00:01Bonjour Bruno Dan, le candidat d'extrême droite était tout près d'accéder à la présidence de la République autrichienne.
00:08C'était une nouvelle confirmation de la poussée nationaliste en Europe.
00:15A votre avis, quelles en sont les causes ?
00:17A chaque fois, dans chaque pays, il y a des raisons spécifiques.
00:21Par exemple, en Autriche, c'est la mauvaise digestion du passé du pays.
00:28Parce que ce qu'il faut savoir, c'est qu'au lendemain de la guerre, les alliés occidentaux ont considéré
00:34que l'Autriche était une victime de l'annexion par l'Allemagne nazie, de l'Anschluss.
00:41Et donc du coup, le pays s'est amendé de toute réflexion sur le fait qu'il a collaboré, plus
00:50que collaboré, qu'il a participé au nazisme, etc.
00:54Donc du coup, il y a une extrême droite dans le pays qui est restée extrêmement vitale.
01:01Je parlais des causes spécifiques, il y a aussi des causes communes.
01:04Et ces causes communes, elles interviennent parce que les populations des différents pays supportent de plus en plus mal les
01:13politiques d'austérité.
01:15Alors donc, un sujet politique d'austérité, c'est le rationnement des dépenses publiques, c'est la flexibilité, les mesures
01:22de flexibilisation de l'emploi,
01:25ou la déréglementation sociale, etc. qui sont mises en œuvre au niveau de chacun des pays et au niveau européen.
01:31Le sociologue autrichien Jörg Flecker a fait une enquête qui établit très précisément la correspondance entre l'explosion de la
01:43précarité
01:43et les progrès électoraux du FPE, le parti d'extrême droite autrichien.
01:49Partout, d'ailleurs, c'est la même chose.
01:51En France, les progrès du Front National possèdent les mêmes racines.
01:55Une étude, une autre étude, montre que quand le chômage avance d'un point, le vote FN progresse de deux.
02:02Ce modèle engendre des malaises sociaux, une crainte du déclassement qui constitue un terrain de prédilection pour les démagogues de
02:13l'extrême droite.
02:14Ils l'ont instrumentalisé dans la crise des réfugiés en faisant de l'étranger tout simplement un bouc émissaire
02:21ou en cultivant le chauvinisme national.
02:25Ce que l'actuel modèle impose, c'est en effet une exacerbation des mises en concurrence des uns contre les
02:33autres.
02:34Une mise en concurrence des états, des régions, des individus.
02:37Et cela alimente la loi du plus fort.
02:40Et qui dit loi du plus fort, dit nationalisme, dit régression nationaliste,
02:45alors même qu'on a besoin de coopération et de solidarité en Europe et dans la zone euro comme jamais.
02:51Donc ce qui signifie que la montée des dangers nationalistes n'est pas une fatalité.
02:58Oui, on vient de voir combien le modèle austéritaire de l'Europe a été responsable de cette montée des dangers
03:07nationalistes.
03:08Quand je dis austéritaire, c'est un néologisme qui est la conjugaison d'austérité et d'autoritaire.
03:14Pour faire passer l'austérité, on a recours à des mesures de plus en plus autoritaires au plan national comme
03:20au plan européen.
03:21Et c'est cela qui fait le jeu de l'extrême droite.
03:26Par conséquent, s'opposer à cette Europe austéritaire, c'est une manière de résister aussi à la montée des nationalismes.
03:34L'opposition en France à la loi travail en fait partie de ces résistances.
03:40La loi veut flexibiliser le marché du travail français pour réduire les droits et les rémunérations des salariés.
03:47Son application ferait grimper les profits du patronat et le vote FN.
03:51Les rapports de force ne sont pas négligeables en Europe pour faire changer les choses.
03:57On vient de le voir en France avec la lutte contre la loi travail qui n'est pas terminée et
04:01qui, au moins, s'en faut.
04:03Et dans d'autres pays ?
04:04Dans d'autres pays comme la Grèce, on a vu l'an dernier un gouvernement anti-austérité arriver au pouvoir.
04:14En Espagne, on aura des élections anticipées très prochainement, où il y a une alliance entre le mouvement Podemos et
04:22l'Escalda Unida,
04:24donc les progressistes espagnols avec les communistes espagnols.
04:27Au Portugal, un gouvernement socialiste anti-austérité soutenu et soutenu par le PCP, le Parti communiste portugais et le Bloc
04:35de gauche.
04:35En Grande-Bretagne, on a vu arriver aussi, depuis l'an dernier, Jérémy Corbyn, un nouveau dirigeant travailliste très engagé
04:43à gauche
04:44et qui conteste la politique, les mesures d'austérité du Premier ministre David Cameron.
04:50Et même en Allemagne, au cœur même du modèle ordo-libéral hégémonique, les luttes se multiplient contre ce modèle,
05:02contre la politique dite de modération salariale qui a été appliquée, qui a été imposée par les réformes Schröder.
05:09Il y a de plus en plus de luttes, là en ce moment, la métallurgie, la fonction publique, pour des
05:14augmentations de salaires très sensibles,
05:162,5% par an, 5% d'augmentation sur deux ans.
05:20C'est des augmentations qui n'avaient pas été négociées à ce niveau depuis des années.
05:26Ken Lodge, en recevant sa palme d'or dimanche, le jour d'élection en Autriche, a prononcé une phrase
05:32« Une autre Europe est possible ». Donc, vous partagez ce point, oui ?
05:37Oui, bien sûr. Oui, oui, tout à fait.
05:39Et il y a, c'est intéressant que Ken Lodge, recevant la palme d'or, dise cela.
05:46Parce que ce qui se passe, c'est qu'on arrive, à la fois, cette crise nous conduit aussi à
05:54un certain nombre d'évolutions à maturité.
05:56C'est-à-dire qu'en même temps que l'on a, les dangers se précisent très très forts, les
06:01impasses se précisent.
06:05Il y a aussi, et que le danger d'extrême droite donc monte,
06:09il y a aussi l'émergence de nouveaux besoins, de nouvelles règles du jeu qui se font jouer.
06:19Je reviens sur la loi El Khomri que j'évoquais tout à l'heure.
06:22C'est-à-dire que, d'un côté, on est confronté à un risque très grave de régression sociale,
06:30avec un abîmé, ou pour le moins abîmé, ou déstructuré, le code du travail.
06:38Et puis, mais en même temps, émerge aussi le besoin d'une transformation complète de ce code du travail,
06:47dans un sens qui permette à l'activité, aux salariés, de se développer.
06:55Par exemple, on pourrait, émerge le besoin d'un système de sécurité, d'emploi et de formation.
07:04La CGT parle de sécurité sociale professionnelle.
07:08Il s'agirait que les salariés puissent bénéficier, tout au long de leur carrière professionnelle,
07:14d'un même niveau, d'un niveau de rémunération équivalent, pas constant, mais équivalent, en progression.
07:24Et qui, pendant les périodes où ils ne seraient plus dans leur entreprise,
07:29pour des raisons x ou x, parce que les fabrications seraient obsolètes,
07:33ils pourraient, à ce moment-là, bénéficier de ces passages par la formation,
07:39et rebondir après dans une autre entreprise, dans la même ou dans une autre entreprise,
07:43à qualification supérieure, etc.
07:45Et poursuivre ainsi leur carrière, comme ça, tout au long de leur vie.
07:50Donc ce besoin-là émerge en même temps que le plus mauvais,
07:54c'est-à-dire la déréglementation du Code du Travail,
07:59la casse même du Code du Travail,
08:03est engagée par le gouvernement,
08:07il émerge un besoin de réforme,
08:09mais qui va dans un tout autre sens,
08:13qui permettrait à la fois de faciliter la vie des salariés,
08:20de leur donner plus de capacité à rebondir
08:23tout au long de leur carrière professionnelle, comme je le disais,
08:26mais aussi pour l'économie en général,
08:28puisqu'avec des salariés bien formés, bien dans leur peau,
08:31l'économie fonctionne mieux.