00:00Presque 20 ans après sa première Palme d'Or, Christian Mounjou entre avec celle-ci dans le club très fermé
00:07des cinéastes doublement palmés.
00:09Il revient avec un thriller kafkaïen redoutable et ironique, porté par deux stars internationales, Sébastien Stann et Renate Renzve.
00:17Une famille évangélique roumaine récemment installée en Norvège se retrouve prise dans l'engrenage d'une enquête des services sociaux.
00:25Basé sur un fait de société qui a agité la Roumanie, Fjord est un film sur la polarisation extrême de
00:30nos sociétés, le choc des cultures et l'aveuglement idéologique.
00:33Alors, pourquoi cette Palme a divisé la presse française, Lucille ?
00:38Je pense que c'est un film de gros filou.
00:40Alors moi, je l'ai beaucoup aimé, mais je pense que ça peut agacer beaucoup parce qu'en effet, il
00:43prend comme sujet un des grands affrontements de la pensée occidentale contemporaine
00:47et il renvoie dos à dos deux systèmes dont il fait l'équivalence d'une forme de sectarisme.
00:52Donc, d'une part, la pensée, disons, traditionnaliste, religieuse, on pourrait dire réactionnaire, et d'autre part, la pensée progressiste.
01:01Et il fait s'affronter tout ça dans un tout petit espace qui est un village où, évidemment, tout le
01:06monde se connaît, tout le monde s'observe.
01:07En plus, il n'y a que des maisons avec des grandes baies vitrées où on voit, évidemment, on entend
01:11ce qui se passe chez le voisin.
01:12Et il le fait à l'échelle d'une famille, donc, de cinq enfants, dont un petit bébé, et puis
01:17toutes les petites familles autour.
01:19Donc, on va regarder un extrait parce que dans cet extrait, c'est intéressant.
01:21On voit d'emblée cette espèce de choc culturel, c'est-à-dire que la famille Georgiou, elle est chez
01:27elle, elle est en train de chanter.
01:28Et là, débarquent les voisins d'à côté.
01:30Et là, débarquent les voisins d'un coup.
02:13J'aime beaucoup dans ce passage le chien qui aboie avant que les voisins arrivent parce qu'on se dit,
02:23il va y avoir une confrontation.
02:24Et c'est un film qui ressemble un peu à d'autres films qui ont eu la palme à Cannes
02:28et notamment les films d'Ostlund.
02:30C'est le même niveau de provocation.
02:32C'est-à-dire, c'est une fable morale qui se veut très politique.
02:34Moi, je ne suis pas très sûre qu'elle le soit.
02:36Mais en l'occurrence, je la trouve mieux ficelée.
02:38Moi, je n'aime pas du tout le cinéma d'Ostlund.
02:40Là, je trouve qu'il y a quelque chose de plus honnête, de plus franc et de mieux joué, de
02:43mieux écrite.
02:44De joyeusement plus pervers.
02:45C'est toi, Frédéric, qui fait des chants religieux tous les dimanches.
02:49Non, mais j'aime Ostlund et j'aime effectivement ce film.
02:51Et c'est vrai que je l'ai aussi pris un peu comme une comédie.
02:53En tout cas, comme une satire.
02:54Une satire de la social-démocratie.
02:57C'est quand même ça.
02:58C'est-à-dire que Mounjou avait déjà observé la social-démocratie.
03:01On avait déjà tiré un bilan un petit peu contrasté dans son précédent film, RMN.
03:05Je trouve qu'il pousse encore plus loin le bouchon.
03:07En fait, il utilise des codes qui sont énormes de la fiction.
03:11C'est-à-dire, vraiment, on est dans l'hyperbole.
03:12Dans l'hyperbole, c'est-à-dire que c'est quand même des gens à qui on arrache des enfants.
03:15Et à ce moment-là, pour effectivement retourner notre pensée.
03:18Et je trouve que le film acte effectivement d'une impossible conciliation
03:23entre conservateurs et sociodémocrates aujourd'hui.
03:25Et en ça, je trouve le film assez sanitaire.
03:27Moi, je trouve le film très intéressant parce qu'il m'oblige à énormément penser, réfléchir
03:32et jouer avec mes attentes.
03:33En gros, cette famille de Roumains évangéliques,
03:35ce sont des personnes qui sont victimes d'un truc qu'on connaît bien dans tout l'Occident.
03:38C'est une panique morale.
03:40Il y a une panique morale.
03:41Est-ce que ces gens maltraitent leurs enfants ?
03:42Et donc, ça nous amène, nous, spectateurs, à nous dire
03:44mais tiens, est-ce que si moi, j'étais dans la majorité,
03:47j'étais dans le groupe qui peut provoquer une panique morale,
03:50comment je traiterais, peu importe que ce soit des gens réactionnaires ou pas,
03:53mais comment je traite la minorité ?
03:54Comment je la regarde quand elle ne pense pas comme moi ?
03:56C'est d'autant plus intéressant que c'est un film piégé
03:59parce que ce que nous dit le film, c'est qu'il y a une panique morale
04:01qui met la lumière sur cette pauvre famille
04:03alors qu'à côté, tout près, il y a une autre famille dont on ne dira rien
04:06mais qui est bien plus monstrueuse.
04:08Et ça, je trouve que c'est très pervers, très cruel
04:11et c'est passionnant.
04:11C'est basé sur un fait de société réel en Roumanie.
04:14Et ce qui est très intéressant, c'est que ça raconte
04:16ce que racontent beaucoup de films de Cannes,
04:18c'est-à-dire qu'on a des blocs mis face à face
04:21et l'impossibilité de s'écouter,
04:22l'impossibilité de se mettre à la place de l'autre.
04:24Et le fait que ce soit tourné majoritairement en plan séquence
04:28accentue cet effet-là.
04:29C'est-à-dire qu'on retrouve le style profond de Mounjou
04:32et on est au même titre que le fait qu'on soit dans un petit village
04:35où l'extérieur et l'intérieur communiquent,
04:38mais le plan séquence fait un effet cocotte minute
04:41et ces deux heures-là sont d'une intensité folle.
04:43– Après, je pense qu'il y a quand même quelque chose,
04:45il faut qu'il y ait un petit avocat du diable quand même.
04:47– Le petit grimpe sable.
04:47– Le petit grimpe sable, Lucille.
04:48– Non mais ça crise quand même,
04:50c'est-à-dire que ce n'est pas un film très honnête,
04:52jusqu'au bout dans sa forme.
04:53Il y a des petites choses, on ne va pas parler de tout
04:55et puis le public va le découvrir.
04:56– Il y a vraiment des trucs de petits malins.
04:58– Non mais le mensonge, ça fait partie de la vie, Lucille.
05:01– C'est partie du plaisir du cinéma.
05:03– En tout cas, il nous manipule, il joue avec nous.
05:06– Mais comme les personnages se manipulent, il a raison.
05:08– Est-ce que vous, vous aviez reconnu Sébastien Stahn
05:10qui joue dans sa langue maternelle ?
05:12– Là, maintenant, c'est vraiment le soldat de l'hiver.
05:14– En parlant d'hiver.
05:16On va quitter la Norvège pour la Russie
05:18en pleine opération spéciale.
05:20– Sous-titrage Société Radio-Canada
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