Passer au playerPasser au contenu principal
  • il y a 13 heures
Au fond d’une grotte gardée par des chauves-souris, un puits répond aux questions de ceux qui osent aller jusqu’à lui. Mais certaines réponses ont un prix. Et certains silences aussi.

Mais pour atteindre le puits des astres, il faut avancer sans lumière, guidé seulement par les chauves-souris, et accepter de laisser derrière soi quelque chose qu’aucun mot ne sait vraiment nommer.

Un récit de traversée, de perte, d’amour et de fidélité face au vide.
Un conte sur ce que l’on cherche dans la nuit… et sur ce qui reste quand aucune réponse ne vient.

Histoire et voix : Théo
Musique Suno
en alternance
https://suno.com/s/b9EO2Ln8Co5hr6r3
https://suno.com/s/il7GE28KkLOAJaIQ

Les images, le son et les composants de cette vidéo sont la propriété de la forêt de Théo

Catégorie

😹
Amusant
Transcription
00:00On dit qu'au temps où les bêtes parlaient encore entre elles, sans honte et sans peur, il existait sous
00:04une montagne de basalte, un puits que nul n'avait creusé.
00:08La roche elle-même l'avait porté comme un secret, le silence l'avait poli, la nuit l'avait gardé.
00:14On l'appelait le puits des astres.
00:16Pourquoi ce nom ? Parce qu'en se penchant sur son eau, on ne voyait pas son reflet, mais celui
00:21de ceux qui n'avaient pas encore de nom.
00:23Certains y voyaient leur enfance avant qu'elle ne fût blessée, d'autres y voyaient leur fin avant qu'elle
00:28ne vînt.
00:30D'autres encore plus rares, y voyaient une lumière ancienne, suspendue au fond du noir, comme si le ciel un
00:35jour était tombé là.
00:36Mais le puits ne donnait à personne.
00:38Il était gardé par des chauves-souris, noires comme le revers des songes, nombreuses comme les pensées qui traversent un
00:43esprit inquiet.
00:44Elles ne barraient pas le chemin avec des griffes, ni des crocs, elles le gardaient autrement.
00:49Pour atteindre le puits, il fallait d'abord entrer dans une grotte, où même la mémoire de la lumière s
00:53'effaçait.
00:54Là, aucune torche ne brûlait, aucune braise ne tenait.
00:57La flamme s'y couchait comme un animal malade, puis mourait dans un soupir.
01:02Alors on avançait, sans voir, guidés seulement par les cris des chauves-souris,
01:07qui traçaient dans le noir des routes plus fines qu'un cheveu, et plus fragiles qu'une promesse.
01:12Celui qui voulait une réponse devait les suivre.
01:15Mais avant de descendre, il fallait payer.
01:17Personne n'a jamais pu dire ce qu'il donnait exactement.
01:20Les uns déposaient un anneau, un couteau, une dent, une mèche de cheveux.
01:23Les autres sortaient sans leur rire, sans le souvenir d'une voix, sans la douceur d'un nom, ou la
01:28certitude d'avoir été aimé.
01:29Il y en avait même qui prétendaient n'avoir rien laissé du tout.
01:32Et pourtant, à leur retour, un pli nouveau habitait leur regard, comme si le puits avait pris une chose, que
01:38seule l'âme savait compter.
01:39Ainsi, nul ne pouvait dire, j'ai donné ceci.
01:42On disait seulement, quelque chose en moi ne m'accompagne plus.
01:45Et pourtant, il venait, une troupe innombrable, pour obtenir une réponse auprès du puits.
01:50Car il est dans le cœur des vivants, une fin plus têtu que la fin du ventre.
01:54Le pain apaise le corps pour un jour, mais une réponse peut apaiser la vie toute entière.
01:58Et c'est là l'erreur la plus vieille.
02:00Les êtres pensent qu'ils cherchent des réponses, alors qu'ils cherchent souvent la permission de continuer, à aimer ce
02:05qu'ils craignent de perdre.
02:07Beaucoup descendirent vers le puits des astres.
02:09Un chien s'y rendit, pour savoir comment trouver son trésor perdu.
02:12Il revint en boitant, avec les yeux pleins de fatigue, et l'on ne sut jamais s'il avait trouvé
02:16ce qu'il cherchait.
02:18Deux marcassins y descendirent, pour demander comment soigner leur père malade.
02:22Lorsqu'ils réapparurent, ils ne pleuraient plus, mais ils ne riaient plus non plus.
02:26Un renard y alla, pour demander comment ne plus jamais avoir faim.
02:29Il ne revint jamais.
02:31Certains disent qu'il erre encore dans le noir, tournant autour de lui-même.
02:35Ainsi allait la réputation de puits.
02:37Ils ne mentaient pas, et ils n'étaient pas doux.
02:40Or ce qui est vrai n'est pas toujours juste, et ce qui est juste ne console pas toujours.
02:45C'est pourquoi les anciens répétaient à leurs petits,
02:48« Ne pose au puits qu'une question, dont tu pourrais ne supporter de rester sans réponse. »
02:54Des royaumes d'herbe n'acquiraient ses chers.
02:56Des rivières changèrent de lit, mais le puits demeura.
02:59Puis un jour, à l'heure où le ciel n'est plus tout à fait bleu, et pas encore noir,
03:04une poule se présenta à l'entrée de la grotte.
03:06Ce n'était pas une poule de ferme, ni de courant, grasse de grains ou de soleil.
03:10C'était une poule de chemin, de cendres, une poule qui avait trop marché, pour encore compter ses pas.
03:16Ses plumes portaient la poussière des routes, la pluie des fossés, le sel des nuits sans sommeil.
03:21Son bec tremblait un peu, non de froid, mais de ce que l'on voit,
03:24chez ceux qui sont longtemps retenus de tomber.
03:27Elle venait chercher son fils adoptif, le dernier cerf.
03:31À ce nom, même le vent parut se taire autour de la montagne,
03:34car il y a des êtres dont la seule existence ressemble déjà à une fin du monde.
03:39Le dernier arbre d'une forêt n'est pas seulement un arbre.
03:41La dernière source d'un désert n'est pas seulement de l'eau.
03:44Le dernier cerf n'est pas seulement un fils.
03:46Il porte avec lui le deuil d'une lignée toute entière,
03:48toute une musique de sabots, de bois levés vers l'aube,
03:51de courses dans les fougères et de regards bruns traversés par les saisons.
03:55Et pourtant, ce n'était pas son sang.
03:57La poule l'avait trouvée autrefois, frêle et tremblant,
04:00près de la ferme où elle vivait.
04:02Elle l'avait réchauffée, comme elle l'avait pu,
04:04avec son ventre maigre et son entêtement de mer.
04:06Elle lui avait appris, non pas à être cerf,
04:09ce que la personne ne pouvait lui apprendre,
04:11mais à ne pas avoir honte d'être seule.
04:14Les chauves-souris sortirent des crevasses de la grotte
04:16et tournèrent autour d'elle sans la toucher.
04:18Leur ronde faisait un bruit de tissu ancien
04:20qu'on déplie, comme dans une chambre fermée depuis des années.
04:24Alors l'une d'elles parla,
04:25ou peut-être elle cesse la grotte qui parlait.
04:28« Que viens-tu demander au puits des astres ? »
04:30La poule leva la tête.
04:31« Je viens chercher mon fils,
04:33celui qu'on appelle le dernier cerf. »
04:36La voix demanda encore.
04:38« Et qui es-tu prêt à donner ? »
04:40La poule ne réfléchit pas longtemps.
04:42Ceux qu'on aime par amour,
04:44ceux qu'on aime par amour absolu,
04:46répondent vite,
04:47non pas parce qu'ils savent,
04:48mais parce qu'ils ont déjà consenti en silence.
04:51« Tout ce que j'ai, » dit la poule.
04:54À ces mots,
04:55les chauves-souris cessaient un instant de battre des ailes,
04:57comme si la grotte elle-même retenait son souffle.
05:00Puis le passage s'ouvrit.
05:01La poule entra.
05:03Il n'y avait là ni lueur,
05:04ni reflet, ni repère.
05:05Le noir n'était pas seulement autour d'elle.
05:07Il semblait lui passer sous les yeux,
05:09sur les plumes,
05:10dans les pensées.
05:11Elle voulut d'abord se souvenir du visage de son fils.
05:14Mais déjà ce souvenir vacillé,
05:16comme vacillait une image dans l'eau trouble.
05:18Elle se força à répéter tout bas,
05:20sa voix,
05:21ses pas,
05:21ses yeux,
05:22son odeur.
05:23Les chauves-souris criaient dans l'obscurité.
05:26Leur ultra-son ouvrait un chemin
05:28que nul regard n'avait pu suivre.
05:29Ce n'était pas une roue droite,
05:31c'était une fidélité.
05:33A chaque pas,
05:33il fallait choisir le cri juste,
05:35renoncer au faux,
05:36et ne pas se jeter vers l'écho trop proche,
05:38ni vers le silence trop vaste.
05:40Car il est dans la nuit des appels,
05:41qui imitent la vérité,
05:43avec une perfection de piège.
05:45La poule marcha longtemps,
05:47ou peut-être un peu.
05:48Ouais,
05:49la nuit y passa un certain temps.
05:51Dans le noir profond,
05:52le temps cesse d'être une corde.
05:53Il devint de l'eau.
05:55On y avance plus d'heure en heure,
05:56mais de doute en doute.
05:58Parfois la poule croyait entendre le dernier cerf devant elle,
06:01parfois derrière.
06:02Parfois,
06:02elle n'était même plus sûre de pourquoi elle était rentrée dans cette grotte.
06:06Alors elle s'arrêtait,
06:07vacillée,
06:08et au bout d'un certain temps repartait.
06:11Elle finit par rencontrer d'autres voyageurs,
06:13ou bien leur reste.
06:15Là,
06:15il y avait un lièvre,
06:16assis contre la paroi,
06:18souriant à quelqu'un qui n'était plus là.
06:20Il y avait une jeunette qui avançait très lentement,
06:22les yeux ouverts mais tournés vers le passé,
06:24qu'elle seule pouvait voir.
06:26Il y avait un petit écureuil,
06:28qui serrait dans ses bras une petite boîte vide,
06:30comme on sert à un enfant endormi.
06:32La poule comprit alors ceci,
06:34le puits n'égare pas seulement ceux qui n'ont pas payé assez,
06:37il égare aussi ceux qui ne veulent pas acheter,
06:38qui ne marchandent pas.
06:40Car certains viennent demander,
06:42comment ne pas souffrir,
06:43comment ne pas perdre,
06:44comment ne pas revenir en arrière ?
06:47Et le monde n'a pas de réponse.
06:50Quel prix pourrait être payé pour obtenir la réponse de cette question ?
06:53Et le monde ne sait rien vendre à ce prix-là.
06:56Elle poursuivit sa route,
06:57plus humble encore.
06:58Elle ne demande plus pourquoi.
07:01Seulement laissez-moi arriver.
07:03Enfin,
07:04après un temps s'élan que même le chagrin en devinait silencieux,
07:06le couloir s'élargit.
07:07Les battements d'elle s'éloignaient,
07:09l'air changea.
07:10Il devint immobile,
07:11vaste,
07:12presque solennel.
07:13La poule sut qu'elle était parvenue au terme de son voyage.
07:16Elle avança encore de quelques pas,
07:18très doucement,
07:19comme on approche un berceau où une tombe.
07:20Et puis elle le vit,
07:22le puits des astres,
07:23ou plutôt un cercle,
07:25une bouche.
07:26Il n'y avait plus d'eau,
07:27le puits était vide.
07:29Pas la moindre goutte,
07:30pas le moindre frisson,
07:31pas un miroir noir où les étoiles se reflètent,
07:34seulement une marge elle craquelait.
07:36Une pierre noircie,
07:37comme un encensien,
07:38et au fond un vide pâle,
07:40muet,
07:40qui n'appelait rien.
07:42La poule resta un long temps immobile.
07:44Il y a des douleurs qui font crier,
07:46et il y a celles plus grandes qui rendent la voix inutile.
07:49Devant un malheur ordinaire,
07:50on proteste.
07:51Devant l'impossible,
07:52on se tait.
07:53Elle s'approcha au bord.
07:54Elle regarda au fond du puits
07:56comme on regarde une réponse morte.
07:58Je suis venu.
07:59J'ai donné tout ce que j'avais.
08:01Le silence ne bougea pas.
08:03Je ne demande même plus pourquoi il est parti.
08:05Je demande seulement où le trouver.
08:07Même seulement sa trace.
08:08Même seulement l'endroit où prononcer son nom.
08:10Mais le puits demeurait vide.
08:12Alors la poule comprit une chose terrible.
08:14Une chose que tous les sages savent,
08:16et que personne n'accepte vraiment.
08:18Il existe des moments où le monde ne répond pas.
08:20Non pas parce qu'il est cruel,
08:22non pas parce qu'il est juste,
08:23mais parce qu'il est vide.
08:24Et l'endroit où on regarde,
08:25il n'y a rien.
08:26Pas une voix,
08:27pas une réponse.
08:28Et pourtant il faut continuer.
08:30A parler et à avancer.
08:31Car ce n'est pas toujours pour recevoir une réponse
08:33qu'on prononce un nom.
08:34Parfois c'est pour empêcher
08:35qu'il disparaisse tout à fait.
08:37La poule se redressa.
08:38Elle était petite devant ce grand cercle silencieux.
08:41Petite comme une graine.
08:42Petite comme une prière.
08:44Petite comme une dernière prière.
08:46Petite comme tout être vivant.
08:47face à ce qu'il ne peut plus
08:49ni comprendre ni réparer.
08:51Mais pourtant elle parla encore.
08:53Elle parla du premier jour où elle avait trouvé le cerf.
08:55Tremblant dans la paille.
08:56Du bruit de ses sabots maladroits.
08:58De sa peur de l'orage.
08:59De la manière qu'il avait de lever la tête
09:01vers la pluie comme si le ciel lui devait une explication.
09:04Elle parla jusqu'à ce que ses promesses se consument
09:06dans sa bouche comme du papier ancien.
09:08Maintenant ses cris ressemblaient à celui des chauves-souris.
09:11Et le puits ne répondait toujours pas.
09:13Mais quelque part très haut.
09:15Une chauve-souris lui répondit.
09:17Alors la poule se tue.
09:18On ignore combien de temps elle resta là.
09:20Certains disent qu'elle revint avant l'aube.
09:21D'autres qu'elle a dormi une saison entière au bord de la pierre vide.
09:24D'autres encore qu'une part d'elle n'est jamais remontée du puits.
09:27Ce qu'on sait, c'est qu'à partir de ce jour,
09:29les anciens changèrent leurs paroles.
09:31Auparavant ils disaient.
09:33Ne pose au puits qu'une question.
09:34Dont tu pourrais supporter de rester sans réponse.
09:37Après la venue de la poule, ils dirent.
09:39Aime.
09:40De façon à pouvoir continuer.
09:41Même devant un puits sec.
09:43Car il est facile d'aimer.
09:44Tant que le monde promet quelque chose en retour.
09:46Une présence.
09:47Une réponse.
09:47Une guérison.
09:48Un signe.
09:49Mais aimer quand le puits est vide.
09:50Quand le ciel se tait.
09:52Quand la nuit ne rend rien.
09:53Voilà peut-être la forme la plus nue.
09:55La plus haute.
09:55De la fidélité et de l'amour.
09:58Depuis lors.
09:59Nul ne sait si le puits des astres coulera de nouveau.
10:01Nul ne sait ce qu'il est advenu du dernier cerf.
10:04Nul ne sait ce que la poule a véritablement payé.
10:06Mais certaines nuits.
10:07Lorsque le vent passe entre les pierres.
10:09Et que les chauves-souris dessinent dans l'air des routes invisibles.
10:11On croit entendre au fond des montagnes.
10:13Une voix très douce.
10:14Qui répète un nom sans attente d'écho.
10:16Et ceux qui entendent cette voix baissent la tête.
10:19Non par peur.
10:20Mais par respect.
10:21Car ils comprennent alors que les plus grandes questions.
10:23Ne sont pas celles qui obtiennent une réponse.
10:25Mais celles qui transforment celui qui ose les porter dans le noir.
Commentaires

Recommandations