00:14Merci d'être fidèle au rendez-vous de Préface, l'actualité des livres, notre invité aujourd'hui, Hugo Boris.
00:19Bonjour Hugo.
00:20Merci de votre présence pour venir nous parler de ce qui est déjà votre huitième roman,
00:23« Regarde-moi tomber mon amour », aux éditions de l'Iconoclaste.
00:26On a fait connaissance, c'était en 2005-2006, avec « Le baiser dans la nuque »,
00:30c'était votre premier roman pour lequel vous aviez été multiplimé.
00:33Et puis depuis, régulièrement, il y a eu des titres en librairie,
00:35ce qui veut dire que maintenant vous êtes installé, reconnu comme un auteur qui compte dans le paysage littéraire français.
00:43Même si les sujets sont différents, même si les univers sont différents, c'est quoi le fil rouge de votre
00:48écriture ?
00:51Il y en a plusieurs.
00:53D'ailleurs, ça me fait penser qu'une histoire, vous savez comment on symbolise une histoire en langue des signes
01:01?
01:01Dites-nous, montrez-nous.
01:03Un fil.
01:04Un fil, donc le fil rouge.
01:06Le fil rouge, je dirais que c'est le courage.
01:09L'un des fils rouges principaux, ça va être le courage.
01:12C'est un thème qui traverse toute mon oeuvre.
01:19J'en manque, malheureusement, de courage physique.
01:24J'en parle, c'est même le thème d'un ouvrage qui est le courage des autres.
01:28Et là, pour le coup, j'ai été, avec « Regarde-moi tomber mon amour », j'ai été bien
01:33servi.
01:34C'est vrai que le courage est présent, vous avez raison, dans tous vos liers, vous avez toujours un personnage
01:38central qui doit faire preuve de courage et qui souvent fait preuve aussi de doute, de doute face à soi
01:44-même, face à son parcours.
01:45C'est le cas aussi d'Arnaud.
01:46Arnaud, on va le découvrir, il est sauveteur en montagne pour la gendarmerie.
01:50Et puis, il doit agir sur une action avec un randonneur qui est tombé dans une crevasse, dans un glacier.
02:00Et puis, ça va remettre en question toute sa vie.
02:03Qui est-il, ce personnage d'Arnaud ? Il a une quarantaine d'années, à peu près.
02:06Oui, c'est un homme qui est assis dans la vie.
02:12Il a trois enfants, il est marié, il est aguerri aux missions les plus difficiles.
02:20Il aime son métier.
02:21Il aime son métier, il est respecté, c'est un type fiable, un peu assertif, un peu autoritaire, c'est
02:30pas un homme déconstruit.
02:32Et puis, un événement va remettre en question le fantasme de sa toute puissance masculine.
02:43Il y a cette scène qui est très brutale et en même temps quasiment clinique parce que vous nous la
02:48racontez, on y est vraiment, nous sommes dans cette...
02:49Alors, je n'ai pas forcément les mots de la montagne, mais c'est une sorte de crevasse, un glacier.
02:53Et il y a ce randonneur qui était parti un petit peu la fleur au fusil.
02:57Il est en tee-shirt, enfin, il n'est pas équipé pour.
03:00Et puis, il est tombé dans ce glacier et Arnaud doit venir le sauver.
03:03Et il y a une sorte de face à face entre ces deux hommes au fond de ce glacier.
03:08Oui, cet homme est parti en randonnée sur ce glacier et il est comme moi aujourd'hui, en tee-shirt.
03:17Parce qu'il faisait beau.
03:18Oui, et puis en plus, dans l'effort, c'est plus...
03:21Mais on ne fait jamais ça sur un glacier, on ne doit jamais être en tee-shirt.
03:24Et lui l'est ce jour-là et il y a un problème de nœud et il traverse un pont
03:30de neige
03:31et en effet, chute dans une crevasse très profonde, d'une trentaine de mètres, très étroite.
03:38Et Arnaud, qui est secouriste, qui doit aller extraire cette victime au fond de la crevasse,
03:46s'aperçoit quelque chose de terrible en arrivant, c'est que, je vous l'ai dit, il est en tee
03:50-shirt,
03:50donc la chaleur de son corps, en fait, a fait fondre la glace autour de lui.
03:57Et quand je dis fondre, c'est une pellicule de glace autour.
03:59Et comme les températures sont négatives dans un glacier,
04:02ce que je vous raconte malheureusement est déjà arrivé dans la réalité,
04:05et bien, la pellicule d'eau a regelé, mais comme la victime est vivante, elle est chaude,
04:13et bien, ça a dégelé à nouveau, puis regelé, puis dégelé, puis regelé,
04:17jusqu'à former une gangue de glace autour de cet homme,
04:20comme si le glacier le digérait vivant.
04:22Et ce qui veut dire que finalement, l'action de sauvetage ne va pas pouvoir aller à son terme,
04:26on ne va pas pouvoir le sauver, cet homme.
04:27Alors, il n'arrive pas à l'extraire et il est pris d'un vertige, comme vous le remarquez,
04:33puisque cet homme lui ressemble.
04:36Il lui ressemble physiquement.
04:39Si Arnaud avait la barbe, il aurait la même gueule que lui,
04:42ils ont la même forme de mâchoire.
04:43Et donc, il y a un effet d'identification à cet homme.
04:48Je n'ai pas réussi à sauver cet homme.
04:51Cet homme me ressemble, donc je n'ai pas réussi à me sauver moi-même.
04:55Et à ce moment-là, au moment où la faille se referme sur cette victime,
04:59une autre faille psychique, elle, s'ouvre en Arnaud,
05:03qui est en train de traverser la crise du milieu de la vie.
05:07Et ça va être un déclencheur d'une crise de la quarantaine,
05:13si on peut dire.
05:14Une crise très personnelle.
05:14Très personnelle et très spectaculaire aussi pour lui.
05:17Parce que ça va faire exploser tous ses fondamentaux,
05:19tout ce en quoi il croit.
05:20Et ça va remettre en question sa vie familiale, sa vie amoureuse,
05:24sa vie professionnelle, sa relation avec ses amis et ses collègues.
05:27Tout va finalement exploser.
05:29Et il ne se reconnaît plus lui-même.
05:30Il ne sait plus vraiment qui il est, Arnaud.
05:32Mais j'avais envie de parler de la montagne.
05:34J'avais aussi envie de parler des hommes en ce moment,
05:37dont on ne parle pas tant que ça.
05:38On en dit beaucoup.
05:40Ils ne vont pas très bien.
05:41Et le thème de la masculinité me plaisait.
05:44Et là, on a une forme de photographie de la masculinité
05:47en pleine déconstruction.
05:48Et lui voit ses certitudes vaciller.
05:53Et il traverse une période que je trouve, moi, assez fascinante,
05:56qui est la crise du milieu de la vie.
05:58Qui est une période où on va jouer à être un autre.
06:01C'est-à-dire qu'on va aller explorer des parties dormantes de sa personnalité.
06:08On pense souvent à la peur de la mort,
06:10parce qu'on change de versant, d'une certaine façon, au milieu de la vie.
06:17Et en fait, cette peur de la mort, on sait qu'en fait, c'est souvent une peur de la
06:20vie.
06:21Une peur de la vie non choisie, non vécue.
06:23Par des changements, bien sûr.
06:25Et donc, lui, ça va être...
06:27Cette rencontre avec cet homme au fond de la crevasse
06:29va être l'occasion de jouer à être un autre
06:32et de faire ce que lui ne faisait jamais.
06:34C'est-à-dire, ce n'était pas quelqu'un qui désobéissait,
06:37il va se mettre à désobéir.
06:38C'était quelqu'un qui ne dansait jamais, il se met à danser.
06:41Il ne s'achetait jamais de fringues depuis des années, il en achète.
06:44Et puis, il rencontre une collègue
06:48qui était avec lui dans la crevasse.
06:50Son rapport en femme va changer aussi.
06:52Ah oui, il est perdu face au sein de sa vie.
06:53Que ce soit vis-à-vis de sa femme,
06:55que ce soit vis-à-vis de l'épouse de cet homme
06:57qu'il n'a pas pu sauver.
06:58Ce qui veut dire qu'Arnaud va être en pleine reconstruction,
07:02déconstruction et peut-être reconstruction après.
07:04J'ai envie de dire que vous êtes aussi, Hugo Boris,
07:06un écrivain des ambiances.
07:09Que nous soyons dans l'espace,
07:10ça avait été le cas avec l'un de vos procédés romans,
07:12que ce soit dans l'univers de la police,
07:14ce roman pour lequel vous aviez été adapté au cinéma,
07:16il y a eu récemment débarqué,
07:18où nous étions sur les plages de Normandie.
07:20Cette fois-ci, c'est la montagne.
07:21Alors, à mon sens, ce n'est pas un roman de montagne,
07:24mais la montagne est omniprésente.
07:26Elle est le cadre, le cadre de vie et le cadre de l'action.
07:29Pourquoi est-ce important, les ambiances,
07:31les univers dans lesquels vous placez
07:33et vos personnages et vos intrigues ?
07:39Moi, j'aime énormément créer des effets de réel.
07:43Le milieu joue sur la psychologie des personnages.
07:50Je suis un écrivain des métiers aussi,
07:53parce que le métier apporte une atmosphère,
07:58un vocabulaire, une sage-femme ne s'exprime pas de la même façon
08:03qu'un chasseur ou qu'un flic.
08:05Et quand je m'intéresse à un métier,
08:07c'est formidable à quel point ça charrie tout un champ lexical,
08:14une sociologie aussi.
08:16Donc, ça m'aide, si vous voulez,
08:18dans la construction de l'histoire
08:20et dans la construction de la psychologie.
08:23Moi, j'aime les romans qui sont ancrés,
08:26qui ne sont pas hors sol.
08:29Et donc là, la montagne,
08:30c'est un personnage en soi.
08:33Il fallait la nourrir.
08:36Et d'ailleurs, ça a été l'une des plus grandes difficultés
08:38pour ce livre.
08:39J'étais écrasé.
08:44Il y a trois ans, quand j'ai commencé ce livre,
08:46face à l'ampleur de la tâche.
08:52Écrire la montagne littérairement,
08:56j'avais l'impression que je n'allais pas y arriver.
08:59Littérairement.
08:59Il y avait plus forte que nous.
09:00La preuve dans ce livre.
09:01Et en fait, je me rends compte
09:02qu'on ne parle pas tant que ça
09:04de la montagne aujourd'hui.
09:06En littérature, on parle beaucoup de la montagne
09:08au passé.
09:09Les épopées, les récits d'alpinistes.
09:13On en parle aussi au futur.
09:15Il y a quelques romans d'anticipation.
09:19Orgel, d'Emmanuel Salasque,
09:20c'est l'anticipation.
09:21Le bord du monde est vertical,
09:22de Simon Parco.
09:23Vous évoquez d'ailleurs un peu
09:24le sort de l'avenir de la montagne,
09:26des déglaciers qui disparaissent.
09:27Ça fait partie aussi de la montagne du futur.
09:29C'est ça.
09:30Mais la montagne au présent,
09:32dans laquelle vous travaillez,
09:34vous faites vos courses,
09:35vous emmenez vos enfants à l'école,
09:36finalement, je n'ai pas trouvé de livre
09:37qui en parle.
09:39Je suis parti pour la première fois de ma vie.
09:41C'est mon huitième livre.
09:42Et ça a été ma première résidence d'écriture.
09:44Mes enfants sont un peu plus grands maintenant.
09:46J'ai pu m'échapper.
09:47C'était génial.
09:48On y est.
09:48Vous nous faites vivre la montagne
09:49au fil des saisons, d'ailleurs,
09:50puisqu'on y passe plus d'un an
09:52dans cet univers.
09:54Votre personnage, Arnaud,
09:55a sensiblement le même âge que vous.
09:57Vous nous avez dit
09:58que vous vous étiez intéressé
09:59à parler d'un personnage qui doute,
10:01d'un personnage qui chute.
10:02« Regarde-moi tomber mon amour »,
10:03c'est votre titre.
10:04Vous arrive-t-il, vous-même,
10:05que ce soit à titre personnel
10:06ou en tant qu'écrivain,
10:08d'avoir l'impression parfois
10:09d'être au fond d'une crevasse,
10:11d'être au fond d'un glacier ?
10:13Et comment remontez-vous
10:13à la surface dans ces cas-là ?
10:15Alors, ça m'arrive,
10:18notamment face à un projet
10:20qui me dépasse.
10:22Ça m'est déjà arrivé
10:23de devoir sortir de la crevasse
10:24où j'étais tombé
10:25et d'abandonner ce projet.
10:29C'est ça qui est beau aussi
10:30en littérature,
10:31c'est que c'est mon huitième livre
10:33et c'est toujours,
10:34ce n'est pas une formule,
10:35ce n'est pas une posture
10:37que de dire ça.
10:37C'est toujours aussi dur
10:39que le premier.
10:40C'est-à-dire que là,
10:41j'aborde mon neuvième roman.
10:43Je ne sais pas si je vais
10:45y arriver.
10:46Il y a toujours le doute.
10:47Il y a toujours le doute,
10:48toujours.
10:49Et oui, Arnaud,
10:51d'une certaine façon,
10:52pourrait me ressembler
10:53si j'avais son courage.
10:55Moi aussi,
10:55je suis dans les eaux
10:56de la quarantaine
10:58et moi aussi,
10:59j'ai traversé
11:00ou je traverse
11:00la crise du milieu de la vie.
11:02En tout cas,
11:03voilà un personnage, Arnaud,
11:04que l'on va découvrir,
11:05que l'on va suivre,
11:06que l'on va avoir envie
11:07d'accompagner.
11:08C'est votre actualité,
11:09Hugo Boris.
11:09Ça s'appelle
11:09Regarde-moi tomber mon amour
11:11et vous êtes publié
11:11aux éditions de l'Iconoclast.
11:12Merci.
11:13Merci.
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