- il y a 7 minutes
MeToo, retraites, Gaza, Ukraine,... : les remises de prix sont
régulièrement le théâtre de polémiques. La politique a-t-elle sa place
dans les festivals ? Où est passée la magie du cinéma ?
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NewsTranscription
00:00Vous me donnez la parole et je ne peux me contenter d'évoquer la joie que je ressens.
00:06Cette année, le pays a été traversé par une contestation historique, extrêmement puissante, unanime, de la réforme des retraites.
00:17Les films peuvent faire de nombreuses choses. Ils peuvent m'entraîner, nous terrifier, nous prendre au monde de l'imagination,
00:24nous rire et nous dire quelque chose sur le vrai monde que nous vivons.
00:28Serait-il possible que nous puissions regarder la vérité en face ? Prendre nos responsabilités ?
00:38Être les acteurs, les actrices d'un univers qui se remet en question ?
00:42Depuis quelque temps, je parle, je parle, mais je ne vous entends pas.
00:46Nous commençons, nous sommes tard, nous sommes tard.
00:48Les protestants de Palestiniens ont fermé les Oscars.
00:53Humanité a gagné.
00:54Maintenant, nous sommes ici comme hommes qui refutent leur jewishness de la holocaust being hijacked par un occupation qui a
00:59conduit à un conflit pour tant de gens innocents.
01:02Et despite le glit et le glamour de occasions comme ça, nous sommes avec les gens.
01:19Nous sommes au bord d'un projet d'austérité qui est conduit par des idées que nous appelons néolibérales, qui
01:29risquent de nous amener à la catastrophe, avec une petite minorité qui s'enrichit de manière honteuse.
01:36Ça y est, les beaux jours reviennent. Enfin, normalement, on ne sait plus trop.
01:40Mais s'il y a bien une chose que le dérèglement climatique ne nous prendra pas, c'est le Festival
01:45de Cannes.
01:49Enfin, jusqu'à ce que la croisette soit sous les eaux.
01:58L'indéboulonnable Festival de Cannes, emblème du cinéma français mais aussi du cinéma tout court, en est quand même à
02:04sa 77ème édition,
02:06même si en réalité c'est ses 85 bougies cette année pour des raisons sur lesquelles on va revenir.
02:11Alors cette année, qui va provoquer un esclandre ?
02:14Qui va profiter de son discours pour balancer une harangue au vitriol ?
02:18Bref, ça va être quoi ? Les polémiques. Et surtout, en conséquence, qui va encore se plaindre en 2024 que
02:24c'est une honte, que ça n'a pas sa place, que le cinéma, ça ne devrait pas être politique
02:29?
02:29Parce que ce vieux débat encrouté ne concerne pas que les demi-habiles sur Twitter,
02:34ou des youtubeurs ciné dont le modèle économique repose sur l'idée qu'un personnage pas blanc ou hétérosexuel, c
02:39'est déjà de la propagande.
02:41Non, ça dépasse largement ce problème, car en soi, on peut facilement défendre que les films eux-mêmes sont politiques,
02:48pour leur contenu, les sujets qu'ils abordent et comment ils les abordent, pour leur aspect formel aussi,
02:53qui soulève tout un tas de discussions politico-esthétiques depuis à peu près que le 7ème art existe.
02:587ème art, certes, qui est aussi une industrie, avec tous les enjeux que ça comporte.
03:03Alors récemment, on a de plus en plus vu ces débats se porter sur l'aspect politique des événements autour
03:08du cinéma.
03:09Lorsqu'entre deux petites coupettes de champagne, un artiste se permet depuis le prestigieux podium de donner son avis sur
03:16des trucs,
03:17irrébédiablement, ça fait jaser.
03:18Et si on écoute certains, le problème serait pas vraiment ce qu'ils disent, c'est qu'ils le disent.
03:24Vous avez choisi le mot « estomaquer » sur Twitter, un mot assez peu employé par les femmes et les
03:29hommes politiques.
03:29Pourquoi « estomaquer » ? Pourquoi ce mot ?
03:31J'ai senti ça, le souffle coupé et une douleur à l'estomac. C'est le mot qui m'est
03:38venu.
03:39Ça ne serait ni le lieu, ni le moment. Est-ce vraiment de bon ton de carjaquer ainsi une cérémonie
03:44à la gloire d'un art au-dessus de tout ?
03:47Vous pouvez faire des films politiques, des films engagés même, ça on aime bien, ça peut même vous rapporter des
03:53petites statuettes.
03:54Mais là, on est là pour le cinéma, pas faire de la politique.
03:58Alors puisqu'on peut s'attendre à ce que cette semaine soit le théâtre de nouvelles polémiques,
04:01on s'est dit que ça serait pas mal de parler de Cannes, des festivals et de toute cette pression.
04:06Je pense que mon discours n'était pas là pour aller dans le sens des décisions actuelles.
04:13Donc c'est vrai que je m'attendais évidemment à ça.
04:26Aujourd'hui, des festivals de Sinoche, il y en a 13 à la douzaine.
04:29Il y en a par zone géographique, par langue, par genre indé, institutionnel, de patrimoine, commerciaux.
04:35Ils ont tous un peu leur identité et leurs pattes.
04:38On s'attend tous à ce qu'on ne prime pas exactement les mêmes films à Sundance, à Berlin ou
04:42au MTV Movie Awards.
04:43Mais quel meilleur exemple que Cannes ?
04:46Cannes, c'est un peu le festival, avec une légitimité à toute épreuve,
04:50boxant dans la même catégorie que les Oscars, tout en ayant une image moins bassement hollywoodienne.
04:55Légitimité soutenue par une longue histoire et, désolé, c'est pas moi qui décide, une longue histoire politique.
05:02C'est même le moins qu'on puisse dire et ça, jour 1.
05:06On a un peu tendance à l'oublier derrière l'image paillettes, tapis rouges, cocktail au Martinez,
05:11l'hôtel, pas le syndicaliste, mais à la base, c'est même carrément un festival antifasciste.
05:17Donc déjà, on va revenir un peu sur cette origin story, parce que, quand même, si vous le saviez pas,
05:22c'est quelque chose.
05:23Faut garder en tête que le cinéma, c'est relativement jeune comme art, et encore plus dans les années 30.
05:28Pour vous dire, quand on envisage le premier festival de Cannes,
05:31il doit être parrainé par un des frères Lumière, qui sont toujours debout, toujours vivants.
05:35Lorsqu'en 1894-1995, après avoir réalisé le cinéma de Cannes Lumière,
05:42je tournais mes premiers films, la sortie de l'usine, l'arrivée d'un train en gare,
05:47et le timide petit essai de films comiques,
05:51j'étais loin, je le prie en fait, de prévoir le développement considérable
05:56que devait être parrainé par la suite l'industrie cinématographique.
05:59Et c'est même pas le premier festival consacré au cinéma.
06:02À ce moment-là, il y en a un seul, dans un pays qu'il n'a certes pas inventé,
06:05mais en a développé une industrie florissante.
06:08Un festival qui servira ensuite de modèle à tous les autres,
06:11la Mostra de Venise, créée en 1932.
06:14L'Italie, années 30, vous sentez venir un peu le contexte,
06:17il y a une coupe Mussolini et tout, pas la coupe de cheveux,
06:20c'est des prix de cinéma remis à la Mostra.
06:22Et alors, en 1938, une récompense est remise à La Grande Illusion de Jean Renoir.
06:26Très grand film, le monde entier parle de Jean Gabin,
06:29mais Renoir, compagnon de route du PCF,
06:32il a carrément fait des films produits par le parti,
06:34mais aussi par la CGT,
06:36puis plus généralement qui accompagnaient le Front Populaire.
06:39Bon, déjà.
06:40Mais pour en rajouter une couche,
06:41La Grande Illusion, c'est un film pacifiste sur 14-18.
06:47Mussolini et Hitler, ils l'ont un peu mauvaise,
06:49donc ils se disent que va falloir mettre un peu leur gros doigt de facho là-dedans.
06:52Les gens d'extrême droite étant réputés pour leur subtilité,
06:55l'édition suivante, La Mostra prime un film sans intérêt produit par le neveu de Benito,
07:00et tant qu'à faire, Les Dieux du Stade, pas le calendrier,
07:03un gros film de propagande nazi par Leni Riefenstahl, la cinéaste du régime.
07:08Alors que c'est même pas vraiment une fiction,
07:10mais bon, autant y aller franco.
07:12Scott !
07:13Scott !
07:13En fait, on a l'impression que c'est complètement débile,
07:16parce que c'est tellement grossier,
07:17tellement vraiment de la propagande et tout.
07:20En fait, à l'époque, Leni Riefenstahl,
07:21il faut quand même se mettre en tête que
07:22c'était quand même considéré vraiment comme du cinéma.
07:25Et genre, elle était invitée à des trucs et tout.
07:27C'était normal d'inviter des cinéastes de propagande nazie
07:30à des trucs de festivals, ce qui est assez fou.
07:32Mais Disney, il a reçu chez lui Leni Riefenstahl,
07:35ou elle, Disney, hein ?
07:36Donc il l'a invitée pour dire
07:37« Écoutez, moi aussi, je suis antisémite.
07:40Laissez mes films être exploités dans votre pays et tout. »
07:43Et en fait, les dieux du stade,
07:44maintenant, c'est pas trop un film
07:46que tu vas projeter en festival et tout.
07:47Mais ça a une vraie influence dans l'histoire du cinéma.
07:50Par exemple, dans Star Wars,
07:51Lucas, il prend beaucoup de plans
07:52au film de Leni Riefenstahl,
07:54notamment pour le côté l'Empire,
07:56parce que du coup, ça rappelle l'esthétique nazie, logique.
07:59Mais ce qui est ouf,
07:59c'est qu'en fait, il y a aussi des plans de Star Wars
08:01qui sont inspirés par les films de Riefenstahl
08:03où c'est pas du tout l'Empire.
08:04Genre notamment la scène
08:05où les rebelles donnent la médaille
08:07à la fin du premier film aux gens et tout,
08:10c'est complètement inspiré
08:11des films de propagande nazie.
08:13Sauf que bon, voilà,
08:13faut pas trop trop le dire
08:14parce que c'est pas une super bonne référence.
08:16Mais c'est quand même considéré
08:18comme des films importants
08:19de l'histoire du cinéma.
08:21Mais quand même,
08:22Riefenstahl, les dieux du stade et tout,
08:23c'est vraiment...
08:24Tu peux pas faire plus propagande, quoi.
08:26Là, il y a quand même
08:26deux, trois délégations
08:28qui trouvent que ça commence à puer
08:29et puis pas que pour le septième art,
08:31en particulier les Français,
08:33comme l'écrivain Philippe Erlanger
08:34qui soumet l'idée d'un contre-festival
08:36au ministre de l'Intérieur,
08:38Albert Sarrault,
08:38et à un autre mec
08:39vachement stylé
08:40qui s'appelle Jean Zé.
08:42Jean Zé, c'est un radical.
08:44Et alors, attention,
08:44à l'époque, ça veut pas dire
08:45qu'il est super vénère,
08:46c'est même le contraire.
08:47C'est plutôt le centre-centre-gauche.
08:49Et lui, il a été très actif
08:51dans le gouvernement du Front Populaire,
08:52sur l'éducation,
08:53où il a fait plein de trucs
08:54dont on bénéficie encore aujourd'hui,
08:56de moins en moins,
08:57mais c'est pas le sujet,
08:58et dans la culture.
09:00Les Anglais sont chauds,
09:01Hollywood ils sont chauds,
09:02les soviétiques sont chauds.
09:04En fait, à ce moment-là,
09:05Cannes, ça doit être littéralement
09:07les alliés avant l'heure,
09:08face à l'axe de la Mostra.
09:09J'ai pris le train le soir même,
09:11j'ai pas pu dormir,
09:12il y avait beaucoup d'événements
09:13qui m'empêchaient de trouver le sommeil.
09:15Et c'est alors
09:16qu'il m'est venu l'idée
09:17que la place était maintenant libre
09:20pour un autre festival
09:22qui aurait été, à l'époque,
09:23comme ça m'a dit en 1938,
09:25le festival du monde libre.
09:27Voilà, un festival
09:28que les Allemands auront pas,
09:29comme disent les vieux par chez moi.
09:31Je vous rassure, quand même,
09:32la Mostra, ça existe toujours,
09:33mais c'est plus du tout comme ça,
09:35même si sait-on jamais
09:36ce que l'avenir nous réserve.
09:37Par contre, il faut pas croire,
09:39ce nouveau festival,
09:39ça fait pas du tout consensus en France.
09:42Et ouais, à ce moment-là,
09:42il y a pas mal de gens,
09:43leur idée c'est
09:44faut pas énerver Hitler,
09:46et puis peut-être Mussolini
09:47sera de notre côté,
09:48après tout, faut discuter
09:49avec tout le monde,
09:50et puis si c'est que les Sudètes,
09:52blablabla.
09:52Ils ont eu le nez creux, quoi,
09:53comme chacun sait.
09:54Donc, il a fallu se battre
09:56politiquement
09:56pour créer ce fichu festival,
09:58et finalement,
09:59il doit avoir lieu en 1939.
10:01Tout est prêt,
10:02sélection internationale,
10:03il y a le magicien d'oz
10:05qui est un gros événement,
10:06les stars arrivent à l'hôtel,
10:08on met le champ au frais,
10:09et puis boum,
10:10le premier jour,
10:11les troupes allemandes
10:12envahissent la croisette.
10:13Non, évidemment,
10:14elles envahissent la Pologne,
10:15et vous connaissez la suite.
10:17Finalement,
10:17si le festival est effectivement
10:19créé en 1939,
10:20la première édition
10:21n'a lieu qu'après la guerre,
10:22en 1946.
10:23Et si vous voulez savoir
10:24une chose vraiment triste,
10:26c'est que Jean Zé
10:27n'a jamais vu son festival.
10:28Parce qu'il s'est fait assassiner
10:30par la milice.
10:31Pas par les Allemands,
10:32par la milice française.
10:34Assurez-vous,
10:35Madame Bordel,
10:36c'est français,
10:36c'est la police française.
10:38Enfin, Armand,
10:39le général de Gaulle
10:39n'a-t-il pas dit
10:40que toute la France
10:40avait été résistante ?
10:41En effet, il l'a dit.
10:45Il l'a dit.
10:48Eh oui.
10:49Tout ça pour dire
10:50les appels
10:51a laissé à tout prix
10:52la politique
10:53en dehors de ces grandes fêtes
10:54du cinéma.
10:56Désolé de gâcher
10:57le goût des petits fours,
10:57mais il y a une histoire
10:59à assumer à un moment.
11:00En fait,
11:00si au moindre truc,
11:02on a l'impression
11:02que tout est politisé,
11:04polarisé,
11:05c'est pas vraiment
11:05que ça l'est devenu.
11:06C'est peut-être au contraire
11:07qu'entre-temps.
11:08Tout ça a été largement
11:10aseptisé,
11:11dépolitisé.
11:11Évidemment,
11:12Alain n'est pas venu,
11:13mais il nous a envoyé
11:14un petit mot.
11:15Comme tu le sais,
11:16après avoir été longtemps
11:18contre l'immigration
11:19toute ma vie,
11:20je me retrouve maintenant
11:21dans une position
11:21d'immigré moi-même.
11:23À Lausanne, donc.
11:24Tenez,
11:25prenez deux mouvements sociaux.
11:262023,
11:27mouvement des retraites.
11:28Pas un petit mouvement,
11:29donc.
11:30À Cannes,
11:31dispositif policier,
11:32angoisse totale
11:33que des trublions
11:34viennent mettre
11:34leur godasse pleine de boue
11:35sur le tapis rouge.
11:36Le festival de Cannes
11:38nous appartient.
11:39C'est un endroit
11:39où les gens travaillent.
11:40Il n'appartient pas
11:41aux marques de luxe
11:42qui veulent se l'approprier.
11:43Les travailleurs,
11:44c'est à l'écran,
11:45dans des films sociaux
11:46bouleversants,
11:47mais pas dans la salle
11:48à s'exprimer
11:49pour eux-mêmes.
11:49Il est tout à fait légitime
11:50que pendant cette période,
11:52des travailleurs
11:52et des travailleuses
11:54puissent se faire entendre
11:55parce que sans eux,
11:56il n'y aurait pas de festival.
11:57D'autant plus
11:58au festival de Cannes
11:59qui, rappelons-le,
12:00a été créé aussi
12:01sous l'impulsion
12:02des militants et des militants
12:03syndicaux.
12:04maintenant comparé
12:05avec l'édition
12:05d'Anthologie
12:06de 68.
12:07Je souhaite que le festival
12:08s'arrête.
12:10Oui, mais...
12:12Il s'agit de manifester
12:14avec un retard
12:15d'une semaine et demie
12:16la solidarité
12:18du cinéma
12:19sur les mouvements
12:20étudiants et ouvriers
12:21qui se passent en France.
12:23Là, c'est même pas
12:24des syndicalistes
12:24et trois gilets jaunes
12:25toujours déter.
12:26C'est les cinéastes
12:27eux-mêmes
12:28qui foutent le boxon.
12:29Jean-Luc Godard,
12:30François Truffaut,
12:31Claude Berry,
12:31Masha Merrill
12:32et Claude Lelouch
12:33prennent la tête
12:33de la fronde.
12:34Ils veulent faire
12:34annuler le festival.
12:36Les salles de projection
12:37se transforment en agora
12:38où l'on s'engueule copieusement
12:39et Godard lance au réticent
12:48Ils font arrêter
12:51le festival avant la fin.
12:52Il y en a qui ont retiré
12:53leurs films,
12:54des jurés qui se sont barrés,
12:56pas de lauréat
12:56cette année-là.
12:57Tout ça pour soutenir
12:58le mouvement social.
12:59Ah ça, c'est d'un autre calibre,
13:00c'est sûr.
13:01Il y a eu plein d'autres
13:02moments politiques
13:02tout au long de l'histoire
13:03de ce festival
13:04et des autres.
13:05Ceci dit,
13:05il y a une chose
13:06qui se comprend.
13:07Le cinéma,
13:08l'art en général,
13:09ça a un côté un peu
13:10sacré et fédérateur,
13:11au-dessus de la mêlée.
13:12Quelque chose
13:12qu'on tient en haute estime.
13:14Alors forcément,
13:15on n'aime pas trop
13:16que ça soit rattrapé
13:17par de basses réalités
13:18matérielles
13:18et que la grande famille
13:19du cinéma
13:20se mette à s'engueuler
13:21comme un arpa de Noël.
13:22J'entends,
13:23j'entends.
13:24Seulement,
13:25au bout du bout.
13:26Est-ce qu'un cinéma
13:26qui refuserait
13:27de mettre les mains
13:28dans le cambouis
13:29qui n'aurait pas le courage
13:30de prendre parti,
13:31y compris en dehors
13:32des films eux-mêmes,
13:33bref,
13:33un art qui fâche personne,
13:35est-ce qu'il mériterait
13:36qu'on le tienne
13:37en si haute estime ?
13:38Est-ce que ça serait pas
13:39réduire l'art
13:40à son aspect divertissement,
13:42au sens littéral ?
13:51Surtout,
13:51est-ce qu'il n'y a pas
13:51quelque chose
13:52de plus insidieux,
13:53de plus dangereux même
13:54dans ces injonctions ?
13:56Les gens qui disent
13:56que tout ça n'a pas sa place
13:58dans ces événements,
13:59que la politique,
14:00au sens large,
14:01les idées,
14:02les causes,
14:02les valeurs,
14:03n'a pas sa place
14:04dans le cinéma.
14:05C'est marrant,
14:05j'ai l'impression
14:06que c'est comme par hasard
14:07toujours quand quelqu'un
14:08dit quelque chose
14:09qui leur plaît pas.
14:10Ah mais non,
14:10c'est pas parce qu'ils sont
14:11pas d'accord,
14:12ça c'est,
14:12voilà,
14:13c'est une coïncidence.
14:14Non,
14:14c'est le principe quoi,
14:15vraiment ça se fait pas.
14:17Nous vivons dans un temps
14:18où nous avons un homme
14:20qui nous envoie à la guerre
14:23pour des raisons fictitues.
14:24Nous sommes contre cette guerre,
14:26Mr. Bush,
14:27shame on you,
14:28Mr. Bush,
14:29shame on you.
14:30Les premiers Césars
14:31après la guerre en Ukraine,
14:32dans les discours
14:33de présentation des Césars,
14:35il y avait tout un truc
14:36de la guerre,
14:38c'est terrible,
14:39c'est affreux,
14:40mais show must go on,
14:42le cinéma,
14:43tu prends les derniers Césars là.
14:44Tous les mecs
14:45qui ont fait des interventions
14:46sur Gaza,
14:47déjà ils se sont fait défoncer.
14:48Ce qu'ils ont retransmis
14:49après sur les réseaux sociaux
14:50et tout, etc.,
14:51il n'y avait pas ces discours-là.
14:52Tu peux dire
14:53la guerre en Ukraine,
14:54c'est super grave et tout,
14:55dans le discours écrit,
14:56public,
14:57officiel du truc.
14:58Par contre,
14:58s'il y a deux, trois personnes
15:00qui, quand ils montent
15:01sur le plateau,
15:02disent
15:02« Ouais, au fait,
15:03Gaza, c'est chaud. »
15:05Oula, non,
15:06pas de politique
15:07dans les Césars,
15:08surtout pas.
15:08Donc, voilà,
15:09deux poids, deux mesures.
15:10Et allez,
15:11il y a même pire que ça.
15:12Plus tard,
15:13dans une interview,
15:13vous qualifiez son discours
15:14de « ingrat et injuste ».
15:16Et ce mot ingrat a dérangé
15:18parce qu'on pourrait y comprendre
15:19que Justine Triet
15:20ne serait pas assez reconnaissante
15:22envers le gouvernement,
15:23comme si le gouvernement
15:24avait aidé à produire son film
15:26et qu'elle avait accepté son aide
15:28pour ensuite le critiquer.
15:29Ce n'est pas le cas,
15:29mais c'est ce que beaucoup de gens
15:30peuvent comprendre
15:31et c'est là que la polémique a démarré.
15:33Le monde du cinéma
15:34ne devrait pas critiquer le pouvoir
15:36parce que le cinéma
15:37est subventionné.
15:38Parce qu'il y a des commissions
15:39qui donnent des feux verts,
15:40qui ouvrent des portes.
15:41Parce qu'on a des ministres
15:42qui s'occupent de vous,
15:43bande d'ingrats.
15:44Vous ne voudriez pas fâcher
15:45les ministères, quand même ?
15:46Cracher dans la soupe.
15:48Moi, mais écoute-moi bien,
15:50moi, je ne crache pas
15:50dans la main qui mourit.
15:51Je ne sais pas vous,
15:52mais je trouve qu'il pue un peu
15:54pour l'avenir du cinéma,
15:55ce discours.
15:56Et là encore,
15:57pas que pour lui.
15:58Revenons à Cannes,
15:59sur le contexte de sa création.
16:00En grattant sous les couches
16:01de strass accumulées
16:02au fil des années,
16:03et je sais que cette phrase
16:04va vous faire tiquer un peu peut-être,
16:06mais le festival de Cannes,
16:07c'est un genre d'acquis social.
16:09Oui, évidemment,
16:10ce n'est pas la retraite
16:11ou la sécu,
16:11mais c'est un peu
16:12la phase culturelle de tout ça.
16:14Non seulement il est issu
16:15de la lutte contre le fascisme
16:16avant-guerre,
16:17mais c'est carrément
16:18un fruit de la libération.
16:19C'est dans la foulée
16:20des institutions de 46
16:22et du Conseil National
16:23de la Résistance.
16:24Le CNC aussi,
16:26et tout ce qui sous-tend
16:27concrètement au cinéma français.
16:28Oui, ça fait presque bizarre
16:30de le rappeler
16:31quand on voit la gueule
16:31de certains trucs
16:32dans cette industrie.
16:33Ce n'est pas pour défendre
16:34les petits privilèges
16:35d'une bourgeoisie culturelle
16:37qu'on entend vachement plus
16:38pour défendre leurs potes prédateurs
16:39que quand il s'agit
16:40de soutenir le mouvement social.
16:42Je ne m'inquiète pas
16:42pour leur sort,
16:43et puis de toute façon,
16:44on s'en contrefiche.
16:45Et puis aussi,
16:46si ça pouvait s'arranger
16:47pour que des jeunes
16:47qui n'ont pas de combine
16:48puissent faire du cinéma quand même,
16:50eh bien, peut-être
16:51qu'on serait tous
16:52un peu plus contents
16:53de cette phrase
16:54si on se fait
16:54si ils combine quand même
16:55un peu le cinéma.
16:57Bon,
16:57eh bien, c'est très beau.
16:59Mais justement,
17:00si on veut dépoussiérer
17:01un cinéma en bourgeoisie,
17:03ça serait peut-être
17:03pas mal de revenir aux bases.
17:05Si le cinéma français,
17:06par bien des aspects,
17:07c'est un acquis social,
17:08un conquis même,
17:09comme on dit,
17:10il est à nous.
17:11La marchandisation
17:12de la culture
17:12que le gouvernement
17:13néolibéral défend
17:14est en train de casser
17:16l'exception culturelle française.
17:19Cette même exception culturelle
17:21sans laquelle
17:22je ne serais pas là
17:23aujourd'hui devant vous.
17:23Pas plus qu'on devrait
17:24remercier le gouvernement
17:26pour l'assurance chômage,
17:27la sécu,
17:28les retraites
17:28ou les autres biens communs
17:30qui nous restent,
17:30les institutions publiques
17:32n'appartiennent pas
17:33à la Macronie,
17:34elles n'appartiennent pas
17:34au gouvernement,
17:35elles n'appartiennent pas
17:36au pouvoir,
17:37ni à celui d'avant,
17:38ni au prochain.
17:39Elles nous appartiennent
17:40et elles appartiennent
17:41à celles et ceux
17:42qui les font.
17:43Alors,
17:43si on veut s'en servir
17:44pour gueuler,
17:45c'est notre droit.
17:46C'est eux
17:47qui les détournent
17:48via des mécanismes
17:49transformés en moyens de pression
17:51à leur fin politique.
17:53Je prends par exemple
17:54le tweet du député macroniste
17:55Guillaume Cadbarian
17:56et se demande
17:57s'il n'est pas temps
17:58d'arrêter de distribuer
17:59autant d'aide
18:00à ceux qui n'ont
18:01aucune conscience
18:01de ce qu'il coûte
18:02aux contribuables.
18:03Là-dedans,
18:03il y a deux problèmes.
18:04Déjà,
18:05l'idée qu'un artiste
18:06qui recevrait des fonds
18:07du gouvernement
18:07n'aurait pas le droit
18:08de critiquer le gouvernement.
18:09Or,
18:10non,
18:10vous le savez mieux que moi,
18:11le financement de ce film,
18:12comme tous les films,
18:13provient de plein de sources différentes
18:15et notamment du CNC
18:16qui dépend du ministère de la culture
18:17mais qui est autofinancé.
18:19C'est ça la clé.
18:19Tout ce discours sur l'art
18:21qui devrait rester neutre
18:22ou je sais pas quoi,
18:23d'accord,
18:24ça peut être sincère.
18:25C'est important aussi
18:26que ça aille au-delà
18:27des clivages du moment,
18:28qu'on puisse parfois
18:29penser au cinéma
18:30et pas à autre chose.
18:31En revanche,
18:32quand ça devient une injonction,
18:34à qui elle sert ?
18:35Cette contestation a été niée
18:39et réprimée
18:40de façon choquante
18:42et ce schéma
18:43de pouvoir dominateur
18:44de plus en plus décomplexé
18:45éclate dans plusieurs domaines.
18:48Évidemment,
18:48socialement,
18:49c'est là où c'est le plus choquant
18:50mais on peut aussi voir ça
18:52dans toutes les autres sphères
18:52de la société
18:53et le cinéma n'y échappe pas.
18:55Vouloir évacuer
18:56l'expression politique
18:57des artistes
18:58mais aussi
18:59de toutes les travailleuses
19:00et les travailleurs de la culture
19:01de manière générale.
19:02Affirmer qu'il devrait
19:03s'interdire
19:04toute critique publique.
19:06Sans quoi,
19:06on serait en droit
19:07de les priver de financement,
19:08de ne plus valider leurs projets,
19:10de les déclarer
19:11persona non grata
19:11à ces mêmes événements.
19:13J'imagine que ça,
19:14c'est pas la fameuse
19:15cancel culture
19:15que certains ont constamment à la bouche.
19:17Non,
19:18je dois pas avoir bien compris le concept
19:19mais c'est pas grave
19:20parce que ça ressemble
19:21à un autre truc
19:22qui lui a une longue histoire
19:23et une assez bonne définition.
19:25Ça ressemble
19:26à de la censure.
19:27Pas encore
19:27totalement directe,
19:29pour l'instant,
19:30mais par la pression sociale,
19:31par le portefeuille,
19:33par le carnet d'adresse,
19:33par les médias.
19:34Bon après,
19:35si ce qui importe
19:36c'est de ne pas briser
19:37la magie du champagne,
19:39de l'entre-soi
19:39et des discours
19:40qui fâchent personne,
19:41admettons,
19:42mais qu'on vienne pas prétendre
19:43que c'est ça,
19:44la magie du cinéma.
19:46Érigée comme un acte de résistance,
19:48cette manifestation internationale
19:50qui refuse toute idée
19:51de censure
19:52et de propagande
19:53doit nous rappeler
19:53aujourd'hui encore
19:54que la liberté d'oser,
19:56d'imaginer,
19:57de créer,
19:58de critiquer
19:59est la plus fragile des conquêtes.
20:05Sous-titrage Société Radio-Canada
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