.
07:21Et là-bas, elle a été effarée par l'effondrement économique et social des populations qu'elle avait connues 15
07:29ans avant.
07:30Et elle a décidé de faire quelque chose sous forme de création d'un service socio-éducatif qui s'est
07:37appelé le service des centres sociaux.
07:39Et qui a été une très belle aventure dans laquelle je me suis engagée.
07:44Votre métier d'assistante sociale, vous l'avez appris sur le tas ?
07:47D'abord. Puis après, j'ai passé mes diplômes. Je suis revenue en France pour concrétiser par un diplôme.
07:56Et après, je suis repartie encore en Algérie.
07:58Vous êtes restée combien de temps en Algérie ?
08:00Pas longtemps. Deux fois un an et demi.
08:02Mais ça a été très marquant.
08:04C'est-à-dire que la plupart de mes amis restent des amis de cette période-là.
08:09C'était des lieux où il n'y avait absolument aucune institution.
08:11Justement, les centres sociaux que Germaine Tillon a fondés
08:15avaient pour vocation de s'occuper des populations
08:17dans des lieux où il n'y avait ni école, ni dispensaire, ni service administratif, ni quoi que ce soit.
08:25Donc il y avait tout à faire.
08:27Et c'est là où on se rend compte que si on noue des liens positifs avec une population,
08:39et si on écoute leurs vrais besoins, on n'a plus de problèmes à se poser.
08:44L'action part toute seule, et c'est eux qui portent l'action.
08:49Il faut bien sûr être présent, il faut faire des choses,
08:52mais on n'a pas à se torturer la cervelle pour essayer de les motiver.
08:58Si on frappe sur la bonne cible, les choses se font toutes seules après.
09:04Est-ce qu'aujourd'hui, ça résonne encore en 2020 ?
09:06Ah oui, oui, oui, sûrement ça résonne.
09:08Mais bon, je pense qu'il y a des traditions familiales,
09:10il y a aussi un rattachement à l'Église.
09:16C'est tout un ensemble de choses qui font qu'on est orienté dans un sens.
09:21Et moi, je suis très heureuse, très très heureuse de voir que cette générosité,
09:26cet élan vers l'autre, cet engagement se perpétue très largement dans les jeunes générations.
09:33Et pour moi, c'est un petit peu la raison pour laquelle je viens ici,
09:36où je ne fais plus grand-chose.
09:37C'est de me faire plaisir en regardant les autres, les jeunes s'engager.
09:51Racontez-moi comment ça s'est passé, le confinement, pour vous ?
09:53Je n'ai pas changé beaucoup mes habitudes.
09:55J'ai beaucoup travaillé sur l'ordinateur,
09:58puisque en ce moment, je suis en train de trier, de classer des archives.
10:03Ça m'a beaucoup pris.
10:04Comme ça m'arrive très souvent, avec une occasion de sortir une fois par jour.
10:10D'habitude, je viens à la messe du soir.
10:12Et là, je suis venue à midi voir la distribution dans la même église.
10:17Ça n'a pas beaucoup changé mon rythme de vie.
10:19Est-ce que vous pouvez nous dire en quelques mots
10:22ce qu'elle nous raconte, ces archives que vous êtes en train de classer de Germaine ?
10:25Il y a beaucoup de choses.
10:27Un dessin qu'elle a rapporté de Ravensbrück,
10:32sur un bout de papier de journal.
10:34Il y a eu des dessins qui ont été faits sur place par des déportés,
10:38sur du papier journal,
10:41qui leur a été apporté en cachette par celles qui travaillaient dans l'administration.
10:46Et les journaux allemands étaient censurés.
10:51Donc, quand il y avait une censure, il y avait un morceau de blanc dans le papier.
10:55Et c'est là, sur ce bout de papier, qu'il y a une silhouette de Germaine
10:59qui a été dessinée par une de ses camarades.
11:02Donc ça, c'était extrêmement précieux.
11:05Et une photo de l'ami qui lui apportait des provisions et son linge quand elle était à Fresnes.
11:14Et on voit cette dame qui est avec une charrette, une vraie charrette qu'elle pousse ou qu'elle tire,
11:21avec les deux grosses valises dans lesquelles elle apporte la nourriture et les vêtements.
11:31Et Germaine Tillon, elle a appris à s'organiser dans les camps ?
11:37Elle a surtout appris à regarder.
11:39Enfin, elle le savait déjà, mais elle a transféré ses capacités d'ethnologue
11:43qu'elle avait acquises et développées dans l'ORES, où elle a travaillé pendant 7 ans.
11:51Et elle a considéré la société concentrationnaire avec les yeux d'une anthropologue.
11:59Et elle a compris beaucoup de choses.
12:03Elle raconte qu'elle a réussi un jour à pouvoir faire part de ses constatations
12:11et de ses analyses à ses camarades sous forme d'une mini-conférence,
12:16en profitant de circonstances un peu particulières
12:19qui lui permettaient d'avoir un groupe autour d'elles.
12:22Et elle leur expliquait comment elles étaient destinées à être exterminées,
12:26soit par le travail, soit par les exécutions,
12:31mais en leur expliquant les raisons et les mécanismes.
12:34Et elle dit, ça les réconfortait.
12:36Parce que quand on peut comprendre une chose, même une chose qui vous écrase,
12:41on est libéré.
12:43La force de l'esprit qui domine la matière.
12:47Salut !
12:48Ça va ?
12:49Laurent, c'est bien aussi ?
12:51Tu continues à faire des livraisons ?
12:54Surtout, là, je suis allé chercher 200 litres de lait à Stanislas.
12:59Plus des yaourts...
13:01On a pris 1200 yaourts toujours.
13:03Qui ont été distribués ?
13:05On en a distribués, on a stocké le reste à Saint-Bruno.
13:10Bravo !
13:11À bientôt !
13:12À demain !
13:12Qui vient dimanche ?
13:13Oui, oui.
13:13D'accord.
13:14Au revoir !
13:15Salut !
13:20C'est qui, ce monsieur ?
13:22Ben, je crois que c'est un avocat qui vient à Saint-Bernard
13:26et qui fait le transport des produits parce qu'il a une voiture.
13:32Il n'y a pas beaucoup de gens à Saint-Bernard qui ont une voiture.
13:34Donc, on les exploite jusqu'au trognon.
13:40Comment vous voyez les semaines et les mois qui viennent ?
13:43Je suis assez pessimiste, mais je n'ai aucune représentation de ce qui nous attend.
13:49Alors, j'espère simplement qu'il y aura des forces vives qui vont se dégager pour construire un monde nouveau.
13:55Mais c'est un espoir.
14:01Merci.
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