- il y a 7 heures
Où est donc passé le cinéma qui accompagnait les luttes sociales ? Pour ce dernier épisode de la saison, on revient sur le rôle du 7ème art dans le mouvement social à travers l'histoire d'un film révolutionnaire maudit, qu'on a longtemps cru perdu : Soy Cuba. Qui sait ? Peut-être pourra-t-on en tirer quelques enseignements pour aujourd'hui ?
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NewsTranscription
00:00Il n'y a pas un seul film qui montre des problèmes ouvriers ou étudiants
00:05tels qu'ils se passent aujourd'hui.
00:07Il n'y en a pas un seul, qu'il soit fait par Forman, par moi, par Polanski, par François,
00:12il n'y en a pas, nous sommes en retard.
00:15Je vous parle solidarité avec les étudiants et les ouvriers
00:19et vous me parlez de travail et de gros plan.
00:22Vous êtes un bon retard.
00:34Quelle séquence quand même.
00:36Les manifs massifs et les un peu plus sauvages.
00:38Les grèves, les actions, les travailleurs déter qui relèvent la tête partout et qui lâchent rien.
00:43Une jeunesse mobilisée qui rentre dans la danse.
00:46Ça, quel plaisir.
00:47Et toutes ces images, les plus belles comme les plus terribles d'un peuple qui se soulève.
00:52Alors c'est le moment pour cette dernière émission de la saison de se poser la question.
00:56Il est où le cinéma là-dedans ?
00:58Qu'est-ce qu'il peut faire ? Et déjà, qu'est-ce qu'il fout ?
01:00A part des tribunes dans l'EB qui arrivent tellement tard que même des gros influenceurs ont réagi avant,
01:06on a des streamers qui soutiennent les caisses de grève, même parmi les plus mainstream.
01:09Côté, si vous clignez des grèves, vous allez dans les liens au-dessus là,
01:12et vous donnez de l'argent pour la caisse de grève, et je peux vous promettre que ça calme de
01:16fou.
01:16Et à côté, dans le ciné, on a qui à part Yvon le Bolloc ?
01:20Je parle en mon nom propre, mais il y a 70% des français qui pensent la même chose que
01:24moi,
01:25et qui aujourd'hui, ils sont prêts à voir la France cul par-dessus tête.
01:29Heureusement, depuis que j'ai écrit ces lignes, comme vous le savez, il s'est passé ça.
01:33Cette année, le pays a été traversé par une contestation historique, extrêmement puissante,
01:40unanime, de la réforme des retraites.
01:43Alors que tout avait été mis en place pour que le mouvement social ne vienne pas déranger la croisette,
01:48Dépêchez-vous de monter, je ne vais pas arriver à les contenir tous !
01:50Voilà que Justine Trier sauve l'honneur en le faisant rentrer par la petite porte.
01:55La marchandisation de la culture que le gouvernement néolibéral défend
01:58est en train de casser l'exception culturelle française.
02:01Ça, c'est ce qu'on appelle une artiste consciente de son rôle.
02:05Ce qui lui a valu des tombereaux de messages offusqués de la Macronie,
02:08qui cache même plus sa vision terrifiante d'un monde de la culture aux ordres du pouvoir,
02:14sous peine de se voir couper les vivres comme s'ils étaient propriétaires des subventions publiques.
02:19Rembourser nos invitations !
02:21Et je ne parle pas des artistes en général, de tous les travailleurs de la culture.
02:24Eux, ils connaissent leur camp social et ils se mobilisent.
02:26Je parle des grandes figures publiques.
02:28À part des bourgeois qui chounent il y a longueur d'année qu'on ne peut plus rien dire,
02:32on entend qui pour soutenir le mouvement social ?
02:34Ils sont où les compagnons de route ?
02:35Ils sont où nos renoirs ?
02:37Ils sont où nos nouveaux Piccoli ou Bebel, président de la CGT Spectacle ?
02:40Certains me diront « Ah, mais ce n'est pas le rôle des artistes, voyons ! »
02:44Parce que oui, certains ont une vision bien pauvre de l'art, en plus d'être des normes incultes.
02:49Dès sa création, en 1920, le parti communiste français a développé une intense activité cinématographique
02:56en impulsant la production, la réalisation et la diffusion de centaines de films.
03:02Unique dans le champ politique français, le PCF peut être considéré comme le parti du cinéma.
03:08Je rappelle que pendant un moment, la CGT produisait ses propres films et pas des petits trucs amateurs.
03:13Bon, ils font toujours de l'image.
03:15Allô, monsieur le maire ? Il y a le peuple dans la rue, là.
03:18Non, je veux dire la foule. Enfin bref, la CGT, quoi.
03:21Bon, c'est bien, mais ce n'est pas la même cinématographie, quoi.
03:24L'art, et tout particulièrement un art populaire, comme le cinéma, peut, je crois, un peu plus que ça.
03:29Et ce n'est pas comme s'il n'y avait pas des précédents.
03:31Comment filmer les luttes ? Comment filmer l'émancipation ?
03:34Et pourquoi pas, comment filmer la révolution ?
03:36Il se trouve qu'il y a des gens qui ont eu à se poser ces questions.
03:39Alors aujourd'hui, je vais vous raconter une histoire.
03:42Si vous aimez les histoires de films maudits, ça devrait vous plaire.
03:45Et si vous vous sentez d'humeur révolutionnaire, encore plus.
03:48En fait, le film est resté très longtemps inexploité et invisible.
03:52Il faut voir ce film.
03:54Et effectivement, quand on le voit et qu'on est réalisateur, c'est une nourriture de cinéma.
03:58Et puis, qui sait, on pourrait peut-être en tirer quelque chose pour notre époque.
04:02Laissez-moi vous emmener à...
04:06Bon, en fait, je ne vous emmène pas littéralement là-bas, on n'a pas les moyens.
04:10Mais si vous vous abonnez à l'Humanité, qui sait ?
04:12Ils pourraient nous payer le voyage.
04:14Ah oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui !
04:16Vous n'êtes pas sans savoir qu'il s'est passé quelques petites bricoles sur cette charmante île des Caraïbes.
04:21Comme à leur vilaine habitude, les Etats-Unis y soutenaient alors une dictature
04:24qui leur permettait d'avoir la main sur les ressources
04:26et de s'enquiller morito sur morito dans les clubs locaux
04:29sans être dérangés par un peuple réduit à la misère et à l'exploitation.
04:33Un pays entier réduit à un club-made fasciste pour gros touristes ricains,
04:38mafieux à l'accent italien prononcé et à gens de la CIA.
04:41Charmant.
04:42Étrangement, ces ingrats de cubains, ça les a un peu saoulés et pouf, révolution.
04:47Le type des cigares, le type des t-shirts, Nathalie Cardone, vous connaissez.
04:50Et ça, les USA, ça leur a pas plu du tout.
04:53D'autant que, voyez, c'est vraiment sous leur pif.
04:56Pas question donc de les laisser respirer,
04:58alors c'était parti pour un véritable état de siège
05:01et des embargos qui durent encore aujourd'hui.
05:03Des débarquements foirés, des mercenaires de la United Fruit
05:06et des centaines de tentatives d'assassinat sur Fidel Castro.
05:23Bon, là, à Cuba, ils se disent
05:25« Amitié terminée avec les US, maintenant l'URSS est ma meilleure amie. »
05:29Quel rapport avec le cinéma ?
05:31Eh bien, il faut comprendre qu'après la révolution,
05:33le but c'était de garantir l'avenir du pays
05:35et de le développer malgré le blocus dans un nouveau type d'économie.
05:38Il faut, entre autres, se doter d'une toute nouvelle industrie cinématographique,
05:43d'autant qu'on a depuis longtemps compris le pouvoir du 7e art.
05:46Alors, on accueille à bras ouverts tout un tas d'artistes amis
05:49venus du monde entier pour aider cette toute jeune révolution.
05:52Et parmi eux, évidemment, des soviétiques.
05:54C'est que eux, même s'ils s'en remontaient,
05:56ils en connaissaient un rayon niveau révolution autant qu'au niveau cinéma.
06:00« Sergei Eisenstein était dans la recherche constante
06:03de l'efficacité de son médium sur le spectateur.
06:07Comme l'attestent ses innombrables écrits théoriques.
06:10Et son obsession du calcul de la forme et de ses effets sur le spectateur
06:14s'inscrit dans une volonté d'éduquer les masses. »
06:17De ce partenariat va naître un film, Soy Cuba.
06:20Soy Cuba, donc tout simplement « Je suis Cuba »,
06:23a une mission cruciale et pas évidente.
06:25Comment raconter cette révolution ?
06:26Comment incarner à l'écran ses luttes ?
06:28Quelles images lui donner pour la postérité,
06:30pour le peuple qui la fête,
06:32et tant qu'à faire pour les peuples du monde entier ?
06:34Ce qui est bien avec les révolutions, c'est que tout est à réinventer.
06:37Par contre, ce qui est chiant, c'est qu'il faut tout réinventer.
06:40Faut bien comprendre que les événements sont encore tout chauds,
06:42contrairement à la guerre qui, elle, est belle et bien froide.
06:45La fameuse crise des missiles, là où on a tous failli crever,
06:48elle se produit en plein pendant les plus d'un an de tournage.
06:51On avait donc envoyé un type du nom de Mikhail Kalatozov
06:54et son équipe bien rodée de techniciens soviétiques.
06:57Et Kalatozov, c'est pas n'importe qui.
06:59Déjà parce que c'est un cinéaste chevronné
07:01qui a un peu touché à tous les postes,
07:03mais aussi il vient de l'économie.
07:04Il a fait un tour à Hollywood et il a été au premier festival de Cannes
07:08où le cinéma soviétique avait fait sensation
07:09et a même eu une palme d'or en 58 pour qu'en passent les cigognes.
07:13Il a carrément été ministre en charge de l'industrie du cinéma,
07:16même si apparemment l'URSS a pas hyper suivi ses conseils.
07:20Rappelez-vous qu'on produit ici dans une économie non marchande
07:23et qu'on est face à un film ambitieux
07:25qui nécessite du temps, des moyens et un paquet de monde.
07:27Donc le film lui-même s'inscrit dans le processus révolutionnaire.
07:31C'est du genre mobiliser des foules de figurants
07:33ou appeler Raoul pour demander quelques milliers de soldats.
07:36Et Kalatozov aussi, c'est un ouf.
07:39Il a développé une vision bien particulière du cinéma
07:42à une époque d'effervescence suivant la révolution d'octobre
07:45où ça a débatté et expérimenté dans tous les sens.
07:47Parce qu'il fallait tout révolutionner, y compris le cinéma.
07:51Donc la question qui nous habite aujourd'hui, il y avait bien cogité.
07:54S'il y a eu beaucoup d'écoles de pensée différentes,
07:55un des principes qu'on peut retrouver dans ce cinéma soviétique des débuts,
07:59c'est de casser les schémas dépassés.
08:01Eisenstein donc, en opposition à la fluidité de la structure du récit américain,
08:04propose ce qu'il appelle le montage dialectique.
08:06Et là, pour le coup, je cite directement Eric Dufour dans La Valeur d'un film qui dit que
08:09C'est la même technique que dans le cinéma américain, mais utilisée autrement,
08:12qui permet de faire advenir un montage organique,
08:13qui transforme le contenu et fait même advenir un nouveau contenu,
08:16une vision marxiste de la société.
08:18Ce nouveau contenu advient lorsque la série successive de Gros Plans
08:21permet de donner une image, un visage, aux opprimés
08:24qui d'un seul coup décident de lutter.
08:25La série intensive de Gros Plans, c'est la révolution qui naît.
08:28Un seul héros, le peuple, donc,
08:30principe qu'il va essayer de transposer au peuple cubain.
08:33Mais entre-temps, l'URSS avait bien changé,
08:35la révolution s'était éloignée avec toute cette effervescence,
08:38et les clubs de cinéastes pleins d'idées avaient été fermés
08:41pour ne plus suivre que le dogme en place.
08:44Mais Kalatozov, à Cuba, il va se lâcher.
08:46Ce qui préfigure d'ailleurs un renouveau de l'expérimentation du cinéma soviétique.
08:52Quand je dis se lâcher, c'est que, sur le plan technique aussi,
08:56le gars c'est un ouf.
08:57Lui et ses techniciens, tout particulièrement son opérateur caméra Sergei Urusevski,
09:01ils font des dingueries absolument folles pour l'époque.
09:05Sur place, ils bossent avec et forment les équipes locales.
09:08Déjà, ça a donné quelques frictions.
09:10Surtout à Cuba, ils trouvent que ça commence à être un peu trop slave tout ça,
09:13alors on leur a joué un co-scénariste du coin.
09:16Maintenant que vous savez tout ça, comment décrire Soy Cuba ?
09:19Et comment Soy Cuba met en image la révolution ?
09:22Déjà, qu'on soit très clair, vous l'aurez peut-être compris,
09:24c'est carrément un film de propagande.
09:27Il y a bien un enjeu idéologique et de soft power
09:29à glorifier la révolution cubaine et, de manière générale, les idées qu'elle représente.
09:34Surtout quand on est littéralement assiégé par une puissance
09:36qui a elle-même les plus gros outils de soft power au monde.
09:40Comme on l'a dit, le film fait le choix de dépeindre non pas une figure héroïque,
09:43mais bien le peuple cuba elle-même, d'où le titre, à travers des événements successifs.
09:48Il met en perspective la vie des riches visiteurs dans la havane pré-révolutionnaire
09:52et le coup qui se cache derrière pour une population réduite aux labeurs,
09:56à la misère et à l'oppression.
09:57Suite à quoi, on la voit se soulever jusqu'à être forcé de prendre les armes pour se libérer.
10:02Et comme vous le voyez depuis tout à l'heure à l'image,
10:04on n'est pas du tout dans une approche réaliste façon reportage.
10:08Tout est iconisé à mort par les cadrages, toujours très formels,
10:12très signifiants, voire symboliques.
10:13La volonté, là, c'est pas du tout de faire un docu,
10:16mais bien un poème épique,
10:17avec très peu de textes, dont littéralement un poème qui rythme le film,
10:21ou c'est l'image qui raconte.
10:23Et c'est pas peu de dire.
10:24Rendez-vous compte qu'on est en 63, là.
10:27Faut imaginer ce que c'est un tournage à ce moment-là.
10:29Les limitations techniques, rien que ce que pèse une caméra,
10:32l'absence de numérique, tout ce que vous voulez.
10:34Le film est notamment connu pour ses plans-séquences,
10:37des scènes entières tournées d'une traite.
10:39Rien que ça, déjà, en fait, ça implique des péloges qui peuvent durer jusqu'à 5 minutes.
10:43S'il y a entre 3 et 4 plans-séquences qui sont historiques, on va dire,
10:47c'est-à-dire que c'est des espèces de défis techniques,
10:51de défis visuels, de défis esthétiques.
10:53C'est ça qui est troublant dans ce film,
10:55c'est comment, voilà, la caméra est un personnage.
10:58Idem pour l'usage de filtres et de certains effets de rendu.
11:01Ils ont tourné avec des pellicules utilisées par l'armée pour l'observation de la Lune.
11:05Non mais, prenez la scène de l'enterrement d'un étudiant tué par la police.
11:09Énorme climax du film.
11:10Est-ce que vous vous rendez compte que pour faire ça,
11:13il y a un caméraman avec un bordel super lourd,
11:15et la Steadicam, ça existe pas, hein ?
11:17Il fait son joli plan dans la rue,
11:19là, des types l'accrochent à une poulie,
11:21le montent en l'air,
11:22dans un atelier de cigares où d'autres types le réceptionnent et le décrochent,
11:26lui, il continue son joli mouvement jusqu'à la fenêtre,
11:29et... cut !
11:30Eh ben non, pas cut, allons-y !
11:31Il s'est fait réattacher à un autre dispositif,
11:34et il vole au-dessus de la foule,
11:36et...
11:36Ok, j'arrête avec les trucs de nerds de la technique,
11:39mais juste, retenez que c'est dingo et que c'est qu'un exemple.
11:42Pour vous dire, même des Scorsese, quand ils l'ont vu,
11:44au début, ils arrivaient même pas à comprendre comment ils avaient fait.
11:47Par exemple ça, regardez, alors hop, le groupe,
11:50puis ça se balade, et hop là, on descend,
11:52ok, ok,
11:54puis allez, la caméra, elle va dans la piscine !
11:58Ok, mais quoi ?
12:00Et puis vas-y, qu'elle ressort...
12:02T'avais dit que t'as arrêté.
12:03Oui, oui, pardon, mais dedans la piscine, vous savez comment ?
12:07On s'en fout !
12:08Non, ils ont mis la cam dans un des trucs, là, des sous-marins, là.
12:11Super !
12:11Des périscopes !
12:12Mais enchaîne, par pitié !
12:14En vrai, tout ça, c'est pas juste pour la prouesse technique.
12:17Il y a une volonté conscientisée de comment raconter la lutte et l'émancipation,
12:21aller chercher au plus près tous ces visages,
12:23qui sont pour la plupart réellement ceux des Cubains qui avaient fait cette révolution.
12:27S'en éloigner, prendre du recul pour montrer la foule,
12:29le peuple constitué de tous ces visages lorsqu'ils se rassemblent pour relever ensemble la tête.
12:35Et cette caméra qui, littéralement, accompagne le mouvement social.
12:38Alors, évidemment, quand le film sort, c'est une étincelle.
12:41Il inspire les femmes et les hommes du monde entier et déclenche la révolution internationale.
12:46Enfin, ces sales porcs capitalistes vont payer leurs crimes, hein ?
12:50Hein, camarades ?
12:51Austin, c'est nous qui avons gagné.
12:54Oh, génial, super !
12:55Vive le capitalisme, alors !
12:57Non, évidemment, c'est pas du tout ce qui s'est passé.
12:59Le tournage a été très long, très éprouvant et a bien dépassé son budget.
13:03A l'arrivée, côté URSS, la hiérarchie le diffuse vite oeuf et se dit
13:07« Oula, c'est quoi ça ? » et puis, boum, au placard.
13:10On l'a dit, c'est l'URSS.
13:12Les idéaux d'autogestion et les expérimentations révolutionnaires, c'était terminé,
13:16repris en main par des appareils chics dont on se serait bien passé de la vie sur le cinoche.
13:20Pour un film de propagande, c'est assez ironique.
13:23Et côté cubain,
13:39Le problème, c'est que Soyukuba, c'est surtout des soviétiques qui essaient de raconter
13:43avec leur vision extérieure, idéalisée et sans doute un peu à côté de la plaque.
13:48Résultat, ça a plus les moyens au point qu'on surnomme le film « Je ne suis pas Cuba ».
14:00Voilà, ce petit bout de péloche enterré.
14:03Mais vous vous doutez bien que ce n'est pas un Lost Media,
14:05sinon je n'aurais pas cette superbe édition restaurée de chez Potemkin
14:09avec moult bonus fort intéressants,
14:11dont un docu réalisé sur le film des décennies après.
14:14Et ce n'est pas un placement de produit, je trouve ça cool.
14:17Mais tant qu'on parle de ça, regardez ce qu'on a dans le décor maintenant.
14:21Si vous ne connaissez pas la chaîne Vidéodrome, déjà allez voir, c'est trop trop bien,
14:24c'est une chaîne de cinéma hyper stylée.
14:26Et dedans, il y a du stop motion et des collages comme ça, à partir de vieux journaux.
14:30Et en fait, ces collages, maintenant, on peut les acheter.
14:32Donc déjà, ça soutient une créatrice et le collage, c'est de gauche et c'est joli.
14:36Voilà.
14:36Parce qu'au final, il y a un twist.
14:38La malédiction de Seuil Cuba n'est pas aussi tragique qu'elle en a l'air.
14:42Déjà, bien que le film n'est pas vraiment plus au cubain,
14:44son expérience a servi de base à un véritable cinéma cubain.
14:48Le scénariste, Enrique Pineda Barnett,
14:50deviendra même un des réalisateurs les plus populaires de l'île.
14:53Aussi, il sera déterré plus tard par d'autres cinéastes.
14:56Scorsese, Coppola, voilà, rien que ça.
14:59Tellement halluciné par ce qu'il découvre,
15:01il décide de le ressortir en 95, avec cette fois un accueil critique enthousiaste.
15:06Le visionnage marque à jamais leur façon de faire du cinéma.
15:09On en trouve donc des traces dans leurs films et sans doute d'autres.
15:22Est-ce qu'on aurait les plans-séquences qui ont rendu célèbres Cuarón ou Iñárritu sans Seuil Cuba ?
15:27Ben je sais pas.
15:28Et le clip de Danny Briand à la Havane, là, en plans-séquences, comme par hasard ?
15:32Le fait est que, même si ça a pris des décennies, Seuil Cuba est désormais bel et bien considéré comme
15:37un film incontournable.
15:38Peut-être pas parmi le grand public, mais il y a fort à parier que ça soit un des films
15:42préférés de votre réalisateur préféré.
15:45Ce qui s'est malheureusement un peu perdu en route, ben c'est l'idéal qu'il portait.
15:49C'est la lutte, c'est l'émancipation.
16:11Alors ouais, ils sont où les cinéastes organiques du mouvement social ?
16:15Oui, on en a des engagés qui décrivent les conditions des exploités,
16:18mais elle est où la joie, la glorification de l'émancipation, quand c'est pas tout simplement misérabiliste ?
16:25Oui, en France, on a des Gilles Perret ou des François Ruffin qui mettent de la joie et de la
16:29beauté dans la lutte,
16:30mais on reste surtout sur une logique de docu.
16:32C'est ouf, parce qu'on voit bien qu'on a besoin d'images, d'imaginaires qui accompagnent nos luttes.
16:37Regardez comment les gens se réapproprient toutes les représentations populaires,
16:40même les trucs les plus mainstream, au sein même de ces luttes.
16:43Là-dessus, il y a un super thread de Lex Tutor qui part de ces Chiliens qui font un Genki
16:47-Dama en manif.
16:48Et pourtant, c'est Dragon Ball, quoi.
16:50Et en même temps, l'idée de ce geste qu'on ferait tous ensemble pour réunir nos forces et vaincre
16:55un adversaire plus puissant,
16:56évidemment que c'est parlant.
16:57On a besoin de ces imaginaires et on en manque cruellement.
17:01Pourtant, vous allez me dire que la lutte, c'est pas beau, c'est pas épique, c'est pas grandiose.
17:05Alors on attend quoi ?
17:06Et ils ont quoi en face à proposer ?
17:08Vous avez vu la pauvreté de leur imaginaire de parasites radicalisés sur LinkedIn ?
17:13C'est juste la cogipe leur idéale.
17:15Ça, et des flics partout, de la brutalité à tous les étages.
17:18Ah ça, ça, ils adorent, ils aiment bien.
17:20En même temps, vous voyez pourquoi ils se battent, écraser la très grande majorité de la population,
17:25tout détruire, ce qu'on a construit de bien, tout s'accaparer pour quelques parasites ?
17:29Vous vous rendez compte qu'on est face à des gens qui, quand ils font l'effort de sortir se
17:33battre,
17:33c'est pour refuser des droits aux autres ?
17:36Désolé, mais ça fait pas rêver.
17:37En tout cas, ça devrait pas.
17:39Alors que nous, on se bat pour le progrès, pour l'intérêt commun, pour nous toutes et tous.
17:43Alors, il est grand temps de se reconstruire un imaginaire.
17:45Pas en revenant à des trucs vintage, forcément, comme Seuil Kouba.
17:49Moi, j'aime bien les compiles des plus grands tubes de la commune,
17:52par la chorale Nopassaran du club des profs à la retraite de la CNT,
17:56c'est complètement mon délire.
17:57Mais c'est un imaginaire nostalgique, un peu muséifié.
18:00Non, je parle de recréer des images qui viennent de nous,
18:03qui nous ressemblent, qui nous touchent et qui nous portent,
18:06y compris dans la diversité de notre camp social.
18:08Alors, y'en a qui trouvent que l'ambiance CGT, moustache merguez, c'est ringard.
18:13D'autres qui trouvent que les techno-dance alternatiba, c'est cringe,
18:16que les batoucades, c'est bobos, et les fanfares, c'est un truc de beauf,
18:20que le hip-hop, c'est trop ci, que la variété, trop ça.
18:24Je vais vous faire une révélation.
18:26Alors, attention, c'est totalement incroyable et révolutionnaire.
18:30L'un n'empêche pas l'autre.
18:41S'il y a bien une différence aujourd'hui,
18:43c'est qu'on a presque toutes et tous une caméra dans la poche.
18:46Mais pas juste ça.
18:47Les moyens de filmer se sont démocratisés.
18:49Plus besoin de caler des objectifs de 10 tonnes dans des périscopes soviétiques
18:53pour créer des images signifiantes.
18:55Une cinématographie venant de vidéastes plus ou moins amateurs,
18:59mais aussi de journalistes de terrain et des gens eux-mêmes.
19:02Non, mais c'est ça, vous voulez que je vienne sur le camion, pourquoi faire ?
19:05Je fais mon métier comme vous, monsieur.
19:07Une cinématographie populaire, en quelque sorte,
19:09contre l'hégémonie des images dominantes,
19:12contre celles de ceux qui n'ont rien à offrir d'autre
19:14que des imaginaires qui se tiennent sages.
19:16Du plus divertissant au plus inquiétant,
19:18du plus dramatique au plus fun,
19:20en se réappropriant des symboles,
19:22en en détournant d'autres ou en en faisant naître de nouveau.
19:25Toutes sortes d'images, en fait,
19:26mais aussi de sons, de musiques, de performances,
19:29de flux vidéo, de textes, de danse, de montage marrant,
19:38de documentaires, de tiktok et d'art en général.
19:41Cette poésie de l'émancipation que recherchait Kalatozov
19:45pour être une force de création et non plus seulement de contestation,
19:49pour recréer des imaginaires dont on a cruellement besoin.
19:52Et pas que nous, puisque ces images inspirent le monde entier
19:55comme celle du monde entier nous inspire et nous donne de la force,
19:58de la rage et de l'espoir.
20:12Comme si les images de mai 68
20:14étaient encore celles de la nouvelle vague,
20:18ceux qui ont vécu cet engagement
20:19l'ont fait avec en tête des plans,
20:22des films de Godard ou de tout faux.
20:24« On est là, on est là, même s'il n'y a pas trop de la nouvelle vague,
20:29on est là, pour l'odeur du travail... »