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  • il y a 29 minutes
Nul n'est prophète en son pays, très discuté et enseigné en Afrique et en Amérique du Sud, Edgar Morin l'est beaucoup moins en France. Pourtant, sa pensée s'inscrit dans un continuum qui passe par la scolastique et la pensée cartésienne, fondamentale à la compréhension d'un monde en perpétuelle évolution. Aujourd'hui, Plus que jamais, Il est urgent de réfléchir et de poursuivre son travail, dans un monde où l'intelligence humaine se voit mise en concurrence par celle des machines.

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Transcription
00:00Edgar Morin, penseur français dont la notoriété a dépassé nos frontières, nous a quittés.
00:05Au travers d'une centaine de livres traduits dans une trentaine de langues,
00:09il a observé au fil des décennies le vaste monde, sa complexité,
00:13créant circulation et passerelle entre science et savoir.
00:17Il y a deux ans, il témoignait au micro de France 24 de ce que représentait pour lui le continent
00:22africain.
00:23Je vous propose de l'écouter.
00:24Je me suis très tôt après la guerre intéressé au continent africain.
00:32Bien entendu, pas seulement au problème de la décolonisation qui était pressant,
00:40mais aussi à celui de cette culture africaine dont j'avais quand même de très beaux exemples.
00:48Et moi, je dois dire que parmi les grandes consciences que j'admire,
00:56il y a deux grandes consciences du siècle passé,
00:59c'est Nelson Mandela et Aimé Césaire, c'est-à-dire deux africains.
01:06Voilà, et sur ces images, Edgar Morin a 102 ans.
01:10On en parle avec le sociologue Jean Viard.
01:12Bonjour, vous êtes, bonjour monsieur, vous êtes directeur de recherche au CNRS Cevipof.
01:16Alors, tout d'abord, que représente pour vous Edgar Morin ?
01:20Je préfère parler encore au présent plutôt qu'au passé.
01:24Moi, je le connais depuis très longtemps.
01:26Ça a été mon directeur de thèse, il y a 50 ans.
01:29Donc vous voyez, ça fait un moment.
01:30Après, je l'ai édité plusieurs fois.
01:33On se voyait à Saint-Malo, on se voyait dans les fêtes du livre, Saint-Malo, moi surtout.
01:37Vous voyez, Saint-Malo, par exemple, il y a trois ans, on était au restaurant le soir,
01:42et il y avait une serveuse noire magnifique, et il a vite à danser.
01:45Il avait quand même déjà à peu près le même âge que quand il était dans votre reportage.
01:50Et l'année d'après, par exemple, il était à Moinsartou, c'est un grand festival du livre,
01:54et il avait préparé des chansons, dix petites chansons françaises.
01:57Il a de réchanter les chansons françaises.
01:59Je dis ça pour dire que c'était un homme qui met profondément la vie,
02:02et c'est peut-être pour ça qu'il a vécu si longtemps, si vous voulez.
02:05Et ça, c'est essentiel.
02:06Après, ça a été essentiellement l'homme de son temps.
02:10C'est-à-dire que, vous voyez, il a commencé la vie dans la résistance,
02:13il faut dire qu'il était juif, donc effectivement, il était en danger,
02:15donc il s'était réfugié à Toulouse, mais il est grand croix de la Légion d'honneur.
02:19C'est, à mon avis, le seul actif militaire.
02:21Je pense que c'est le seul intellectuel qui est grand croix,
02:24c'est ce qu'il y a de plus haut dans la hiérarchie de la Légion d'honneur.
02:27Il l'a reçu en 2016.
02:29Donc, si vous voulez, il a une œuvre considérable.
02:32Il est obédié énormément dans le monde, beaucoup en Amérique latine,
02:34où il a beaucoup, beaucoup d'influence.
02:37Il a une influence qui a grandi en France.
02:39Et il a été à la fois, j'allais dire, un historien du présent,
02:42parce qu'il a écrit son premier livre, c'est « L'an zéro de l'Allemagne »,
02:45où il était dans l'armée allemande, c'est la communication à Berlin.
02:48Et il a fait un livre pour raconter la situation de l'Allemagne.
02:52Non pas du tout qu'il était solidaire des nazis,
02:54parce que sa vie essayait justement de survivre,
02:57mais parce qu'il voulait aussi montrer le désarroi total des gens,
03:00les gens qui erraient, la pauvreté, le désespoir.
03:03Et toute sa vie, il a fait ça.
03:05La Californie, mai 68, la rumeur d'Orléans.
03:08Il a toute une ligne de livres,
03:10un livre sur la nouvelle civilisation écologique.
03:13Jusqu'à récemment, il a écrit sur l'Ukraine, il y a 3-4 ans.
03:16Il a fait des entretiens récents avec Pierre Rabhi, avec Boris Cyrulnik.
03:21Et c'est vrai que ce qui le caractérisait,
03:24c'était de relier effectivement ces savoirs pour délivrer un message global.
03:30Et pensez, si vous voulez, les événements dans ce qui se passait.
03:32Et puis au milieu de tout ça, il y a la méthode.
03:35La méthode, c'est l'encyclopédie d'Edgar Morin.
03:37C'est une œuvre gigantesque qui vise à montrer que, si vous voulez,
03:42on a tellement séparé les savoirs qu'on ne sait plus penser le monde.
03:45Les mathématiciens sont brillants, les sociologues, les philosophes, les historiens.
03:50Mais tout ça ne permet pas de penser à un monde en pleine transformation.
03:53Et c'est ça l'idée de complexité.
03:55C'est de revenir à un savoir où on étudie sans arrêt les interférences.
03:59Comment l'un progresse, fait progresser l'autre, etc.
04:01Et avec l'idée qu'au fond, on n'atteint jamais à la vérité absolue.
04:04On la cherche.
04:05Le but au fond, c'est de chercher à comprendre le monde.
04:08C'est ce mouvement-là qui est là.
04:10C'est le cœur de la méthode, c'est son grand lit, un septum.
04:14Jean Viard, certains contemporains, je pense à Pierre Bourdieu,
04:17disaient de lui qu'il était davantage un commentateur, justement,
04:20qu'un penseur.
04:21Que répondez-vous à cela ?
04:25Il faut bien se dire, la sociologie n'existait pas avant la guerre.
04:28Que tous ces gens, que ce soit Pierre Bourdieu,
04:30qui était de formation philosophique,
04:32Edgar était de formation juridique,
04:34au fond, après la guerre, cette génération,
04:37ces gens avaient arrêté leurs études, souvent pour faire la résistance.
04:40Ils avaient eu des courages extraordinaires.
04:43Ils avaient certains de leurs amis qui étaient morts sous la torture.
04:45Enfin, il faut voir comment c'était.
04:46Et on s'est un peu dit, qu'est-ce qu'on va faire de tous ces jeunes gens-là
04:49?
04:49Et c'est comme ça, au fond, qu'on a fait des sociologues au CNRS.
04:52Je voulais rentrer en 1950, c'était Friedman qui l'avait piloté.
04:55Mais ce que je veux dire, c'est qu'au fond,
04:57on a créé une génération de sociologues ex nihilo avec des savoirs différents.
05:00Donc, ils n'ont pas le même rapport sociologique, ça c'est sûr.
05:03Edgar était quelqu'un qui était plongé dans le présent
05:05et qui voulait l'expliquer aux autres.
05:07Pierre Bourdieu, c'est beaucoup plus un théoricien
05:10qui voulait effectivement faire une théorie générale de la société,
05:13sans vouloir être agressif du tout.
05:14Je dirais que c'était un peu un nouveau Karl Marx, c'est de la théorie.
05:18Donc, vous voyez, c'est des approches différentes.
05:20Edgar était plus historien du présent, d'une certaine façon,
05:23mais parce qu'il était tout le temps au combat.
05:25C'est-à-dire que ses livres visaient toujours à faire comprendre la jeunesse,
05:28à faire comprendre 68, à faire comprendre la Palestine, etc.
05:31L'Israël, il était juif,
05:33donc il pouvait se permettre de dire un certain nombre de choses sur Israël,
05:35vu qu'étant juif, évidemment, il avait un peu plus de latitude
05:39pour dire certaines choses dans la violence d'Israël.
05:41Donc, c'est pour ça que c'est des approches différentes.
05:44Je pense qu'il n'y a pas une sociologie,
05:45peut-être là où je ne suis pas d'accord avec Pierre Bourdieu,
05:47je pense que la sociologie, vous savez, c'est des travaux très personnels,
05:51qui effectivement, aujourd'hui, d'ailleurs, la psychologie,
05:53ça a beaucoup pris le pas sur la sociologie.
05:55On est à une époque de l'intime,
05:56donc regardez l'influence de Boris Cyrulnik, par exemple,
05:59qui est absolument considérable.
06:01Donc, voilà, c'était la sociologie du présent, d'ailleurs.
06:04L'esprit du temps, d'un de ses livres,
06:05L'esprit du temps, qui est un des plus connus,
06:07effectivement, où il raconte l'époque, comment ça se passe.
06:11Je pense que le désaccord avec Pierre Bourdieu ne l'embêtait pas,
06:15ils n'étaient pas tout à fait dans le même train.
06:17Jean, merci beaucoup, Jean-Vierre.
06:18Effectivement, penser le monde aujourd'hui, c'est de plus en plus difficile.
06:20Il faut savoir se mettre en retrait et résister à la tentation
06:23de commenter l'instant.
06:24Il le faisait briller brillamment.
06:26Je renvoie à votre dernier livre,
06:27parce que vous avez vous-même énormément écrit,
06:29Une France bousculée, c'est aux éditions de l'Aube.
06:31Merci beaucoup, Jean-Vierre, d'avoir été avec nous.
06:34Je pense que c'est de plus en plus.
06:34Merci beaucoup.
06:34Merci.
06:34Merci.
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