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Anne Fulda reçoit Jean-Michel Djian pour son livre «Desproges en gros caractère» dans #HDLivres

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Transcription
00:00Bienvenue à l'heure des livres, Jean-Michel Giant.
00:02On est ravis de vous recevoir, ce n'est pas la première fois.
00:05Vous êtes un auteur, vous êtes journaliste, vous êtes aussi un auteur prolifique,
00:08vous avez écrit de nombreuses biographies.
00:10Michel Rocard, assez différente, Léopold Cédard-Senghor, Ernest Renan, Rimbaud.
00:16Et là, vous venez de publier « Des proches en gros caractère »,
00:19un livre qui est paru aux éditions Le Cherche-Midi.
00:21Alors, c'est une biographie, une biographie presque engagée, dirais-je,
00:25enfin, en tout cas concernée, qui est consacrée à cet humoriste
00:32qui est mort en 88, il avait seulement 48 ans.
00:37C'était une figure singulière, attachante.
00:41Pourquoi avoir fait ce choix ? Vous l'avez connu, vous me disiez,
00:44pourquoi il vous manque, en fait, ce livre ?
00:47Vous l'avez écrit parce qu'il vous manque, tout simplement ?
00:49Oui, je pense qu'il me manque, en fait.
00:50Il manque un personnage dans le paysage politico-culturel
00:57qui soit capable de faire la bascule sur les mots,
01:01sur la pensée, sur la manière de dire et de voir les choses.
01:05Et des proches, il sortait du lot.
01:07Il sortait du lot, c'était un fou furieux des mots.
01:11Et c'était quelqu'un qui n'avait aucun tabou,
01:14qui avait un langage cru,
01:16et qui, en même temps, était passionné, passionné par la langue.
01:19C'est-à-dire que c'était quelqu'un qui était fondamentalement
01:22presque un linguiste, disons.
01:24Il dormait avec un dictionnaire à côté de lui.
01:27Il ne pouvait pas s'empêcher de faire des néologismes,
01:30de contrarier la syntaxe.
01:33Bref, il avait quelque chose d'assez étonnant
01:35dans le paysage habituel.
01:37D'ailleurs, même les grands académiciens l'adoraient pour ça,
01:40parce qu'il était canaille, en fait.
01:41Il était canaille.
01:42On pourrait dire que c'était un peu un croisement
01:45entre, d'un côté, pour cette manière d'oser,
01:48d'être dans l'apparente transgression permanente de Jean-Yann,
01:53et de l'autre, un petit peu de Raymond Devause,
01:55dans cet amour des mots, cette façon de jongler, d'utiliser.
01:58Puis il y a un art de la rhétorique,
01:59parce qu'il y a l'amour des mots,
02:00et puis l'art de la rhétorique aussi.
02:02Il avait tout pour plaire, au fond.
02:04Il avait une bonne bouille, qui était sympathique.
02:05On était indulgent aussi pour ça.
02:07Et puis, effectivement, il avait ses propres références.
02:11Il a réussi à s'affranchir du musical,
02:13puisqu'au fond, il y a Blanche, Pierre Dac,
02:17toute cette bande, même Pierre Doris,
02:19dont il était un admirateur,
02:21c'était un peu ses maîtres.
02:26Et au fond, lui, il a réussi à échapper à ça
02:30et à inventer sa langue.
02:32En fait, il a créé une esthétique littéraire
02:34dans l'art de dire des conneries.
02:36Et cette esthétique littéraire,
02:38personne n'a pu vraiment le copier.
02:41S'il y en a une, Blanche Gardin,
02:43qui a réussi.
02:44Mais dans ce registre-là,
02:46ils sont très peu, en fin de compte.
02:48Et ça correspondait à une époque, surtout.
02:50Alors, c'est vrai que Blanche Gardin,
02:51c'est un peu démarqué politiquement,
02:55alors que lui, d'ailleurs, vous le dites,
02:58c'est justement, c'est-à-dire que
02:59sous Mitterrand, on était convaincu qu'il était de droite,
03:01jusqu'à on était convaincu qu'il était de gauche,
03:03parce qu'il y allait joyeusement,
03:06quel que soit le président et le parti au pouvoir.
03:09Absolument.
03:10Il avait une conception du monde
03:12où la politique, où les politiques,
03:14dans le sens incarnation,
03:17étaient fondamentalement impuissants.
03:19D'ailleurs, on pourrait se poser la question
03:20s'il n'est pas vraiment d'actualité,
03:21notre Déproche.
03:22Et la réalité, aujourd'hui, c'est que
03:25quand on regarde Pierre Déproche
03:27à travers les années 70-80,
03:29qui étaient les années phares,
03:30à travers des émissions aussi imposantes
03:34que le petit rapporteur au tribunal des flagrants,
03:37d'ailleurs, on découvre un personnage
03:38qui n'avait peur de rien,
03:40et qui était libre.
03:41En fait, c'est l'absurdité du monde
03:43qui l'intéressait.
03:44Et avec ça, il a joué.
03:46Et alors, il se moque de tout,
03:49il se moque de lui-même.
03:51Et on peut se demander,
03:53c'est une question qui court un petit peu en filigrane,
03:55si aujourd'hui, il pourrait avoir la même liberté.
03:58Vous écrivez qu'aujourd'hui,
04:00des censeurs à la pudeur déplacés
04:02courent les rues pour y traquer tes imitateurs.
04:04Des robes noires à midonner
04:05en qui les procès en flagrant délire
04:07pour cause d'outrages à n'importe qui
04:09et n'importe quoi.
04:10C'est vrai qu'on se dit qu'aujourd'hui,
04:12ça ne passerait plus, Déproche.
04:13Mais ça ne peut pas passer,
04:14puisque, en fait, c'est le politique moins correct
04:17qui a gagné.
04:18Et Déproche, c'est le dernier dinosaure
04:20du politique moins correct.
04:22C'est-à-dire qu'au fond,
04:23la langue était beaucoup plus élastique
04:24avant qu'aujourd'hui.
04:26On a beau nous répéter
04:27que la langue est en création,
04:29et c'est vrai dans le monde entier,
04:31mais la réalité,
04:32dans l'expression sociale et politique des choses,
04:35ce n'est pas vrai.
04:36Elle est vraiment très cernée.
04:39Et Déproche arrivait à dépasser ça.
04:41Alors, vous avez coché dans le dictionnaire
04:44tous les mots, entre guillemets,
04:45plombé d'office aujourd'hui.
04:47Alors, quelques-uns,
04:48bouffons, salopes, juifs, noirs, arabes,
04:49famettes, enfin, tant d'autres.
04:51C'est quoi ?
04:51C'est la progression du wokisme,
04:53du néo-féminisme,
04:54du politiquement correct ?
04:56Il y a le politiquement correct
04:57qui a gagné la partie,
04:59donc.
05:00Et il se traduit par une effervescence
05:03de ce qu'on pourrait appeler
05:05le communautarisme,
05:06plutôt que le wokisme,
05:07puisque plein de gens
05:07ne savent pas vraiment
05:09ce qu'on met derrière le mot wok.
05:11mais toutes ces petites communautés
05:13qui existent
05:14et qui sont la vie en même temps,
05:16c'est elles qui ont pris le pouvoir,
05:17en fait.
05:18Et la langue vacille aussi
05:20pour cette manière
05:21de regarder le monde.
05:24Et les mots,
05:25parfois, il faut qu'ils soient,
05:26comme je dis,
05:28les mots,
05:29il faut qu'ils soient percutés.
05:32Il faut qu'on puisse
05:32leur donner une ampleur
05:35qui dépasse le simple cadre
05:37d'une communauté.
05:38sinon, on ne se comprend pas
05:39entre nous.
05:41Alors, il est à peu près
05:43contemporain de Colus,
05:44de Thierry Leluron.
05:46C'est quoi la différence
05:47avec ces comiques aussi ?
05:50Humoristes d'une certaine façon ?
05:52Il fait une différence.
05:53C'est les mots ?
05:54Des proches font une différence
05:55entre le comique et l'humour.
05:56Il a toujours dit
05:57« Moi, je ne suis pas un comique.
05:59Moi, ce qui me passionne,
06:00c'est les mots.
06:01Débrouillez-vous
06:02de faire rire les gens
06:03avec les mots.
06:04Moi, je m'intéresse
06:04aux mots, la langue.
06:06Et donc, je passe un temps fou.
06:07Il était assez laborieux
06:09dans l'écriture, au fond.
06:10Presque obsessionnel
06:11dans la manière
06:13de choisir les mots.
06:14Il choisit les mots.
06:14Il passait des heures
06:15à préparer ses flagrants délires,
06:17ses réquisitoires.
06:19Voilà.
06:19Et effectivement,
06:20il est tombé dans une époque
06:21où la concurrence
06:22était assez rude.
06:23Mais chacun avait son public.
06:25Colus était plus populaire.
06:27Bedos était plus politique.
06:29Il y avait des registres
06:31comme ça.
06:31Mais en fond,
06:32ils s'entendaient assez bien tous.
06:34le seul qui se révoltaient
06:36contre les politiques,
06:37c'est Desproges.
06:38Bedos était engagé à gauche,
06:40c'était connu.
06:41Colus s'est même présenté
06:43aux élections pestilentielles,
06:44comme il disait.
06:46Bon, donc,
06:46il y avait de la part des comiques
06:48une certaine idée
06:49de la politique.
06:50Chez Desproges,
06:52non.
06:52Il n'y a pas d'idée
06:53de la politique.
06:54Lui, il considère,
06:55c'est son postulat,
06:56le monde est absurde.
06:57Il faut le traiter comme ça.
07:00En fait,
07:00il y a ceux
07:01qui considèrent effectivement
07:03il y a deux lectures
07:04ou traitements possibles
07:05de l'absurdité,
07:06soit en lisant Camus
07:07et on pleure,
07:09soit en lisant Desproges
07:11et on rigole.
07:12Voilà,
07:12c'est un peu
07:13pour faire la caricature,
07:15c'est ça en fait.
07:17Desproges,
07:17il est unique en son champ.
07:19Oui.
07:19Vraiment.
07:20Et alors,
07:21avant d'être couronné de succès,
07:23avant ces émissions populaires
07:24auxquelles il a participé,
07:26avant de faire du stand-up,
07:28comme on dit en bon français,
07:29vous décrivez notamment
07:31son enfance
07:33et toutes ses vacances,
07:34notamment qu'il a passées
07:35en Liennes,
07:38dans le Limousin.
07:41Vous racontez
07:42comment le jeune
07:42il fait l'andouille,
07:43entre guillemets,
07:44il apostrophe la bouchère,
07:46vous avez des pieds de cochon,
07:48je vous demande-t-il.
07:50Et lui répond,
07:53justement,
07:53je ne l'ai pas noté.
07:54Et lui répond,
07:55ça vous fait pas mal en marchant.
07:57Ça vous fait pas mal en marchant.
07:58Mais il le faisait
07:58de manière spontanée.
07:59Déjà dans la transgression,
08:00le gamin.
08:01Mais en fait,
08:02il a toujours voulu rester enfant
08:03quand il avait déjà
08:04même jusqu'à 30 ans,
08:06quasiment à 30 ans.
08:08Il tenait le manche
08:09pour être enfant
08:11tout le restant de sa vie.
08:13Il n'avait aucune idée
08:14de ce qu'il voulait faire.
08:15Et puis,
08:15il a rencontré sa femme,
08:17Hélène.
08:17Oui, de vous parler.
08:18Et là,
08:18c'est vrai que cette personne
08:19l'a vraiment accompagnée.
08:22Et il est devenu
08:22non pas adulte,
08:24mais adolescent.
08:25Mais en fait,
08:26à 48 ans,
08:27il est décédé
08:28d'un cancer
08:29dont il a rigolé
08:30toute sa vie
08:31sans savoir
08:31qu'il en avait un,
08:32sauf à la fin de sa vie.
08:34Mais la réalité,
08:35c'est qu'au fond,
08:36sa force,
08:37sa puissance,
08:38son envie de vivre,
08:39c'était d'être enfant
08:40jusqu'au bout.
08:41Et il a réussi.
08:42Il a réussi.
08:43En tout cas,
08:44je vous conseille
08:45de lire ce livre
08:46pour découvrir
08:47ce que vous ne connaissez pas
08:48de Déproche,
08:48se souvenir aussi
08:49de certains
08:51de ces bons mots
08:53vraiment délicieux
08:54et maniants l'absurde,
08:56comme vous venez de le dire.
08:57Ça s'appelle
08:57Déproche en gros caractère.
08:58C'est paru au Cherche Midi.
08:59Merci beaucoup,
09:00Jean-Michel Dion.
09:00Merci.
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