00:00France Inter, le 6-9
00:03Et bonjour Claude Ascolovitch.
00:05Bonjour.
00:05Chaque vendredi, vous posez un autre regard sur l'actualité à travers les mots,
00:09les mots qui marquent, qui comptent.
00:10Et ce matin, vous nous parlez d'un ministre.
00:12Laurent Nunez, ministre de l'Intérieur, qui a tenu le front du mouvement lycéen
00:16et dont une phrase m'a interpellé.
00:19On a été confronté sur de nombreux établissements,
00:22en réalité à des actions qui ne sont pas des actions revendicatives de manifestations classiques.
00:27Ça s'apparentait beaucoup plus à des violences urbaines.
00:30Violences urbaines, je peux le comprendre dans le bruit des mortiers et des incendies
00:33ou inversement dans le choc à bout portant d'un projectile policier
00:37dans les dents d'un enfant de 14 ans à Saint-Ouen-la-Mône.
00:40Un agent frappe une première fois, puis une policière donne un coup de matraque.
00:45Le lycéen réagit par un coup de pied, s'ensuit un tir de projectile sur la mâchoire.
00:50Donc la violence aujourd'hui semble inséparable de la révolte lycéenne,
00:54mais pourtant je me souviens d'une époque où son apparition à la violence choquait.
00:58Et vous nous ramenez en 1990.
01:00Il y a 37 ans, la gauche gouverne sous Mitterrand et Rocard,
01:03mais déjà les lycées crient misère.
01:05Cet automne-là, une lycéenne est violée dans son établissement à Saint-Ouen.
01:10943 élèves et leurs 60 professeurs sont en grève
01:12après le viol d'une lycéenne à l'intérieur même du lycée Auguste Blanqui.
01:16C'est parce que la situation de misère du lycée de Saint-Ouen est telle
01:20que la jeune fille s'est fait violer.
01:21Alors des dizaines et des dizaines de milliers de lycéens
01:24prennent les rues.
01:25Le 12 novembre, une manifestation immense se tient à Paris.
01:29Au moins 400 000 personnes selon la police cet après-midi,
01:33400 000 jeunes joyeux mais surexcités.
01:36Mais devant les 400 000, il y a un millier d'adolescents
01:40qui surprennent et saisissent l'opinion.
01:42Ils sont étrangers à la manifestation,
01:44mais ils profitent d'elle pour piller des magasins le long du cortège.
01:47Hyper organisés, très mobiles, ils évoluent en bandes de 7 ou 8.
01:51Leur objectif, dévaliser le plus grand nombre de magasins possible.
01:55Enfants d'immigrés, black et beurre, ils arrivent des banlieues parisiennes,
01:58essentiellement du Val d'Oise et de Seine-Saint-Denis.
02:01Alors ce jeune reporter qui fustige sans nuance les black et beurre de banlieue
02:05s'appelle Jean-Marc Morandini, qui deviendra de notre temps une figure des médias bollorés.
02:10En 1990, il travaille sur La 5, une chaîne qui appartient en milliardaire
02:14et futur premier ministre italien Berlusconi,
02:17chaîne dont la parole brute annonce notre temps.
02:20En 1990, on y entend aussi Karine, une lycéenne de Lille, revenue fâchée de Paris.
02:25Les bandes de Zulu, je ne sais pas, j'ai des tas de mecs, mais même, ils sont hyper racistes,
02:31ils voient un blanc, ils le talent dessus.
02:33Les Zulu, dit-elle, c'était un mot de l'époque pour parler des bandes de jeunes noirs.
02:37Sur La 5 toujours, on entendait un médecin alors célèbre, le docteur Olivenstein,
02:41qui avait beaucoup travaillé sur les jeunes drogués.
02:43Ce sont les exclus, ce sont les marginaux, ce ne sont même pas ceux qui se plaignent des lycées,
02:48ce sont ceux qui ont été mis à la porte ou qui sont mis à la porte des lycées,
02:52pour qui il n'y a aucun avenir.
02:53J'ai envie de dire, les loups sont entrés dans la ville.
02:56Les loups, et ainsi naissaient en douce, en tout doucement, une idée qui depuis a nourri l'extrême droite,
03:01qu'il existerait dans les banlieues, un peuple hostile à la France et dangereux pour les blancs.
03:05Alors on séparait cette fausse France hostile du vrai peuple lycéen et des manifestations.
03:11Que disent de nous nos enfants, nos manifs ? Que dira-t-on de nous dans 40 ans ?
03:15Merci Claude Ascolovitch et votre chronique est à réécouter sur l'application Radio France.