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  • il y a 2 jours
Benjamin Lagues, journaliste média de la revue des médias de l'Ina nous commente les derniers rebondissements dans la longue bataille qui oppose Google France aux éditeurs de presse française.
"Tant que la presse restera dans le cadre du marché, un objet commercial comme un autre, la presse restera dépendante de Google", souligne le spécialiste média.

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Transcription
00:00Bonjour Benjamin Lagus.
00:02Bonjour.
00:03Alors vous êtes journaliste média de la revue des médias de l'INA
00:06et vous suivez la longue bataille qui oppose Google France à la presse française
00:10sur la question de la rémunération des contenus des médias par le célèbre moteur de recherche.
00:15Alors celle-ci connaît un nouveau rebondissement
00:18puisqu'après de longs mois de négociations et de procédures judiciaires,
00:21Google France et les représentants des éditeurs de presse ont annoncé dans un communiqué
00:25être proches d'un accord concernant les droits voisins.
00:28Alors de quoi parle-t-on par droit voisin ?
00:31Alors les droits voisins, ils sont nommés comme ça parce qu'en fait l'expression qui est plus claire,
00:36c'est droit voisin au droit d'auteur.
00:38C'est un droit qui est nouveau, qui est créé, qui est inspiré du droit d'auteur.
00:43Donc le principe de ce droit, c'est de s'inspirer de la mécanique du droit d'auteur,
00:46donc de rémunérer un auteur ou une autrice quand son œuvre est utilisée hors de son cadre initial
00:51pour rémunérer cette fois-ci la presse, donc non pas forcément un journaliste lui-même,
00:55mais son employeur, son entreprise, sa rédaction.
00:58C'est vraiment ça le principe, c'est de rémunérer, comme on appelle ça en droit,
01:02une personne morale, donc une entreprise, une association ou un collectif quelconque
01:06pour l'utilisation de l'œuvre qu'elle a mis en ligne ou qu'elle a publiée quelque part.
01:10Donc c'est le droit voisin du droit d'auteur, donc un droit d'auteur pour la presse d'une
01:13certaine manière.
01:13Ce principe vient de l'Europe et a été voté en 2018 par le Parlement européen
01:18après une longue bataille et un lobbying acharné de la part de Google, mais on en parlera.
01:22Donc ça c'était en 2018 et la France a été le premier pays à transcrire cette directive européenne
01:28dans son droit national en 2019.
01:31Et depuis 2019, il y a des négociations qui sont en cours, notamment avec Google,
01:35pour tenter de faire appliquer ce nouveau droit voisin en France.
01:38Alors que faut-il attendre d'un tel accord, sachant que les montants révélés par l'AFP hier
01:47seraient d'environ 25 millions d'euros à répartir entre les quelques 300 éditeurs français ?
01:54Oui, c'est un chiffre, alors il faudra que je regarde dans le détail d'où il vient,
01:58mais en tout cas ce qui est important de comprendre, c'est que même si cet accord aboutit,
02:01ce qui est probable, puisque Google a déjà été condamné par l'autorité de la concurrence,
02:04il y a toujours un nouvel épisode en défaveur de Google, donc Google est contraint et forcé
02:08de négocier avec la presse, mais a priori ce qu'on peut attendre, si on est en rédaction,
02:14enfin titre de presse, ce n'est pas grand chose.
02:15Puisque regarde de la situation de Google, la presse française est un acteur très faible,
02:20or la mécanique qui est mise en place, c'est une négociation de gré à gré.
02:25C'est-à-dire que je négocie rédaction par rédaction avec Google,
02:28ou à la limite une alliance de rédaction, mais ça ne va pas beaucoup plus loin.
02:31Donc on a toutes les chances dans ce contexte-là, en mettant face à face un acteur assez faible
02:38économiquement à la presse, et un acteur au contraire économiquement très fort comme Google,
02:42d'avoir un accord défavorable aux journaux.
02:44Et notamment parce que ces titres de presse se considèrent à tort ou à raison
02:48comme étant très dépendants économiquement de Google,
02:53en étant bien référencés, en étant en premier ou en deuxième dans les résultats du moteur de recherche
02:57pour avoir du trafic. Donc qui dit trafic dit bonne rémunération de la publicité.
03:02Donc c'est un enjeu économique évidemment majeur.
03:04Et de ce point de vue, Google est plutôt en position de force.
03:07Donc ce qu'on peut en attendre plutôt que de discuter de chiffres,
03:10c'est difficile à dire, mais en tout cas, a priori, il est très probable que Google fasse tout
03:16pour avoir la rémunération la moindre possible pour la presse,
03:21puisque c'est évidemment à sa défaveur de rémunérer très largement la presse
03:24à la hauteur de ce qu'il pourrait être. Et donc, il est quasiment certain
03:29qu'un accord sera trouvé, puisque recours juridique après recours juridique,
03:32Google va épuiser tous les recours. Mais ce qu'il faut en attendre financièrement,
03:35a priori, ce n'est vraiment pas grand-chose.
03:37Alors quels sont les enjeux liés à la part de marché publicitaire numérique en France
03:43et en Europe ? Ça représente quoi concrètement ?
03:46Alors en fait, en France, et d'ailleurs ce n'est pas propre à la France,
03:49ce qu'on assiste avec le marché publicitaire, c'est un grand paradoxe.
03:52C'est que les annonceurs, donc les entreprises qui distribuent la publicité,
03:55quelles qu'elles soient, en ligne investissent toujours plus,
03:59notamment sur la publicité en ligne, et parallèlement la presse en profite
04:02de moins en moins. Donc je donne simplement un chiffre,
04:05en 2019, les recettes publicitaires de la presse, là je parle bien de la presse,
04:09presse écrite, ont baissé de 4,1% par rapport à 2018.
04:13Et cette baisse fait elle-même suite à des baisses quasi systématiques
04:16durant les années précédentes. Par ailleurs, en 2020, ça ne vous est pas sans savoir,
04:19qu'une baisse beaucoup plus forte aura lieu, notamment à cause de la crise économique.
04:22Donc ce qui est intéressant, c'est de comprendre pourquoi la presse voit
04:25les recettes publicitaires en ligne baisser, alors même, encore une fois,
04:28que les annonceurs investissent de plus en plus.
04:31Donc il y a deux grandes raisons sur le schématisme.
04:33C'est qu'un, ça c'est un mouvement qui a quelques années derrière lui,
04:37c'est qu'il y a, comment dire ça, Internet a permis à plein de médias,
04:41alors médias au sens large, pas forcément des titres de presse,
04:44mais des blogs, des podcasts d'entrepreneurs, des choses comme ça,
04:46à plein de monde de s'exprimer en fait, de créer un média.
04:49Et donc plus il y a d'espace en ligne, plus les annonceurs ont le choix
04:51pour distribuer leur publicité.
04:54Donc évidemment, mécaniquement, le budget investi par médias,
04:57par les annonceurs, baisse, même si c'est de façon inégale,
04:59selon les médias, parce qu'il y a plus d'offres en fait.
05:01Et ensuite, c'est le deuxième point, et c'est évidemment lié au premier,
05:04c'est que Google et Facebook eux-mêmes proposent aux annonceurs
05:07de diffuser de la publicité en ligne sur leurs espaces,
05:09qui sont très populaires.
05:11Évidemment, Facebook et Google, c'est deux sites extrêmement populaires.
05:13Donc les annonceurs sont très friands et sont très, disons, partants
05:17pour distribuer de la publicité sur ces sites web-là,
05:19puisqu'ils sont très consultés tout simplement.
05:21En conséquence de quoi, pardon, on constate année après année, là encore,
05:25que Google et Facebook captent une part très majoritaire de l'investissement,
05:30en France notamment, du marché de la publicité en ligne.
05:33On considère qu'en 2019, c'était environ 75%.
05:35Donc c'est vraiment une très grosse part des investissements en publicité en ligne
05:40qui sont captés par ces deux acteurs.
05:41Donc mécaniquement, au bout de chaîne, la presse en pâthie,
05:44puisque les investissements, pardon,
05:46les annonceurs ne sont pas extensibles à l'infini.
05:48Et donc, infini, c'est la presse qui en souffre puisqu'elle, disons,
05:52elle recueille moins, enfin, elle bénéficie plutôt de moins en moins
05:56d'investissements publicitaires en ligne.
05:59Alors même, encore une fois, que ces investissements croissent année après année.
06:02Alors, le directeur général de Google France, Sébastien Missoff,
06:06déclarait vouloir soutenir le journalisme
06:08et assuré la continuité de l'accès au plus grand nombre à un contenu de qualité.
06:14Comment vous interprétez ces déclarations ?
06:17Alors ça, pour moi, c'est en quelque sorte un aveu, en fait,
06:21de la part de Google, France en particulier, mais aussi ailleurs,
06:24puisque Google menace en permanence, et ça fait des années que ça dure,
06:28quand des régulations sont mises sur la table ou proposées,
06:30pour faire en sorte que cet acteur, comme d'autres,
06:33un acteur en ligne qui revient à la presse,
06:35de fermer en fait ces outils aux pays qui voudraient mettre en place ce type de régulation.
06:40Donc, c'est typiquement le cas de Google Actualité,
06:42qui référence les articles et les vidéos d'actualité.
06:46Et Google a réitéré cette menace en fait en 2018,
06:49lors de la discussion européenne, en disant,
06:51c'est simple, si l'Europe impose ce cadre de régulation,
06:54ses droits voisins, nous, on fermera Google Actualité.
06:57Bon, on s'aperçoit en tout cas qu'en France, les meilleurs en Europe,
07:00ils n'ont pas mis cette menace à l'exécution,
07:02même s'ils l'ont déjà fait il y a quelques années dans un autre contexte.
07:05Mais pour l'instant, ils ne l'ont pas fait,
07:06enfin, ils ne l'ont toujours pas fait alors qu'il est en 2020.
07:08Et donc, pour moi, dire ça, c'est évidemment un aveu,
07:11dans la mesure où Google, probablement, ne met pas sa menace à l'exécution pour deux raisons.
07:16Un, ils considèrent qu'ils ont besoin des contenus de presse en ligne,
07:21puisque ce sont des contenus extrêmement lieux, en fait, sur le moteur de recherche.
07:25Donc, Google, encore une fois, à tort ou à raison,
07:26ça, c'est des questions de perception et de point de vue,
07:28mais considèrent qu'il a besoin, bon en mal en, de la presse,
07:31et malgré toutes les contraintes.
07:32Et par ailleurs, Google, je pense, se dit que recours après recours,
07:37régulation après régulation, pression des États après pression des États,
07:40ils ont intérêt quand même à montrer, d'une certaine manière, pas de blanche,
07:44pour éviter de jouer totalement le bras de fer,
07:47et dont, enfin, un bras de fer dont l'issue leur serait peut-être défavorable.
07:49Parce que plus ça va, encore une fois, plus les pressions sont mises sur Google
07:53pour qu'il y ait un accord dont les modalités soient indéfinies,
07:56mais avec la presse.
07:57Et donc, plus ça va, moins Google a un intérêt à jouer le bras de fer.
07:59En tout cas, c'est possible que l'entreprise commence à réfléchir de cette manière,
08:03après un bras de fer plus dur les années précédentes,
08:05et donc considère qu'il vaut mieux peut-être lâcher dans ce cadre-là,
08:08plutôt que d'avoir des régulations plus sévères qui seront mises en place par la presse.
08:12Chaque éditeur, pour pouvoir appliquer cet accord,
08:14devrait négocier un contrat directement avec le célèbre moteur de recherche américain.
08:20Alors, quels pourraient, selon vous, en être les critères ?
08:23Alors ça, les critères, on ne les connaît pas,
08:26mais ce qui est évident, c'est qu'il y a un critère qui sera, à mon avis,
08:31très haut dans la liste.
08:32C'est l'audience des médias qui propose des contenus dans le moteur de recherche.
08:37Donc ça, évidemment, c'est quelque chose qui paraît logique, d'une certaine manière,
08:41mais qui contraint les éditeurs de presse à jouer le jeu de Google,
08:45puisque si ce critère est bien très haut dans la liste des critères considérés
08:48pour obtenir rémunération de la part de Google,
08:51il faudra pour les éditeurs de presse, pour les rédactions,
08:53jouer le jeu de Google et faire un travail,
08:55puisque c'est un travail en soi, d'être bien référencé sur Google.
08:58Autrement dit, pour obtenir rémunération de la part de Google,
09:01il faudra jouer le jeu de Google.
09:03Donc après, on peut imaginer d'autres critères,
09:04ils vont sûrement, c'est ce qu'il faut un petit peu d'ordre et déjà,
09:08expliquer qu'il faut que ce soit des contenus à forte valeur ajoutée,
09:11des enquêtes ou je ne sais quoi.
09:12Mais ça, évidemment, c'est toujours plus il y a de critères,
09:14plus c'est compliqué pour la rédaction d'obtenir un accord de la part de Google
09:18ou satisfaisie de la part de Google.
09:20Et ce qui est sûr, c'est que dans ces critères,
09:21même si on ne les connaît pas dans le détail,
09:23Google va essayer de faire en sorte qu'ils soient très nombreux et précis
09:26pour essayer de rémunérer, évidemment, le moins possible la presse,
09:29puisque c'est, je le rappelle, le but de Google
09:31qui est opposé par principe à ce type de trois besoins.
09:34Alors, on le voit bien, Google a un poids énorme.
09:38Aujourd'hui, comment les éditeurs de presse pourraient s'affranchir
09:44de ce géant américain ?
09:47Alors, c'est une question intéressante,
09:49puisque dans le cadre actuel du financement partiel
09:53et par la publicité en ligne ou pas de la presse,
09:56évidemment, enfin là, on parle évidemment de la publicité en ligne,
09:58puisque c'est sur Google, mais c'est très compliqué,
10:00puisque la presse a besoin de ces financements,
10:03même si, même dans le cadre actuel,
10:04il y a une baisse très forte de la publicité en ligne,
10:06pas en général pour la presse.
10:10Donc, tant qu'on reste dans le cadre du marché
10:12où la presse est un objet commercial comme un autre,
10:15d'une certaine manière,
10:16là, évidemment, c'est extrêmement compliqué,
10:18pour ne pas dire un peu sigle.
10:19Je vais vous priver Google.
10:20Moi, j'en discute avec certaines rédactions.
10:21Ils me disent, même si le marché publicitaire est en forte baisse,
10:24on ne peut pas, dès sa rente, se passer
10:26pour faire vivre la rédaction des publicités en ligne,
10:29et donc, d'une certaine manière,
10:32de Google et de la présence en ligne en général.
10:34Donc, si on raisonne techniquement,
10:36on peut discuter des abonnements en ligne,
10:39des choses comme ça,
10:40ce qu'on parle de rédaction dans l'humanité, d'ailleurs,
10:42qui est une source de financement qui est en croissance
10:44et qui est une bonne piste sur le plan technique.
10:47Mais sur le plan politique,
10:48moi, je pense que ce qu'il faut,
10:50c'est faire un pas de côté,
10:51un très large pas de côté,
10:52et d'une certaine manière,
10:53sortir la presse, en tout cas,
10:54d'information politique et générale du marché,
10:57sanctuariser ses financements
10:58et faire en sorte que cette presse puisse vivre correctement
11:01et se développer à la manière, par exemple,
11:03d'un Radio France ou d'un France Télévisions
11:04pour ce qui concerne l'audiovisuel,
11:05même s'il y a encore d'autres problématiques sur les budgets
11:08qui, précisément, ne sont pas sanctuarisées
11:09et qui, au contraire, sont revues à la baisse en permanence.
11:12Vraiment, pour moi, c'est ça.
11:13Il y a la question technique
11:14sur laquelle on peut discuter des heures
11:16et s'étouer des business models,
11:17mais qui, en réalité,
11:19même si certaines options fonctionnent,
11:20n'aboutissent jamais complètement.
11:21Et il y a la question politique
11:23sur laquelle il faudrait faire un pas de côté
11:24et sortir quelque chose qui est fondamental
11:26pour la vie démocratique du marché.
11:28Il faut sortir cette opération du marché
11:29et faire en sorte qu'ils puissent vivre
11:31hors des négociations pluriannuelles
11:33entre l'Europe, Google,
11:35des modalités hyper complexes
11:36et qui n'utilisent jamais complètement.
11:38Merci beaucoup, Benjamin Lagus,
11:40pour tous ces éclaircissements.
11:42Je vous en prie.
11:43Merci, au revoir.
11:45Au revoir.

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