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Anne Fulda reçoit Claire Norton pour son livre «Les Enracinés» dans #HDLivres

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Transcription
00:00Bienvenue à l'heure des livres, Claire Norton.
00:02Merci.
00:03Alors, vous avez déjà reçu, vous avez déjà écrit plusieurs romans,
00:06dont celle que je suis, qui a été le Grand Prix des lecteurs Pocket 2022.
00:10Et là, vous venez de publier Les Enracinés,
00:13un livre qui est publié aux éditions Robert Laffont
00:15et un livre qui va se décliner avec un deuxième tome
00:18qui paraîtra un petit peu plus tard.
00:20Alors, c'est une fresque, une vaste fresque historique
00:25qui mêle petite et grande histoire.
00:28C'est une histoire, il est question d'émancipation, d'amour, de guerre,
00:32de la Première Guerre mondiale.
00:34Tout ceci se passe dans un monde paysan, en pleine mutation, en Bretagne.
00:42Alors, le livre commence d'ailleurs, on est en Bretagne, au début du XXe siècle,
00:47et Marie, la jeune Marie, assiste à l'accident mortel de sa mère,
00:54écrasée, alors qu'elle travaille au champ, par une charrue.
01:00Sa mère va mourir dans des conditions horribles,
01:03le médecin met du temps à arriver, elle n'est pas transportable.
01:05Et à 17 ans, Marie, qui est la fille aînée,
01:09va se retrouver en charge de la famille
01:12et obligée finalement de reprendre aussi les travaux qu'effectuait sa mère.
01:17En fait, elle n'a pas vraiment le choix.
01:19C'est ça qui est intéressant, Marie s'est consentie du bout des lèvres.
01:25On ne lui demande pas son avis.
01:25Absolument, elle se résigne finalement à cette vie
01:28qu'elle pense être toute tracée pour elle.
01:31Donc, travailler à la ferme, obéir et se taire,
01:34jusqu'à ce qu'un jour, on la marie.
01:36En tout cas, c'est ce qu'elle pense,
01:37jusqu'au jour où elle va faire une rencontre
01:39qui va faire basculer son existence,
01:42puisque cette rencontre va lui ouvrir deux portes,
01:44celle de l'amour et celle des livres.
01:46Oui, parce qu'avant cela, on voit qu'elle évolue dans un monde.
01:49C'est donc le monde paysan.
01:51On est en Bretagne, un monde très patriarcal.
01:53On voit cette figure du père autoritaire
01:57qui ne supporte pas qu'on mette en cause ses décisions.
02:05Effectivement, vous dites que tout va changer avec deux rencontres.
02:09Une rencontre avec le fils du propriétaire des terres qu'ils exploitent, Louis,
02:15et aussi avec la littérature.
02:17Et ça, effectivement, ça lui ouvre un monde qu'elle ne connaissait pas.
02:22Et ça lui ouvre aussi la perspective d'une autre vie.
02:25Mais tout à fait.
02:26Et je crois que c'est là, d'ailleurs, le pouvoir aussi de la lecture.
02:29Parce qu'un livre, finalement, ne se résume pas à ce qu'il contient,
02:34mais aussi à ce qu'il permet.
02:35C'est-à-dire de sortir de soi sans quitter sa place.
02:39Et c'est ce que va découvrir Marie.
02:40Parce qu'effectivement, les livres vont lui permettre de découvrir
02:43qu'elle a d'autres possibilités pour sa propre vie.
02:47Alors, ce qui est intéressant, c'est que vous décrivez
02:49le terme de labeur, qu'on vient bien.
02:51Parce que vous décrivez, dans cette première partie,
02:54et tout au long du livre, ce que représentait le travail au champ.
02:58Et c'était un travail physique extrêmement éprouvant.
03:05Que ce soit pour des...
03:06Et finalement, sauf à partir d'un certain âge,
03:09tout le monde y allait, quels que soient très jeunes,
03:12parfois, quels que soient les problèmes, Marie y compris.
03:15C'est quelque chose...
03:17Alors, ça existe encore, comme ça.
03:21Il y a des travaux encore très pénibles, bien sûr.
03:23Mais à un tel point, moins, quand même.
03:25Oui, parce que la mécanisation est arrivée
03:27et a changé tout ce paradigme-là.
03:29Mais il est vrai qu'à l'époque,
03:31on ne remettait pas cela en question.
03:33Ça faisait partie des traditions
03:35qui se transmettaient de génération en génération.
03:38Et le travail était sacré.
03:40Et à ce titre, on travaillait sans se poser de questions.
03:43Oui. Alors, c'est un des milieux, le milieu agricole,
03:47où finalement, il n'y a pas cette différence
03:50qu'on fait souvent entre les hommes et les femmes,
03:52parce que les femmes travaillent aussi.
03:53Mais ce qui est intéressant, c'est qu'on le voit,
03:56on le vit à travers le livre,
03:57c'est que la Première Guerre mondiale,
03:59la déclaration de guerre,
04:01la mobilisation générale qui s'en suit,
04:02avec les hommes qui sont en âge de...
04:06qui peuvent combattre, qui quittent la campagne,
04:09va tout changer.
04:11Et on l'a vu, et elle en particulier,
04:14c'est l'avènement de femmes qui se rendent compte
04:16qu'elles peuvent s'en sortir sans les hommes aussi.
04:18Mais absolument, parce que finalement, en 1914,
04:21alors ces femmes-là n'ont pas choisi de s'émanciper
04:24ni de mener un combat idéologique,
04:26mais du jour au lendemain,
04:27elles se retrouvent à la tête des exploitations familiales.
04:30On leur confie des responsabilités
04:32que jusque-là, la société leur refusait.
04:35Et finalement, moi, j'ai beaucoup aimé ce moment de bascule
04:37où ces femmes, tout à fait ordinaires,
04:39se sont découvertes capables de bien plus
04:42que ce que la société leur avait laissé croire.
04:44Et c'est ça que j'ai trouvé très intéressant.
04:46Oui, parce que ce n'est pas pour des raisons idéologiques.
04:48En fait, elles n'ont pas le choix.
04:49Elles se retrouvent à la tête d'exploitation,
04:52en charge de tâches qui étaient jusqu'alors celles des hommes.
04:56Et là, Marie se retrouve en charge des travaux,
05:00mais aussi de la gestion, de la comptabilité,
05:03de choses qu'on estimait difficiles à effectuer par des femmes jusque-là.
05:07Et c'est d'autant plus difficile qu'on demande à ces femmes,
05:09dont Marie, de produire suffisamment, malgré les réquisitions,
05:13mais de produire suffisamment pour nourrir toute une nation.
05:16Et elles vont parvenir à le faire.
05:17Et ça, c'est une partie de l'histoire
05:19où les femmes sont souvent restées dans l'ombre.
05:21Et je voulais leur rendre cette place.
05:23Oui, parce que ce qui est intéressant,
05:24c'est que tout en continuant à lire ses auteurs favoris,
05:28bon, elle travaille au champ.
05:29Et puis, elle découvre aussi des mécanismes
05:33comme ceux de la coopérative, de l'action collective.
05:37À un moment, elle a une idée,
05:38c'est de faire faire à sa grand-mère,
05:40qui est toujours là,
05:41de lui faire fabriquer un pain,
05:43qui est un pain spécial,
05:45le pain des fêtes,
05:46pour le commercialiser.
05:49Est-ce que c'est une héroïne, Marie ?
05:51En fait, une héroïne discrète, mais une héroïne...
05:53Non, mais je pense qu'elle le devient malgré elle,
05:55parce que, finalement,
05:57ses désirs, elles, sont assez simples,
05:59mais elle a un vrai courage.
06:00C'est-à-dire qu'elle va, elle,
06:02déjà se découvrir une soif de liberté
06:04qu'elle ne cherchera plus étouffée,
06:06mais par ailleurs,
06:06elle va revendiquer quelque chose
06:08de plus fondamental encore que l'égalité.
06:11c'est le droit de décider de sa propre vie.
06:14Et alors, ce qui est...
06:15Bon, il y a aussi, en filigrane,
06:18enfin, pas en filigrane,
06:19mais très présente,
06:20une histoire d'amour.
06:21Oui, bien sûr.
06:22Voilà.
06:24Avec, donc, lui,
06:25une histoire d'amour qui est suspendue par la guerre,
06:27comme beaucoup d'histoires d'amour.
06:28Et ce qui est intéressant,
06:29c'est qu'on voit que ce qui fait tenir les uns et les autres,
06:31d'ailleurs, qu'ils soient amoureux ou pas,
06:33c'est le courrier, c'est les lettres.
06:35Et des lettres qui sont,
06:37en tout cas d'un côté,
06:38qui ne sont pas toujours écrites très librement.
06:41Parce que, d'ailleurs,
06:42on voit comment Louis hésite
06:45à raconter la réalité,
06:47l'horreur de la guerre.
06:49Oui, en plus.
06:50Il y a son auto-censure plus la censure.
06:53Bien sûr, mais c'était impensable.
06:55En plus, à l'époque,
06:56il y avait une certaine retenue,
06:57une certaine pudeur.
06:59Et il est vrai que même pour ces hommes
07:00qui ont quitté une terre nourricière
07:03pour aller sur cette terre des tranchées
07:05qui ensevelissait des corps,
07:07c'est quelque chose à laquelle
07:08ils n'étaient pas du tout préparés.
07:10Donc, pour eux,
07:11ça a été un vrai choc.
07:12Et communiquer sur ces horreurs
07:15qu'ils découvraient,
07:16c'est vrai qu'ils préféraient s'abstenir.
07:18Et dans les témoignages,
07:19dans toutes les correspondances
07:20que j'ai pu lire,
07:21alors il y en avait effectivement
07:23qui étaient tout de même plus cru,
07:25mais la majorité restait extrêmement discrète
07:28sur le calvaire qu'ils vivaient.
07:29Et alors, d'ailleurs,
07:30à propos de calvaire,
07:31il y a l'un des frères de Marie
07:32qui revient en permission
07:34et qui ne veut pas repartir.
07:37Parce qu'il est prêt
07:39à devenir un déserteur
07:41parce qu'il ne se sent pas le courage
07:42de repartir au front
07:44et de voir à nouveau
07:45d'être comme ça,
07:47confronté à ses horreurs.
07:48Bien sûr.
07:49Et puis, la guerre
07:50peut parfois révéler
07:52de très belles choses,
07:53comme la fraternité
07:53qui s'est révélée
07:54dans les tranchées.
07:57Mais il y a aussi
07:58certaines injustices.
07:59Et là, je fais référence
08:00à certains faits
08:01qui se sont réellement déroulés
08:03dans la réalité.
08:04Alors, dans ce livre,
08:07vous faites finalement revivre
08:10un monde rural
08:11que la Première Guerre mondiale
08:13a balayé,
08:14en tout cas profondément transformé.
08:16Est-ce que vous avez aussi écrit ce livre
08:19afin de rendre hommage un peu
08:21à ce monde rural,
08:22à ce monde paysan
08:23qui souffre encore aujourd'hui ?
08:24Bien sûr,
08:25à ce monde paysan,
08:26mais aussi à ce monde d'autrefois.
08:29parce qu'il est vrai
08:30que ce monde-là
08:31va complètement basculer
08:32et la guerre
08:33va bouleverser
08:34tout cet ordre établi,
08:35la place des hommes,
08:36celle des femmes,
08:37notre rapport à la terre
08:38et au monde.
08:39Et c'est ce monde-là
08:40que je voulais raconter
08:40avant qu'il ne bascule.
08:42Donc, le monde paysan aussi,
08:43bien sûr,
08:43parce que je crois
08:44que nous oublions parfois
08:46une évidence,
08:47c'est que nos assiettes
08:47ne sont pas magiques
08:48et qu'elles ne se remplissent
08:49pas toutes seules.
08:50Donc, je pense
08:51qu'il est important
08:52de se souvenir
08:53que nous dépendons toujours
08:54de ceux qui nous nourrissent.
08:56En tout cas,
08:56c'est très bien fait
08:58dans ce livre,
08:59donc aux très beaux titres,
09:00Les Enracinés.
09:01C'est donc paru
09:02aux éditions Robert Laffont,
09:03mais c'est avant tout
09:04un roman,
09:05un roman de témoignage
09:07sur ce monde-là,
09:08mais aussi un roman d'amour.
09:09Et c'est à lire.
09:09Merci beaucoup, Claire Morton.
09:11Merci à vous.
09:11Sous-titrage Société Radio-Canada
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