00:00C'est magnifique les pieds, et pourtant chaque matin on les enferme dans une petite prison.
00:04Du tissu, du caoutchouc, du plastique, parfois même la peau d'un animal mort.
00:09On appelle ça une chaussure.
00:10Et la chaussure est un tyran remarquable.
00:13Elle nous protège tellement bien du sol qu'elle a fini par nous faire oublier qu'un pied était aussi
00:18fait pour le sentir.
00:19Le froid, l'humidité, la pierre, l'herbe.
00:22Le plus drôle, c'est qu'un homme qui marche pieds nus dehors passe parfois pour quelqu'un de déconnecté.
00:27Oui, déconnecté. Alors que lui, c'est probablement le seul qui touche le sol.
00:32Mais attendez, on ne s'est pas contenté de mettre une semelle sous nos pieds.
00:36Nous en avons mis une sous nos villes.
00:38Bitume, béton, trottoir.
00:40Nous avons chaussé la planète.
00:42Parce que la boue est devenue sale.
00:44La racine un obstacle, la pierre qui dépasse un défaut.
00:47Et puis arrive l'été.
00:49On enlève ses chaussures, on marche dans l'herbe, dans le sable, on met les pieds dans l'eau.
00:54On dit qu'on respire, qu'on se ressource.
00:55Et j'aime beaucoup ce mot.
00:57Parce qu'il suppose qu'à un moment, nous nous sommes éloignés de la source.
01:01Et peut-être que la chaussure raconte quelque chose de plus grand.
01:05Une frontière.
01:06D'abord, entre l'homme et la terre.
01:09Puis entre les terrains, les pays, les groupes.
01:12Même nos idées finissent par avoir des frontières.
01:15La gauche, la droite, progressiste, conservateur.
01:19Nous fabriquons des mots suffisamment grands pour faire rentrer des millions de personnes dedans.
01:23Puis, nous leur demandons de se regarder depuis deux côtés différents.
01:27Parce qu'à partir du moment où tu donnes un camp à quelqu'un, tu lui donnes aussi quelqu'un
01:31en face.
01:31Alors, nous débattons.
01:33Nous nous accusons.
01:34Nous dépensons une énergie immense à déterminer lequel appartient au bon morceau du monde.
01:40Et pendant ce temps, la frontière reste là.
01:42C'est sûrement pour ça que diviser pour mieux régner traverse les siècles.
01:45Et oui, il est plus difficile de déplacer une foule qui se tient par la main qu'une foule occupée
01:50à se montrer du doigt.
01:51Et peut-être que la séparation la plus efficace commence bien avant la politique.
01:55Elle commence lorsqu'on sépare l'homme de ce qui pourrait lui rappeler qu'avant d'être électeur, salarié, consommateur
02:01ou contribuable, il était un animal.
02:03Un animal avec les pieds dans la terre, qui avait besoin de marcher, de toucher, de rester parfois sans rien
02:09produire.
02:09Alors, j'ai une question.
02:11Que devient cet animal lorsqu'on le coupe de ce qu'il ressource ?
02:14Puis qu'on lui donne assez de distractions pour qu'il ne remarque plus le manque.
02:18Parce qu'un être humain épuisé ne recherche pas forcément à renverser le monde.
02:22Il cherche vendredi soir.
02:24Un être humain saturé ne demande pas toujours plus de liberté.
02:27Parfois, il demande simplement trois semaines en août.
02:30Il travaille toute l'année pour pouvoir partir, quitter le béton, enlever ses chaussures, marcher dans l'herbe et dire
02:36qu'il déconnecte.
02:38Nous appelons des connexions le moment où nous retrouvons enfin un contact direct avec le monde.
02:43Et je ne pense pas que quelqu'un ait inventé les chaussures pour nous contrôler.
02:47Mais un système n'a pas besoin d'un cerveau pour favoriser ce qui le rend plus efficace.
02:51Un humain fatigué, prévisible, divisé, toujours occupé à récupérer,
02:56est peut-être plus facile à intégrer qu'un humain reposé, relié aux autres,
03:01capable de ralentir assez longtemps pour se demander où il va.