00:00Edgar Morin, penseur français dont la notoriété a dépassé nos frontières, nous a quittés.
00:05Au travers d'une centaine de livres traduits dans une trentaine de langues,
00:09il a observé au fil des décennies le vaste monde, sa complexité,
00:13créant circulation et passerelle entre science et savoir.
00:17Il y a deux ans, il témoignait au micro de France 24 de ce que représentait pour lui le continent
00:22africain.
00:23Je vous propose de l'écouter.
00:24Je me suis très tôt après la guerre intéressé au continent africain.
00:32Bien entendu, pas seulement au problème de la décolonisation qui était pressant,
00:40mais aussi à celui de cette culture africaine dont j'avais quand même de très beaux exemples.
00:48Et moi, je dois dire que parmi les grandes consciences que j'admire,
00:56il y a deux grandes consciences du siècle passé,
00:59c'est Nelson Mandela et Aimé Césaire, c'est-à-dire deux africains.
01:06Voilà, et sur ces images, Edgar Morin a 102 ans.
01:10On en parle avec le sociologue Jean Viard.
01:12Bonjour, vous êtes, bonjour monsieur, vous êtes directeur de recherche au CNRS Cevipof.
01:16Alors, tout d'abord, que représente pour vous Edgar Morin ?
01:20Je préfère parler encore au présent plutôt qu'au passé.
01:24Moi, je le connais depuis très longtemps.
01:26Ça a été mon directeur de thèse, il y a 50 ans.
01:29Donc vous voyez, ça fait un moment.
01:30Après, je l'ai édité plusieurs fois.
01:33On se voyait à Saint-Malo, on se voyait dans les fêtes du livre, Saint-Malo, moi surtout.
01:37Vous voyez, Saint-Malo, par exemple, il y a trois ans, on était au restaurant le soir,
01:42et il y avait une serveuse noire magnifique, et il a vite à danser.
01:45Il avait quand même déjà à peu près le même âge que quand il était dans votre reportage.
01:50Et l'année d'après, par exemple, il était à Moinsartou, c'est un grand festival du livre,
01:54et il avait préparé des chansons, dix petites chansons françaises.
01:57Il a de réchanter les chansons françaises.
01:59Je dis ça pour dire que c'était un homme qui met profondément la vie,
02:02et c'est peut-être pour ça qu'il a vécu si longtemps, si vous voulez.
02:05Et ça, c'est essentiel.
02:06Après, ça a été essentiellement l'homme de son temps.
02:10C'est-à-dire que, vous voyez, il a commencé la vie dans la résistance,
02:13il faut dire qu'il était juif, donc effectivement, il était en danger,
02:15donc il s'était réfugié à Toulouse, mais il est grand croix de la Légion d'honneur.
02:19C'est, à mon avis, le seul actif militaire.
02:21Je pense que c'est le seul intellectuel qui est grand croix,
02:24c'est ce qu'il y a de plus haut dans la hiérarchie de la Légion d'honneur.
02:27Il l'a reçu en 2016.
02:29Donc, si vous voulez, il a une œuvre considérable.
02:32Il est obédié énormément dans le monde, beaucoup en Amérique latine,
02:34où il a beaucoup, beaucoup d'influence.
02:37Il a une influence qui a grandi en France.
02:39Et il a été à la fois, j'allais dire, un historien du présent,
02:42parce qu'il a écrit son premier livre, c'est « L'an zéro de l'Allemagne »,
02:45où il était dans l'armée allemande, c'est la communication à Berlin.
02:48Et il a fait un livre pour raconter la situation de l'Allemagne.
02:52Non pas du tout qu'il était solidaire des nazis,
02:54parce que sa vie essayait justement de survivre,
02:57mais parce qu'il voulait aussi montrer le désarroi total des gens,
03:00les gens qui erraient, la pauvreté, le désespoir.
03:03Et toute sa vie, il a fait ça.
03:05La Californie, mai 68, la rumeur d'Orléans.
03:08Il a toute une ligne de livres,
03:10un livre sur la nouvelle civilisation écologique.
03:13Jusqu'à récemment, il a écrit sur l'Ukraine, il y a 3-4 ans.
03:16Il a fait des entretiens récents avec Pierre Rabhi, avec Boris Cyrulnik.
03:21Et c'est vrai que ce qui le caractérisait,
03:24c'était de relier effectivement ces savoirs pour délivrer un message global.
03:30Et pensez, si vous voulez, les événements dans ce qui se passait.
03:32Et puis au milieu de tout ça, il y a la méthode.
03:35La méthode, c'est l'encyclopédie d'Edgar Morin.
03:37C'est une œuvre gigantesque qui vise à montrer que, si vous voulez,
03:42on a tellement séparé les savoirs qu'on ne sait plus penser le monde.
03:45Les mathématiciens sont brillants, les sociologues, les philosophes, les historiens.
03:50Mais tout ça ne permet pas de penser à un monde en pleine transformation.
03:53Et c'est ça l'idée de complexité.
03:55C'est de revenir à un savoir où on étudie sans arrêt les interférences.
03:59Comment l'un progresse, fait progresser l'autre, etc.
04:01Et avec l'idée qu'au fond, on n'atteint jamais à la vérité absolue.
04:04On la cherche.
04:05Le but au fond, c'est de chercher à comprendre le monde.
04:08C'est ce mouvement-là qui est là.
04:10C'est le cœur de la méthode, c'est son grand lit, un septum.
04:14Jean Viard, certains contemporains, je pense à Pierre Bourdieu,
04:17disaient de lui qu'il était davantage un commentateur, justement,
04:20qu'un penseur.
04:21Que répondez-vous à cela ?
04:25Il faut bien se dire, la sociologie n'existait pas avant la guerre.
04:28Que tous ces gens, que ce soit Pierre Bourdieu,
04:30qui était de formation philosophique,
04:32Edgar était de formation juridique,
04:34au fond, après la guerre, cette génération,
04:37ces gens avaient arrêté leurs études, souvent pour faire la résistance.
04:40Ils avaient eu des courages extraordinaires.
04:43Ils avaient certains de leurs amis qui étaient morts sous la torture.
04:45Enfin, il faut voir comment c'était.
04:46Et on s'est un peu dit, qu'est-ce qu'on va faire de tous ces jeunes gens-là
04:49?
04:49Et c'est comme ça, au fond, qu'on a fait des sociologues au CNRS.
04:52Je voulais rentrer en 1950, c'était Friedman qui l'avait piloté.
04:55Mais ce que je veux dire, c'est qu'au fond,
04:57on a créé une génération de sociologues ex nihilo avec des savoirs différents.
05:00Donc, ils n'ont pas le même rapport sociologique, ça c'est sûr.
05:03Edgar était quelqu'un qui était plongé dans le présent
05:05et qui voulait l'expliquer aux autres.
05:07Pierre Bourdieu, c'est beaucoup plus un théoricien
05:10qui voulait effectivement faire une théorie générale de la société,
05:13sans vouloir être agressif du tout.
05:14Je dirais que c'était un peu un nouveau Karl Marx, c'est de la théorie.
05:18Donc, vous voyez, c'est des approches différentes.
05:20Edgar était plus historien du présent, d'une certaine façon,
05:23mais parce qu'il était tout le temps au combat.
05:25C'est-à-dire que ses livres visaient toujours à faire comprendre la jeunesse,
05:28à faire comprendre 68, à faire comprendre la Palestine, etc.
05:31L'Israël, il était juif,
05:33donc il pouvait se permettre de dire un certain nombre de choses sur Israël,
05:35vu qu'étant juif, évidemment, il avait un peu plus de latitude
05:39pour dire certaines choses dans la violence d'Israël.
05:41Donc, c'est pour ça que c'est des approches différentes.
05:44Je pense qu'il n'y a pas une sociologie,
05:45peut-être là où je ne suis pas d'accord avec Pierre Bourdieu,
05:47je pense que la sociologie, vous savez, c'est des travaux très personnels,
05:51qui effectivement, aujourd'hui, d'ailleurs, la psychologie,
05:53ça a beaucoup pris le pas sur la sociologie.
05:55On est à une époque de l'intime,
05:56donc regardez l'influence de Boris Cyrulnik, par exemple,
05:59qui est absolument considérable.
06:01Donc, voilà, c'était la sociologie du présent, d'ailleurs.
06:04L'esprit du temps, d'un de ses livres,
06:05L'esprit du temps, qui est un des plus connus,
06:07effectivement, où il raconte l'époque, comment ça se passe.
06:11Je pense que le désaccord avec Pierre Bourdieu ne l'embêtait pas,
06:15ils n'étaient pas tout à fait dans le même train.
06:17Jean, merci beaucoup, Jean-Vierre.
06:18Effectivement, penser le monde aujourd'hui, c'est de plus en plus difficile.
06:20Il faut savoir se mettre en retrait et résister à la tentation
06:23de commenter l'instant.
06:24Il le faisait briller brillamment.
06:26Je renvoie à votre dernier livre,
06:27parce que vous avez vous-même énormément écrit,
06:29Une France bousculée, c'est aux éditions de l'Aube.
06:31Merci beaucoup, Jean-Vierre, d'avoir été avec nous.
06:34Je pense que c'est de plus en plus.
06:34Merci beaucoup.
06:34Merci.
06:34Merci.
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