- il y a 2 semaines
A l'occasion de la sortie de ses Mémoires dans un livre intitulé " J'ai passé une nuit d'hiver dehors", Eva Joly dresse un bilan complet des combats qu'elle a menés, aussi bien en tant que juge d'instruction dans des affaires qui l'ont rendue célèbre ( Tapie-Crédit Lyonnais, ELF, frégates de Taïwan, affaire Roland Dumas-Deviers Joncour ... ), qu'en tant que députée européenne, dans sa lutte pour imposer des réglementations contre l'évasion fiscale et la corruption.
Dans son livre, Eva Joly ne cache rien des difficultés et les drames personnels auxquels elle a dû faire face alors qu'elle était aux prises avec le monde de la finance, des grandes entreprises capitalistes, et avec les dirigeants politiques qui les soutenaient au plus haut niveau de l'Etat français.
Dans notre entretien, elle analyse avec précision la nouvelle situation dans laquelle se retrouve l'Europe après l'arrivée au pouvoir de Trump, et fournit des pistes pour que l'Union européenne résiste au nouvel assaut de l'ordre capitaliste US, qui plane désormais sur le vieux continent.
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Dans notre entretien, elle analyse avec précision la nouvelle situation dans laquelle se retrouve l'Europe après l'arrivée au pouvoir de Trump, et fournit des pistes pour que l'Union européenne résiste au nouvel assaut de l'ordre capitaliste US, qui plane désormais sur le vieux continent.
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NewsTranscription
00:00Bonjour à toutes et à tous et bienvenue pour cette rencontre au Parlement européen de Strasbourg.
00:05Et quelle rencontre, Eva Joly, de retour au Parlement européen.
00:10Vous avez passé quand même quelques années qui ont compté dans votre expérience large et politique en l'occurrence là.
00:18Merci d'être à nouveau sur le plateau de l'Humanité, ce plateau que vous connaissez bien.
00:22Et si on a le plaisir de vous recevoir, c'est parce que vous avez écrit vos mémoires.
00:27Alors je montre votre livre qui s'appelle, l'un des titres, « J'ai passé une nuit d'hiver
00:32dehors ».
00:33C'est une expression norvégienne.
00:35Alors je ne sais pas si tout le monde ne connaît peut-être pas la Norvège, mais en ce moment
00:39c'est l'hiver.
00:40Il fait nuit à Oslo à 3h de l'après-midi en gros et il fait très froid.
00:44Et il a beaucoup de neige.
00:45Vous en venez je crois il n'y a pas longtemps.
00:48Pourquoi finalement ce titre a fini par s'imposer à vous ?
00:51J'aime bien cette expression.
00:53Il veut dire qu'en Norvège, l'hiver tue.
00:58C'est-à-dire quand il fait vraiment moins 10, moins 20, vous ne pouvez pas rester dehors.
01:03Et survivre si vous ne savez pas vous protéger et faire les gestes qu'il faut pour survivre.
01:09Donc on emploie cette expression pour dessigner quelqu'un qui a fait des choses difficiles et qui s'en est
01:17tiré.
01:17C'est l'emblème de votre vie qui continue et de vos engagements finalement.
01:23C'est ça ?
01:23Ça c'est sûr que l'engagement compte beaucoup pour moi.
01:27Et que c'est ça qui donne sens pour moi à la vie.
01:32C'est de s'engager, c'est d'essayer de peser un peu sur l'évolution du monde.
01:37Alors la Norvège, vous en parlez beaucoup et c'est extrêmement important au début du livre notamment puisque c'est
01:43le pays de votre enfance, le pays où vous êtes nés.
01:46Et on comprend beaucoup de choses, les gens ne connaissent pas forcément extrêmement bien ce qu'est la Norvège.
01:53On est après-guerre, c'est difficile.
01:56Le pays, rappelons-le, a été un pays de grande résistance contre le nazisme.
01:59Tout le monde n'a sans doute pas entendu parler de la bataille de le Lourdes.
02:03Si jamais les résistants norvégiens et les commandos anglais n'avaient pas réussi à faire sauter l'usine, Hitler avait
02:11le Lourdes.
02:12Non, ça c'est très important.
02:15La résistance a été forte.
02:17Mais moi je n'ai pas connu cela.
02:20J'étais trop petite.
02:21Par contre j'ai connu les années qui ont suivi, qui étaient des années de pénurie.
02:27Nous manquions de tout et tout était rationné.
02:30Et vous avez été pourtant heureuse dans cette enfance, vous le dites, malgré ce que vous êtes en train de
02:37dire, la difficulté qu'il y a eu de vivre immédiatement après-guerre en Norvège.
02:41Parce qu'en fait le bonheur de l'enfance dépend moins des conditions matérielles que du bonheur familial.
02:49Et moi j'ai eu la chance de grandir dans une famille très aimante, avec deux sœurs et des parents
02:56très attentifs à nous.
02:59Et donc mon enfance s'est très bien déroulée et avec beaucoup de liberté, ce qui était très différent des
03:06enfants français je pense.
03:08Parce que pour nos parents, nous pouvions aller nous promener des heures sans qu'ils s'inquiètent.
03:15Il y a un autre attribut, une autre particularité de la Norvège d'après-guerre et ça vous le dites.
03:22C'est un pays, et ça va vous surprendre d'ailleurs quand vous allez rentrer en France, quand vous allez
03:26venir en France,
03:27où la question de l'entraide et du partage est quand même largement diffusée dans la société des classes les
03:35plus riches,
03:36mais aussi des gens qui sont le plus en difficulté, des classes les plus en difficulté de la société.
03:40Et ça presque, ça va être un marqueur dans votre vie, cette culture nationale et d'enfance que vous avez
03:49connue du partage,
03:51du respect des uns des autres, du fait qu'on n'essaie pas de voler dans la poche de l
03:54'autre immédiatement, etc.
03:55C'est un vrai marqueur je pense.
03:57C'est sûr, et je pense que c'est caractéristique aussi des pays assez pauvres,
04:03où finalement la survie de chacun dépend beaucoup de la coopération avec ses voisins, avec ses amis.
04:10Et donc c'est un pays de partage, c'est aussi un pays où les écarts entre les pauvres et
04:17les riches étaient très étroits.
04:18Nous parlions, je pense à l'époque, des quarts de 1 à 7 au maximum.
04:25Et il n'y a pas d'hôpitaux privés, il n'y a pas d'école privée.
04:30Donc les riches et les pauvres se retrouvent dans les mêmes institutions.
04:35Et il y a surtout cette culture de l'égalité.
04:39Il n'est pas bien vu de se distinguer, de vouloir paraître meilleurs que les autres.
04:47Et en Norvège, c'est toujours un compliment de dire à quelqu'un qui a réussi,
04:53je ne sais pas, un chirurgien ou un prix Nobel de littérature,
04:57pouvoir dire, il est comme nous autres, il n'a pas pris la grosse tête.
05:05Et le fait d'être comme les autres, c'est une grande qualité en Norvège.
05:10– À 18 ans, ça va forger une partie de votre destin aussi, de votre vie, de votre destin tout
05:17simplement.
05:18Ces « vertus » que vous connaissez dans votre enfance.
05:21– C'est sûr que l'éducation vous marque à tout jamais.
05:26Et c'est l'idée que la vie consiste à ne pas simplement être égoïste et vivre pour soi.
05:36Et ça nous est même présenté comme un espèce de contre-modèle.
05:39C'est-à-dire, le grand malheur, ça serait de mourir tout seul dans un château bien meublé.
05:44Et que pour nous, le bonheur, c'est d'être avec les autres.
05:50Et nous avons une culture de ce qu'on appelle « coussin », c'est-à-dire être bien ensemble
05:57avec des bougies, de la bonne musique, et simplement laisser passer le temps
06:03et profiter de l'existence.
06:05– À 18 ans, vous venez en France.
06:08Vous ferez différents métiers, mais vous êtes surtout fille au père dans une famille française.
06:13Pourquoi vous avez choisi la France finalement ?
06:15– Mais il faut se remettre, là nous sommes dans les années 60, je viens en France en 64,
06:23et la France paraissait incroyablement attirante pour la jeunesse norvégienne.
06:31D'abord par la douceur de vivre, parce que chez nous le climat est rude,
06:36et aussi par la qualité de la vie intellectuelle.
06:41on a vu tous les films des réalisateurs français, comme Truffaut par exemple.
06:48Et donc Paris fait bien rêver déjà, et je pense que ça n'a jamais fini.
06:53Je pense que Paris attire toujours des jeunes du monde entier.
06:58– Et donc là, vous allez faire vos études supérieures, droits, sciences po, à Panthéon, à Sass.
07:05Vous réussissez un concours difficile, j'allais dire, à plus forte raison quand on vient de Norvège,
07:09le concours national de la magistrature.
07:11Vous êtes d'abord nommé à Orléans à cet an 1990, juge d'instruction, et puis ensuite…
07:16– En 1981.
07:17– Pardon, oui, c'est ça.
07:19Et puis en 1990, c'est ça que je voulais dire, juge d'instruction au pôle financier du palais de
07:24justice de Paris.
07:26Et là, vous allez découvrir un univers que vous ne connaissiez pas,
07:31et qui était loin de vos préoccupations d'une certaine manière,
07:35un univers impitoyable, c'est le cas de le dire.
07:37Vous tombez un peu de haut quand vous rentrez dans ce milieu,
07:41et que vous commencez à comprendre comment ça marche, ou comment ça ne marche pas.
07:44– C'est une vraie éducation politique, de voir le dessous des cartes,
07:49parce que c'est vrai que lorsque je commence ce travail,
07:54je pense sincèrement que les institutions fonctionnent bien,
07:58les institutions internationales, et que le souci du bien commun domine le monde.
08:04Je pense que les patrons des grandes entreprises ont le bien-être de leurs ouvriers
08:11au centre de leur préoccupation.
08:14et je découvre, je découvre vraiment la corruption ici,
08:21et les personnes que j'interroge se chargent de m'affranchir,
08:28et me disent que, Madame Joly, il n'y a que des juges pour ne pas savoir
08:33que le capitalisme français se construit avec des délits d'initié, par exemple.
08:38« Pourquoi est-ce que vous vous intéressez à mon tout petit délit d'initié à moi ? »
08:42C'est si peu de choses.
08:45Et je découvre surtout, à travers l'affaire Elf,
08:50combien c'est facile de déposer 10 millions de dollars sur un compte bancaire à Genève,
08:56ou en retirer 40, les mettre à un sac poubelle, traverser la rue et les redéposer
09:02pour essayer de couper la traçabilité.
09:05Et je comprends alors que la réglementation anti-blanchiment,
09:11qui pèse sur les banques depuis 1989,
09:15« Know your customer » et toutes les directives que nous avons établies ici,
09:20au Parlement européen, nous sommes maintenant à la sixième directive anti-blanchiment.
09:26Là, à l'époque, c'était le premier et le deuxième.
09:29Vraiment que les banques s'étaient assis dessus,
09:31et qu'ils blanchissaient tous les jours de grandes quantités,
09:36sans que cela ne dérange personne.
09:39Je dois dire que cela a bien changé.
09:41Il y a eu des scandales tellement énormes,
09:45et des sanctions contre les responsables,
09:49qu'aujourd'hui, il y a d'abord une législation bien renforcée,
09:54et je pense que le personnel de la banque est éduqué maintenant.
10:01Ils savent qu'ils prennent des risques,
10:03et qu'ils peuvent perdre leur licence d'exercer,
10:08notamment aux États-Unis, par exemple, s'ils ne respectent pas les règles.
10:11Alors, pour arriver à ce stade,
10:14où on a commencé à dire que ce n'était pas normal,
10:16il a fallu des exemples, entre guillemets,
10:19c'est-à-dire des choses qui soient si connues par tout le monde,
10:22médiatiquement, qu'on dise, attendez, là, il y a un petit souci,
10:25que ça devienne un débat d'opinion partout,
10:28que tout le monde en parle.
10:29Et vous avez largement contribué à jouer ce rôle-là,
10:32puisque vous allez enchaîner les affaires qui vous rendront célèbres.
10:37Tout d'abord, l'affaire Tapie, Crédit Lyonnais,
10:40ensuite, encore une affaire de Tapie contre l'administration fiscale,
10:44pour les raisons que vous disiez tout à l'heure.
10:47Vous allez rencontrer une série de gens dont on peut dire,
10:50pour le moins, mais vous le disiez à l'instant,
10:52qu'ils étaient fourbes et pas tellement,
10:54et pas recommandables et pas francs.
10:56Mais par contre, pour Tapie, vous dites,
10:59il était comme les autres,
11:00mais il avait quelque chose en plus qui était impressionnant.
11:02– C'est sûr, c'est pas du tout la même catégorie de personnes.
11:09Tapie, c'est quelqu'un de populaire,
11:12qui vient des milieux populaires,
11:14qui s'est fait tout seul, avec la force de poignet,
11:19mais qui trichait aussi constamment.
11:24Et il avait bien compris comment ça marchait.
11:28Il avait surtout une très bonne relation à son banquier,
11:32qui le suivait dans ses entreprises.
11:35On parle là de la STBO,
11:37qui était une filiale du Crédit Lyonnais,
11:40et avec un banquier qui s'appelait M. Despecaille,
11:44qui débloquait 2 milliards lorsqu'il achète Adidas.
11:48Lorsque Tapie achète Adidas, il n'a pas 10 euros.
11:52Il n'a rien, il n'a que des dettes.
11:54Il a, si je me souviens bien,
11:56169 millions de dettes, de francs à l'époque.
12:00Et il téléphone à son banquier, il dit,
12:03« Il me faut 2 milliards. »
12:05Et il les a.
12:08Ensuite, il avait du mal à les rembourser,
12:10et ça donnait la grande histoire
12:13de la contestation entre Tapie et les Crédits Lyonnais,
12:19et que Tapie a perdu.
12:22Mais humainement, c'était quelqu'un d'attachant,
12:27et surtout, je l'ai vu au plus exactement.
12:32Moi, je ne l'ai jamais détenu, Tapie.
12:33Moi, je l'avais mis sous contrôle judiciaire,
12:35mais à l'époque où j'instruissais ses dossiers,
12:39il était détenu par d'autres juges,
12:42notamment de Valenciennes, je pense.
12:44Et donc, le directeur de la prison me disait
12:48qu'il avait un comportement très sportif en prison,
12:52et que notamment, il pouvait lui confier
12:56des jeunes déprimés, par exemple,
13:00il les mettait dans sa cellule,
13:02et il organisait aussi des matchs de foot
13:04pour les autres détenus.
13:06Donc, c'était un très bon élément en prison.
13:09Et ça, pour moi, c'est important.
13:11Ça dénote une qualité humaine
13:14qu'on ne trouvait pas chez les grands patrons, par exemple,
13:17qui était beaucoup plus égoïste.
13:19Dans les affaires qui suivent,
13:21notamment l'affaire Elf,
13:22et ensuite l'affaire, on en reparlera tout à l'heure,
13:27l'affaire qui touche le président du Conseil constitutionnel à l'époque,
13:30et que vous allez vous rapprocher de la tête de l'État.
13:34On n'a plus affaire à des capitalistes secondaires.
13:40On a affaire à la tête de l'État.
13:42Vous commencez à frouler.
13:44Et là, vous vous rendez compte
13:45que vous entrez dans une zone dangereuse,
13:48que vous franchissez des lignes rouges,
13:50ou en tous les cas, que vous êtes prêts de les franchir.
13:53Et ça, c'est un moment crucial dans votre carrière,
13:56puisque ça va avoir des tas de conséquences,
13:57y compris dans la renommée que vous aurez,
14:00pour avoir mené à bien ces affaires-là.
14:02Je pense que ce qu'il faut retenir,
14:05c'est que l'affaire Elf,
14:06il était vraiment énorme, colossal.
14:10Il y avait 256 tomes.
14:13Tom, c'est des classeurs en carton
14:16où on met des documents.
14:18Il fallait trois mois, simplement, pour lire le dossier.
14:22Et il y avait aussi énormément de documents saisis.
14:26Ça remplissait une pièce.
14:28Et ce qui est remarquable dans le dossier Elf,
14:31c'est que l'enquête a pu aboutir,
14:34mais qu'ensuite,
14:36l'institution judiciaire a été capable de le porter.
14:40C'est-à-dire, à l'audience,
14:42le président maîtrisait ces 256 tomes,
14:45a bien maîtrisé son audience.
14:47Et à l'issue de l'audience,
14:51sur les 37 personnes renvoyées,
14:5335 ont été condamnées.
14:55Et la plupart aux peines
14:57les plus sévères prévues par la loi.
15:00Ensuite, il y a eu appel.
15:02Et la Côte d'appel de Paris,
15:04l'année d'après,
15:06a confirmé et aggravé, pour certains,
15:10le quantum de la peine.
15:12Ensuite, il y a eu recours
15:14pour voir en cassation.
15:15Et la Côte de cassation aussi a confirmé.
15:18Donc, c'est toute la chaîne pénale
15:21qui a fonctionné.
15:22Parce que, dans la plupart des pays,
15:24on voit des enquêtes qui sont bien faites,
15:27mais où, à un moment donné,
15:31l'institution n'y arrive plus.
15:34Ce qui s'est passé, par exemple,
15:35pour l'affaire Siemens en Allemagne,
15:37pour beaucoup de dossiers,
15:39ils avortent,
15:41parce que la pression est très grande.
15:43Et actuellement, par exemple, en Italie,
15:46on a vu un dossier
15:48qui était porté
15:50par un des procureurs de Milan
15:54des mains propres,
15:56Fabio de Pasquale,
15:59avec des preuves béton
16:00de la corruption des ENI,
16:03et on parle là de corruption en milliards,
16:05pour avoir des champs pétroliers au Nigeria.
16:10Il y a des morts dans le dossier.
16:12Mais l'institution n'a pas supporté le dossier
16:17et a relaxé l'ensemble des protagonistes
16:22avec un très mauvais raisonnement juridique.
16:24dont il me semble
16:27que l'OCDE,
16:29dans son comité de lutte contre la corruption,
16:33devrait s'assouir.
16:35Ce qui veut dire que,
16:36dans votre carrière,
16:38où vous alliez très loin,
16:39effectivement, dès le début,
16:40vous avez senti
16:41que l'institution judiciaire française,
16:44en l'occurrence,
16:45puisqu'on parle d'affaires françaises,
16:46vous suivez.
16:48Alors, j'étais tout à fait soutenue.
16:49J'étais soutenue par celles qui précidaient
16:54ou qui géraient les juges d'instruction.
16:57J'étais soutenue par les magistrats
17:01de la Cour d'appel.
17:02Je ne les connaissais pas,
17:04mais ils confirmaient mes ordonnances.
17:07Parce que vous imaginez bien
17:09que quand vous mettez en examen
17:12le président du Conseil constitutionnel,
17:15ils vont utiliser tous les voies...
17:17Oui, tous les voies de recours.
17:20C'est-à-dire qu'il n'y a pas une décision
17:21qui ne va pas en cours de cassation.
17:24Et donc, je dirais que l'institution
17:27n'a pas tremblé.
17:28Et que ça, c'est remarquable.
17:30Et en ce sens-là,
17:32l'affaire Elf est un des seuls dossiers
17:36qui est allé au bout.
17:38Et là, je trouve que ça vaut la peine
17:41vraiment de souligner
17:43la qualité des magistrats
17:44dans toute la chaîne.
17:45L'affaire Dumas également,
17:46puisqu'il a été obligé
17:47de donner sa démission malgré tout.
17:49Et ça, c'est quand même une conséquence
17:50du travail qui a été fait par la justice.
17:53Donc là, vous étiez carrément
17:55au cœur de l'État.
17:56Vous étiez au sommet de l'État.
17:58Oui.
17:59Sachant que vous avez travaillé
18:01comme juge d'instruction
18:03avec des régimes politiques,
18:04enfin des régimes politiques,
18:05des partis politiques différents.
18:07Oui.
18:07Mais à chaque fois,
18:08là, dans l'affaire Dumas,
18:10vous étiez vraiment à la tête de l'État.
18:12Et pareil, ça a été...
18:13Vous l'avez ressenti comme quelque chose de difficile.
18:16Il se comportait comment avec vous ?
18:17Il était assez suffisant et arrogant.
18:22Je pense qu'il n'y croyait pas vraiment
18:24que nous irions bout.
18:27Il pensait bien que ses protections à lui
18:31allaient avoir raison de nous.
18:33Mais là, nous étions deux.
18:35Il y avait Laurence Wyshnevski avec moi.
18:38Parce que l'affaire Dumas
18:40des vieilles Chancourt
18:41est un petit dossier parallèle
18:44au dossier Elf.
18:45Mais nous avions ouvert un dossier séparé
18:49en raison aussi de la qualité des suspects
18:53pour que ça aille éventuellement plus vite pour lui.
18:56C'est vrai que j'ai eu des avertissements
18:58tout à fait sérieux
19:00pour dire qu'il ne fallait pas toucher
19:04à la vente d'armes.
19:06Et ça, on a été extrêmement clair là-dessus.
19:10Et j'ai fait savoir que j'avais compris ça
19:13et que je ne chercherais pas.
19:15Parce qu'il ne faut pas être kamikaze.
19:17Je veux dire, il faut faire ce qu'on peut faire
19:21sans risquer sa vie.
19:23Mais rappelons quand même
19:24que vous avez vécu sous protection policière,
19:27que vous avez été menacée de mort
19:29et que vivre sous protection policière,
19:31ce n'est pas une sinecure.
19:33C'est-à-dire que votre vie est bouleversée entièrement.
19:35Votre vie personnelle.
19:36Vous avez connu cette expérience-là.
19:38J'étais protégée très...
19:38Comme d'autres juges en Italie, par exemple.
19:40Les juges terroristes sont systématiquement protégés.
19:45Chez les juges financiers, c'était rare.
19:47Je pense que j'étais la première.
19:51Et la protection s'est imposée à moi.
19:54C'est-à-dire que le procureur adjoint
19:58me convoque un jour pour dire
19:59qu'il sait de source très sûre que je suis en danger
20:04et il me recommande de demander une protection.
20:07Et plus tard, c'est le premier précédent de la cour d'appel
20:11qui me dit de me tenir éloignée des fenêtres
20:14et qu'il le sait aussi de source très sûre.
20:17Et donc ça, je l'ai pris très au sérieux.
20:19Et pendant toute la période où j'étais protégée,
20:25je respectais bien les règles.
20:27Respecter les règles quand on est protégé,
20:29ça veut dire, par exemple, ne pas ressortir
20:31une fois que vos gardes de corps vous ont installés chez vous.
20:35Et si vous découvrez que vous avez oublié
20:37votre journal et le pain,
20:38vous ne pouvez pas sortir le chercher.
20:41Donc c'est des contraintes.
20:44Et c'est aussi une contrainte.
20:46Au début de ma protection,
20:48nous avions un garde de corps
20:51avec une mitrailleuse
20:55installée ou une arme collectif,
20:57un grand truc,
20:59installée dans notre bibliothèque.
21:00Parce que notre maison avait tellement d'ouvertures
21:03qu'ils ne pouvaient pas les garder de l'extérieur.
21:06Et donc ça, c'est évidemment très lourd.
21:08Et ça a pesé très lourd dans ma vie.
21:10Plus de vie personnelle.
21:12Alors la finance internationale,
21:13vous en parliez tout à l'heure,
21:14on parlait de la France,
21:15mais évidemment, c'est partout pareil.
21:17Vous avez traité d'autres affaires en Afrique,
21:20en Islande, qui avaient été ruinées
21:21par la crise des subprimes.
21:24Rappelons-là, vous êtes l'amie de leur...
21:25Oui, ils avaient été ruinés par leurs banquiers.
21:26C'est ça.
21:27Qui n'étaient pas vraiment des banquiers.
21:29Qui étaient des copains des partis politiques
21:32lorsqu'ils ont privatisé les banques.
21:35Et il y en avait un, deux,
21:37qui disaient d'une façon très amusante
21:39que pour devenir un bon pêcheur,
21:42parce que l'Islande, elle vit de la pêche.
21:44Il vivait de la pêche.
21:46Il faut trois années.
21:48Pour devenir un banquier, il faut trois mois.
21:51C'est relativement facile.
21:53Et c'était ça qu'ils avaient appliqué.
21:54Mais ils avaient compris comment
21:57tromper la Banque centrale européenne,
21:58par exemple.
21:59Parce qu'ils avaient ouvert une filiale
22:01au Luxembourg,
22:02qui, elle, avait accès
22:04à la manne de la Banque centrale.
22:07Parce qu'ils pouvaient
22:09présenter comme collatéral
22:10pour leurs prêts
22:11du papier qu'ils imprimaient
22:14sans limite en Islande.
22:16Vous parliez de l'Europe.
22:18On est ici au Parlement européen,
22:20maison que vous connaissez parfaitement bien.
22:22L'hémicycle est juste devant nous.
22:25Vous y avez été députée européenne
22:27pendant deux mandats.
22:28C'était pendant dix ans.
22:30J'allais dire, par rapport à tout
22:32ce que vous êtes en train de dire,
22:33quel bilan est-ce que vous en tirez ?
22:35Est-ce que, vraiment,
22:36on peut réellement y faire des choses ?
22:38Parce que c'est toujours une question
22:39que tout le monde se pose en permanence.
22:41Ce Parlement européen,
22:42il sert à quoi ?
22:43Sur des questions aussi centrales
22:45que celles dont vous parlez là,
22:47on a envie de se dire
22:48qu'est-ce qu'a fait l'Europe ?
22:50Est-ce qu'on a avancé, progressé ?
22:53Est-ce que c'est ce Parlement,
22:54un outil qui vous a apporté
22:56quelque chose dans votre combat ?
22:57Alors, la réponse est absolument oui.
22:59Le Parlement européen
23:00est une institution très importante.
23:03L'Union européenne est une institution
23:05très importante.
23:06Et pendant les dix années
23:08où j'étais députée,
23:09nous avons voté des législations fondamentales
23:13qui changent la vie des citoyens européens.
23:16Tout ce qui concerne la protection
23:18de l'eau, par exemple.
23:20Tout ce qui concerne la protection
23:22de l'habitat des animaux,
23:24la qualité de la terre.
23:25Mais en matière financière,
23:29les directives anti-blanchiment,
23:32c'est l'Europe qui les font
23:34et ça s'impose à tous les États membres,
23:38tous les États associés.
23:42Et ce n'est qu'au niveau européen
23:45qu'on peut essayer,
23:46qu'on peut espérer changer les choses.
23:49Et je pense, par exemple,
23:51au commissaire Margaret Westhager,
23:54qui a vraiment utilisé
23:55tous les instruments existants
23:57lorsqu'elle prend une sanction
24:00contre Apple
24:01pour avoir bénéficié d'une aide
24:06illégitime de la part de l'Irlande
24:08parce qu'elle avait eu
24:09un rescrit fiscal,
24:12le taux officiel en Irlande
24:14de 12,5 % d'impôt
24:16et Apple payait 0,05.
24:19Margaret Westhager avait calculé
24:22que sur la période
24:24sur laquelle elle enquêtait,
24:26cela faisait 13 milliards
24:27de cadeaux pour Apple
24:29et elle a demandé à Apple
24:32de verser 13 milliards
24:33à l'Irlande.
24:36Ils ont amené ça
24:39au tribunal
24:40qui a donné raison à Apple,
24:45mais Margaret Westhager
24:46a fait appel
24:47et au niveau de l'Appel,
24:49ils ont confirmé
24:50que c'était un soutien illicite.
24:53Et donc, on voit bien
24:54que seule l'Europe
24:56pouvait tordre le bras d'Appel.
24:58Et c'est d'autant plus vrai aujourd'hui
25:00avec Trump au pouvoir
25:04aux États-Unis.
25:06Il n'y a que l'Europe
25:08et sa réglementation
25:09dans tous les domaines
25:11pour résister
25:14aux États-Unis
25:15et à sa nouvelle volonté
25:17de suprématie
25:19et de réglementer
25:20le monde entier.
25:21Et donc,
25:22c'est extrêmement important
25:24que l'Europe le comprenne
25:27et pour sa défense
25:28et pour ses marchés financiers
25:32et, je dirais,
25:33pour ses impôts.
25:36Il faut comprendre
25:37que pendant 30 ans,
25:40nous avons bataillé
25:42pour imposer
25:43un taux d'imposition minimale
25:46à toutes les entreprises.
25:48Et nous avons bataillé
25:49pour que les multinationales
25:52soient imposées unitairement
25:54à Apple comme une unité,
25:57Veolia comme une unité,
25:58la BNP comme une unité.
26:00Parce que vous savez
26:00que toutes ces entreprises
26:01ont des centaines de filiales
26:04qui ne servent à rien d'autre
26:05qu'à optimiser
26:09les prix de transfert
26:10pour vider
26:13les entreprises
26:14en France,
26:15par exemple,
26:17de tous bénéfices.
26:19Et donc,
26:20au bout de toutes ces années,
26:22l'Europe avec l'OCDE,
26:24nous étions arrivés
26:25en 2021,
26:28en octobre,
26:29je crois,
26:30à un accord
26:31qui n'est pas idéal,
26:33mais qui est un énorme progrès.
26:35C'était
26:35une imposition minimale
26:37de 15 %
26:38sur les bénéfices
26:40et,
26:41pour les très grandes entreprises,
26:43la taxation unitaire.
26:45Et pour moi,
26:46ça, c'était un achievement.
26:47C'était vraiment
26:49ce qu'il fallait faire
26:51pour obtenir
26:53que les multinationales
26:54contribuent
26:55à la société
26:56dans laquelle
26:57ils travaillent
26:58et bénéficient
26:59de nos écoles,
27:00nos universités,
27:01nos routes,
27:01nos hôpitaux.
27:02Il est complètement
27:04absurde
27:05qu'ils ne contribuent pas.
27:07Et là,
27:10lundi,
27:11cette semaine,
27:12Trump a signé
27:14en public
27:15l'ordre
27:16de retirer
27:17l'Amérique
27:18de l'accord
27:20financier
27:20de l'OCDE.
27:24Je ne sais pas
27:25quand vous avez vu,
27:25juste anecdotiquement,
27:26mais quand vous avez vu
27:27cette image,
27:28comme tout le monde,
27:29qui a fait le tour du monde,
27:30de Trump
27:30entouré
27:31des milliardaires
27:34à la télévision
27:35le jour
27:36de son atrialisation,
27:37le jour
27:37où il devient président
27:38des États-Unis,
27:39vous connaissez
27:40ces gens,
27:41vous savez
27:41qui sont les gens
27:42qu'il y a autour de lui.
27:43Qu'est-ce que ça
27:44vous a inspiré,
27:45cette image ?
27:48Alors,
27:49le premier réflexe
27:51pour moi,
27:52c'est de dire
27:53que ces milliardaires
27:55sont devenus
27:55milliardaires
27:56aussi en raison
27:58des régimes fiscaux
28:01avantageux,
28:01à force des contrats
28:03qui sont trop favorables,
28:05à force des spéculations
28:06et surtout,
28:08à force
28:09d'avoir
28:12une distribution
28:13trop inégalitaire.
28:14Le grand scandale
28:16des dernières
28:1730-40 années,
28:18c'est l'augmentation
28:20des inégalités,
28:21pas simplement
28:22en France,
28:23mais aux États-Unis,
28:25dans tous les pays
28:26développés,
28:27pour ne pas parler
28:28de pays
28:29en voie de développement
28:30où les inégalités
28:31sont encore plus énormes.
28:32et ça,
28:34en Europe,
28:35on essaie
28:36de le corriger.
28:37Et là,
28:38de voir
28:39que Trump
28:40dit qu'il va
28:41abolir
28:42toute réglementation
28:43de protection
28:44de la nature,
28:45de l'environnement
28:46et des minorités,
28:48il va abolir
28:49les textes
28:51sur l'égalité
28:53de chance.
28:55C'était un recul,
28:56mais surtout,
28:57je me suis dit,
28:58ça,
28:59je l'ai déjà entendu,
29:00c'est vieux.
29:02Ces théories économiques,
29:03là,
29:04elles ont faillies.
29:06Nous les savons
29:06scientifiquement
29:07que ça ne marche pas
29:08de mettre
29:09des barrières douanières
29:10et de favoriser
29:11les riches
29:12d'une façon outrageuse.
29:13Ça ne marchera pas.
29:15C'est exactement
29:17ce que Reagan a fait
29:18dans les années 80.
29:19Il n'y a rien de nouveau
29:20sur le soleil.
29:21Et en fait,
29:22cette politique,
29:23elle a été
29:24rejetée
29:25dans les urnes,
29:26partout.
29:28Trump est vieux,
29:30son logiciel
29:31est vieux
29:33et les pauvres gens
29:34qui ont voté pour lui
29:35en pensant
29:36que leur sort
29:37allait s'améliorer,
29:38je pense qu'ils vont
29:39vite déchanter.
29:41Mais ce qui est vrai,
29:43c'est que là,
29:44il a envie d'engager
29:45le bras de fer
29:46avec l'Europe
29:46parce qu'il nous vit
29:48comme concurrents.
29:50Et là,
29:51il faut que l'Europe
29:53reste bien solide
29:56et fort
29:57de ses 460 millions
30:00d'habitants
30:00de son premier marché
30:02solvable au monde,
30:03nous sommes beaucoup
30:04plus importants
30:05que les États-Unis.
30:06C'est bien sûr.
30:07Et tu vois une mesure
30:09que l'Europe
30:12devrait adopter.
30:16Si Trump réellement,
30:18sérieusement,
30:20enlève toute taxation
30:21sur les multinationales,
30:23nous devrions les taxer
30:25à l'entrée de l'Europe.
30:27L'idée est très simple.
30:29Si, par exemple,
30:31pour Apple,
30:32la France représente
30:345% de son marché,
30:37nous devrions leur demander
30:395% de l'impôt
30:41qu'ils auraient dû payer
30:42en France
30:43si c'était imposable
30:45chez nous.
30:46Et donc,
30:46pour l'Italie,
30:47c'est peut-être 4%,
30:48pour l'Allemagne,
30:49c'est 6%.
30:50On peut soit le faire
30:52au niveau européen,
30:53soit même
30:54pays par pays.
30:55C'est donc être
30:56collecteur d'impôts
30:58de dernier ressort.
30:59Ce mécanisme
31:00était prévu
31:01dans l'accord
31:04de l'OCDE
31:06de 21.
31:06Ils avaient prévu
31:08un mécanisme
31:08de collecteur d'impôts
31:10en dernier ressort.
31:11Si, par exemple,
31:12Cayman Island
31:13n'appliquait pas
31:14un impôt,
31:16le texte prévoyait
31:17que l'État
31:18où est le siège
31:19de l'entreprise
31:20peut le faire.
31:22Et donc,
31:22c'est exactement
31:23le même mécanisme,
31:24sauf qu'on laisse tomber
31:26l'État
31:26où est le siège,
31:27on dit
31:28l'État
31:29qui a le marché.
31:30Et donc,
31:31les mécanismes existent.
31:33Il faut les trouver,
31:34il faut les mettre en place,
31:36il ne faut pas avoir peur,
31:37mais il faut prendre
31:38très au sérieux
31:39ce qu'il dit Trump.
31:40Et ça,
31:40c'est valable
31:41en matière
31:42de gestion financière,
31:43en matière
31:44d'intelligence artificielle
31:46et en matière
31:46de défense.
31:48Nous devons coordonner
31:50nos défenses européennes
31:52pour être capables
31:53de nous défendre
31:55tout seuls.
31:56Merci beaucoup,
31:58Eva Jolie,
31:58pour toutes ces analyses
32:00actuelles.
32:00Vous continuez,
32:01je le rappelle,
32:01vous êtes avocate,
32:03donc le combat continue.
32:05Et d'après ce que vous venez
32:07de nous dire,
32:07ce n'est pas terminé,
32:08il y a du pain sur la planche,
32:10plus que jamais ça a été.
32:11Je rappelle,
32:12alors on retrouve
32:13beaucoup de choses
32:14de ce que vous dites
32:14et bien d'autres,
32:15évidemment,
32:16qu'on n'a pas dites
32:16et qui sont passionnantes
32:17dans votre livre,
32:19dont je rappelle le titre,
32:21j'ai passé une nuit
32:22d'hiver dehors.
32:23Merci encore mille fois
32:24d'être venu
32:25sur le plateau
32:26de l'Humanité.
32:27À bientôt.
32:29Continuons,
32:30continuez,
32:31et on se revoit
32:32un de ces jours,
32:32c'est absolument certain.
32:34Merci encore une fois,
32:35Eva Jolie.
32:35Merci à vous
32:36qui avez suivi
32:37cet entretien.
32:38À très bientôt.
32:39Au revoir.