- il y a 1 jour
Le 1er mai, bien plus qu'une simple "Fête du Travail", puise ses racines dans les luttes ouvrières dès 1889 à Paris. Ses emblèmes comme le triangle rouge, représentatif de la répartition égale du temps dans une journée, ou l’aubépine, à consonnance plus tragique, sont des marques d’un rêve d’émancipation mais aussi de désillusion. Aujourd’hui encore, il résonne dans les rues du monde entier.
Dans une centaine de pays du monde, principalement en Europe mais pas seulement, on célèbre le 1er mai les combats du mouvement ouvrier par des défilés syndicaux et des festivités. C'est un jour de luttes qui est aussi un jour peu à peu devenu férié, l'un des rares dans le calendrier qui ne soit pas directement associé à une fête religieuse. Mais plusieurs histoires se donnent rendez-vous ce même jour de l'année…
Le 1er mai | Quand l'histoire fait dates
Série documentaire (France, 2024, 27mn)
Dans une centaine de pays du monde, principalement en Europe mais pas seulement, on célèbre le 1er mai les combats du mouvement ouvrier par des défilés syndicaux et des festivités. C'est un jour de luttes qui est aussi un jour peu à peu devenu férié, l'un des rares dans le calendrier qui ne soit pas directement associé à une fête religieuse. Mais plusieurs histoires se donnent rendez-vous ce même jour de l'année…
Le 1er mai | Quand l'histoire fait dates
Série documentaire (France, 2024, 27mn)
Catégorie
📺
TVTranscription
00:03Musique
00:25Est-ce que c'est une date, le 1er mai ?
00:28En tout cas, c'est un jour dans l'année qui, pour beaucoup de travailleuses et de travailleurs, désigne une
00:35fête que, déjà, on a du mal à nommer.
00:38On se dispute chaque 1er mai, en tout cas en France. Est-ce que c'est la fête du travail
00:42ou est-ce que c'est la journée internationale de lutte des travailleuses et des travailleurs ?
00:48C'est presque un quasi-non propre. On dit simplement le 1er mai.
00:54Dans une centaine de pays du monde, principalement en Europe, mais pas seulement, on célèbre les combats du mouvement ouvrier
01:01par des défilés syndicaux et des festivités.
01:04C'est un jour de lutte qui est aussi un jour férié, l'un des rares dans le calendrier qui
01:08ne soit pas directement associé à une fête religieuse.
01:12Pourtant, il a une forte dimension religieuse parce que c'est une date d'espérance tournée vers l'avenir.
01:17C'est le mois de Marie pour les catholiques et c'est également la fête du printemps.
01:23En France, on s'offre du muguet, du muguet porte-bonheur. D'où ça vient, tout ça ?
01:29De plusieurs histoires. Ce sont plusieurs histoires qui se donnent rendez-vous un jour, un jour de l'année, le
01:361er mai, qui fait date.
01:38Ce qu'on connaît, c'est la date de la date.
01:41Le 1er mai est né précisément le 20 juillet 1889.
01:46Nous sommes à Paris, 42 rue Rochechoir, dans le théâtre des Folies parisiennes.
01:51Là, les délégués de 22 nations, rassemblés pour le Congrès ouvrier international, ce que l'on appelle aujourd'hui la
01:58deuxième internationale,
01:59votent la résolution du syndicaliste bordelais Raymond Laving.
02:04Il sera organisé une grande manifestation internationale à date fixe,
02:08de manière que, dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu,
02:13les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire à 8 heures la journée de travail
02:18et d'appliquer les autres résolutions du Congrès international de Paris.
02:25On est en 1889.
02:28Donc c'est le centenaire de la Révolution française.
02:32Mais c'est aussi l'exposition universelle.
02:35Donc il faut imaginer que tout ça se passe, disons, à l'ombre de la tour Eiffel.
02:39C'est l'occasion, évidemment, pour le capitalisme triomphant,
02:43de marquer, je dirais, la globalisation du libéralisme.
02:48Mais, d'une certaine manière, les ouvriers aussi ont droit à cette mondialisation.
02:54C'est ça qui est en jeu le 20 juillet 1889.
02:59C'est qu'au fond, il y ait un internationalisme ouvrier,
03:05c'est-à-dire que, le même jour, les travailleuses et les travailleurs manifestent ensemble.
03:13C'est le même idéal de l'instantanéité qui est exalté sur le plan industriel et capitaliste dans les expositions
03:22universelles
03:23et qui est ici revendiqué par le mouvement ouvrier.
03:29Et cette aspiration est d'autant plus forte que le monde s'internationalise.
03:34Depuis la crise de 1873, les barrières protectionnistes se sont levées,
03:39l'expansion coloniale s'est amplifiée,
03:41la question des migrations internationales de travail se pose désormais avec acuité.
03:47C'est tout ce contexte qui pèse sur le choix de la date du 1er mai.
03:51Une grande manifestation internationale ?
03:53À date fixe ? D'accord.
03:55Un jour convenu ? D'accord.
03:56Mais lequel ?
03:58Les Français proposent des dates françaises,
04:01celles de la Révolution ou celles des événements de la Commune.
04:04Mais le 14 juillet est trop français.
04:07Et la Commune, qui pose la question de la violence politique,
04:10divise plus qu'elle ne rassemble.
04:13Alors on choisit quelle date ?
04:15Justement, le fait qu'on choisisse à ce moment-là le 1er mai,
04:19montre que le monde a changé
04:21et que désormais le mouvement ouvrier porte le regard de l'autre côté de l'Atlantique.
04:28C'est bien qu'au fond, c'est peut-être moins à l'ombre de la Tour Eiffel
04:34qu'à l'ombre de la Statue de la Liberté,
04:38qui a été inaugurée, elle, en 1886,
04:41qu'il nous faut observer cette invention du 1er mai.
04:47Transportons-nous donc aux Etats-Unis, en 1886,
04:52non pas à New York, mais à Chicago,
04:54qu'on surnomme alors le Paris du Midwest,
04:57tant les luttes sociales y sont âpres
04:59et l'agitation révolutionnaire intense.
05:02La grande industrie y a provoqué un essor urbain fulgurant.
05:06100 000 habitants en 1860,
05:09500 000 vingt ans plus tard.
05:11Une population d'ouvriers immigrés et non qualifiés,
05:14logés dans des conditions très précaires
05:16depuis le grand incendie de 1871,
05:19alimente un mouvement revendicatif, souvent violent,
05:23qui peine à se structurer.
05:25En 1869 est fondée la société des Knights of Labor,
05:30les Chevaliers du Travail,
05:32qui devient rapidement la première organisation de masse
05:35des travailleurs américains.
05:37Au début, c'est une société secrète,
05:41à Philadelphie, neuf tailleurs,
05:43qui se mettent ensemble pour défendre leurs droits.
05:49Et en 1886, c'est un million d'adhérents.
05:52Et ça, c'est tout à fait considérable,
05:54à la fois comme croissance et comme résolution
05:58d'un problème qui est un problème structurel
06:00pour le mouvement ouvrier,
06:03c'est de réussir l'alliance entre les ouvriers qualifiés
06:06et les ouvriers non qualifiés.
06:09A partir des années 1880,
06:12cette alliance nouvelle s'exprime notamment
06:14lors de grandes manifestations
06:16organisées le 1er mai,
06:18le jour où on commence une nouvelle année comptable
06:20et où débutent les contrats de travail.
06:23Le 1er mai 1886, à Chicago,
06:27marque le début d'une grève.
06:29Albert Parsons, le leader des Knights of Labor,
06:32prend la tête d'une grande manifestation
06:34avec sa femme, Lucie, militante afro-américaine.
06:38Les grévistes passent d'une usine à l'autre
06:41pour inciter les ouvriers à débrayer.
06:44Le 3 mai, ils sont devant l'usine
06:46de machines agricoles McCormick
06:47et c'est là que la police ouvre le feu,
06:50faisant deux morts.
06:52Le lendemain, les murs de la ville
06:54se couvrent d'affiches qui appellent
06:55à une manifestation de protestation.
06:57Des affiches qui, curieusement, sont bilingues.
07:00Elles sont rédigées en anglais,
07:02mais aussi en allemand.
07:05On peut y voir, évidemment,
07:07une profession de foi internationaliste,
07:11mais plus prosaïquement,
07:13c'est parce qu'elle s'adresse aussi
07:15à cette base d'allemands immigrés
07:20qui sont venus aux États-Unis
07:22avec leur tradition de lutte,
07:24une tradition anarchiste et syndicaliste.
07:27Et d'ailleurs, celui qui a rédigé
07:30la première affiche,
07:32c'est un personnage intéressant,
07:35c'est Adolf Fischer.
07:36C'est un typographe originaire de Brême
07:39et lui, il est plutôt partisan
07:42d'une résistance armée.
07:45La première version de l'affiche
07:47appelle d'ailleurs les ouvriers
07:49à venir armer.
07:50Mais cette phrase est supprimée
07:52dans la deuxième version
07:53après l'intervention d'un autre
07:55des leaders du mouvement,
07:56un personnage important,
07:58très surveillé par la police,
08:00qui s'appelle Auguste Spice.
08:01C'est lui qui, juché sur une carriole,
08:04harangue la foule rassemblée
08:06le lendemain, 4 mai, à High Market,
08:08au lieu de l'activité commerciale
08:10de la ville.
08:11Le meeting se déroule pacifiquement
08:13jusqu'à 22h30 environ,
08:15quand la police fait irruption.
08:17Une bombe explose alors.
08:19Les policiers ouvrent le feu.
08:22Au moins 8 d'entre eux sont tués,
08:24ainsi que 4 manifestants.
08:27Je crois qu'on ne saura jamais
08:29qui a lancé cette bombe artisanale
08:33dans la foule.
08:35Ça ressemble fort à une provocation policière.
08:39En tout cas, ce qui est certain,
08:40c'est que l'enquête,
08:41malgré tous ces efforts,
08:44elle n'a jamais pu prouver
08:46que les anarchistes étaient responsables
08:50de cet attentat qui, d'évidence,
08:53de toute façon, leur ressemblait.
08:55Mais ça, l'argument, il est réversible.
08:59Parce que si on veut qu'un attentat
09:01ressemble à un attentat anarchiste,
09:03évidemment, on utilise une bombe.
09:06Albert Parsons, Auguste Spice
09:08et 6 autres leaders du mouvement
09:11sont arrêtés et jugés
09:12lors d'un procès qui est joué d'avance.
09:15Julius Grinnell, le procureur,
09:17le dit d'ailleurs très clairement
09:18dans son réquisitoire.
09:20Messieurs du jury,
09:22ces 8 hommes ont été choisis
09:23parce qu'ils sont des meneurs.
09:24Ils ne sont pas plus coupables
09:25que les milliers de personnes
09:27qui les suivaient.
09:28Faites de ces hommes un exemple,
09:29faites-les pendre
09:30et vous sauverez nos institutions
09:32et notre société.
09:35Quatre d'entre eux
09:35furent en effet pendus
09:37le 11 novembre 1887.
09:43Si on voulait faire un exemple,
09:45c'est réussi.
09:46Parce que ça devient
09:47les martyrs de High Market.
09:50Et partout dans le monde,
09:52l'indignation est telle,
09:54c'est évidemment une injustice
09:55et d'ailleurs,
09:56elle sera reconnue très vite.
09:59Le jugement est cassé en 1893
10:01et il y a des manifestations
10:02de soutien,
10:03d'indignation partout dans le monde.
10:07Revenons maintenant
10:08au début de notre histoire,
10:10en 1889,
10:12trois ans seulement
10:13après le procès de Chicago.
10:15Lorsque les délégués
10:17du congrès de la Deuxième Internationale
10:19cherchent une date commune
10:20pour leur journée de lutte,
10:21ils se mettent d'accord
10:23sur le 1er mai.
10:26On comprend bien que
10:27le choix de la date du 1er mai,
10:29le 20 juillet 1889,
10:31n'est pas simplement
10:33le fait du 1er mai 1886,
10:37mais de l'ensemble
10:38de la séquence
10:40qui va déjà commémorer
10:42les combats du passé
10:43pour relancer
10:45les luttes de l'avenir.
10:48Et tout cela,
10:49c'est possible
10:50parce qu'on a un horizon
10:51à déployer
10:52devant l'ensemble
10:54des travailleurs
10:55du monde entier.
10:56Et cet horizon,
10:58c'est la journée de 8 heures.
11:00Nos 8 heures,
11:02c'est le début
11:03de la victoire sociale.
11:08C'est le premier pas vers le but
11:11où ton action syndicale...
11:17Voilà, depuis le milieu
11:19du 19e siècle,
11:20la grande revendication ouvrière.
11:22Elle ne porte pas seulement
11:24sur le temps de travail,
11:25mais sur une espérance
11:27d'émancipation.
11:29Son symbole,
11:30dans les dernières années
11:32du 19e siècle,
11:34est un triangle rouge
11:35dont les trois côtés égaux
11:37symbolisent une répartition
11:39équitable du temps.
11:408 heures de travail,
11:428 heures de sommeil,
11:448 heures de loisirs.
11:46C'est un enjeu d'existence.
11:48Pourquoi ?
11:49Il y a une très grande historienne
11:51de la grève
11:53et du mouvement ouvrier
11:54qui le dit magnifiquement.
11:56c'est Michel Perrault.
11:57Elle dit que, au fond,
11:59c'est un rêve d'équilibre,
12:02d'une société équilibrée.
12:04Équilibrée entre le travail,
12:07l'accomplissement personnel
12:08et la vie collective.
12:11Mais quelques années plus tard,
12:13ce triangle rouge
12:14va être remplacé
12:15par un autre symbole
12:18qui est l'aubépine.
12:20Pourquoi ?
12:22Eh bien, parce que
12:23toute l'histoire
12:24qu'on vient de raconter,
12:25elle est recouverte
12:27par un événement tragique
12:29qui en occulte la mémoire.
12:30C'est la fusillade
12:32du 1er mai 1891
12:34à Fourmis.
12:37Plantons le décor.
12:39Nous sommes dans une petite cité textile
12:41du nord de la France,
12:42presque limitrophe
12:44avec la Belgique.
12:45L'essor industriel
12:46y a permis le développement
12:48d'une puissante industrie
12:49de la laine peignée.
12:51Dominée par la haute cheminée
12:53de sa machine à vapeur,
12:55la filature Prouveau-Mazurel
12:57est l'une des filatures
12:59de laine de Fourmis.
13:01Elle a été fondée en 1874
13:02et a été transformée
13:04100 ans plus tard
13:05en écomusée.
13:06On le visite aujourd'hui
13:08comme patrimoine industriel
13:09dans un silence recueilli.
13:12Alors que le bruit
13:13était permanent.
13:15lorsque l'usine
13:15était en activité.
13:20Grâce à ces machines,
13:21on peut s'imaginer
13:22la dureté des conditions de travail.
13:23C'était vraiment
13:24des conditions très éprouvantes.
13:26Il faut se représenter
13:28l'humidité,
13:29la poussière,
13:30un vacarme
13:31absolument effrayant.
13:33Et dès lors,
13:34les ouvrières et ouvriers,
13:35mais surtout des femmes
13:36qui travaillaient ici,
13:38souffraient beaucoup
13:38de ces conditions de travail
13:40et de sur quoi
13:41on travaillait énormément.
13:43On travaillait
13:44pendant 12 heures
13:45par jour au minimum,
13:46parfois 14,
13:47parfois 15 heures.
13:48Donc là,
13:48on peut se représenter
13:49vraiment ces conditions
13:50terribles
13:51qui expliquent aussi
13:53la colère,
13:54la détermination
13:55à combattre
13:56pour davantage
13:57de liberté.
13:59A Fourmis,
14:01le 1er mai 1891
14:02est l'occasion
14:04de donner un horizon politique
14:05à la révolte.
14:09Le patronat,
14:10qui redoute cette journée,
14:12a obtenu la présence
14:13de l'armée
14:13pour assurer
14:14la liberté du travail.
14:18Le 145e régiment
14:20de ligne
14:20est envoyé à Fourmis
14:22et s'installe
14:23au centre de la ville
14:24sur la place
14:25de la mairie.
14:26Dès 5 heures du matin,
14:27une grande partie
14:28de la population ouvrière
14:29a cessé le travail
14:31et appelle
14:32à la grève générale.
14:34Il y a une joie
14:35de se retrouver ensemble
14:37précisément
14:37dans cette journée
14:38qui paraît si importante
14:39parce qu'on a le sentiment
14:40que cette journée
14:41est vécue
14:42un peu partout
14:42dans le monde
14:43de manière similaire,
14:45de manière commune
14:46et cette idée
14:46de mise en commun
14:47est tout à fait fondamentale.
14:49Sauf que dès le matin,
14:50il y a des manifestants
14:51qui sont arrêtés
14:52par les gendarmes
14:54et dès lors,
14:55la revendication
14:56« c'est les 8 heures
14:57qu'il nous faut »
14:58est aussi accompagnée
15:00de « c'est nos hommes
15:01qu'il nous faut »
15:01ou « c'est nos frères
15:02qu'il nous faut »
15:03parce qu'on demande
15:04la libération
15:04des manifestants
15:06qui ont été interpellés.
15:09En fin d'après-midi,
15:11une centaine
15:12de manifestants
15:12convergent vers la mairie
15:14et tentent
15:14de les délivrer.
15:18Une ouvrière
15:19de 18 ans,
15:20Maria Blondeau
15:21est en tête du cortège
15:22avec son fiancé,
15:24Clébert Gilotto.
15:25Elle porte un brin
15:26d'aubépine
15:26comme il était
15:27de tradition
15:28pour les porteuses
15:29de mai
15:29qui devaient fêter
15:30le printemps.
15:32C'est alors
15:33que les soldats
15:34ouvrent le feu
15:34une seule salve.
15:38Neuf morts,
15:3935 blessés.
15:41C'est un choc énorme,
15:42c'est un choc national
15:43et même international.
15:45C'est l'innocence
15:46qui a été fauchée
15:47avec ces tout jeunes gens
15:48qui sont morts
15:49ainsi sur le pavé
15:50de Fourmi.
15:51D'ailleurs,
15:52très rapidement,
15:52Clémenceau,
15:53à la Chambre des députés,
15:55va parler d'une tâche
15:56innocente
15:56qui est sur le pavé
15:58de Fourmi.
15:59Et Clémenceau
16:00a ces mots très beaux.
16:01D'ailleurs,
16:02les morts sont
16:03de grands convertisseurs.
16:05Il faut prendre soin,
16:06il faut s'occuper
16:07des morts.
16:10Ce sont plus de 30 000 personnes
16:12qui accompagnent
16:12l'enterrement
16:13des neuf victimes
16:14dans le petit cimetière
16:15de Fourmi,
16:16où l'on peut voir encore
16:17les plaques funéraires
16:18aigrées dans leur nom.
16:21Le plus vieux,
16:22Émile Ségault,
16:23avait 30 ans.
16:24Tous les autres,
16:25moins de 20 ans.
16:26Émile Cornaille,
16:27à peine 11.
16:29Mais plus que
16:30les monuments funéraires,
16:32ce sont peut-être
16:33les chansons
16:34des romances militantes
16:35qui portent la mémoire vive
16:37du sanglant 1er mai
16:38de Fourmi.
16:39Par la mitraille
16:41meurtrière
16:42Nos femmes,
16:44nos enfants fauchés
16:46Sous les cyprès
16:49du cimetière
16:50Ne seront jamais oubliés
16:55L'image de l'événement,
16:56quant à elle,
16:57se cristallise autour
16:58des représentations
16:59qu'en donne
17:00la presse illustrée.
17:02Dès le lendemain
17:03de ce tragique 1er mai,
17:04la presse en rend compte
17:05et va contribuer
17:06très largement
17:07à constituer
17:08une mémoire ouvrière
17:09et populaire
17:09par l'image.
17:11L'image du Petit Parisien,
17:13elle est très forte,
17:14très puissante.
17:15Il y a ce fameux drapeau
17:16qui est au centre
17:17de l'image.
17:18C'est un drapeau tricolore.
17:20Il y a un doute néanmoins
17:22sur le drapeau
17:22que portait réellement
17:23Clébert Gilotto
17:25puisque,
17:26selon certaines interprétations,
17:27c'était un drapeau rouge,
17:29le drapeau du mouvement ouvrier,
17:30le drapeau du mouvement
17:31révolutionnaire
17:32qu'il portait
17:33mais qui a été ici
17:35remplacé par
17:35un drapeau patriotique.
17:37C'est la France ouvrière,
17:39la France populaire
17:40qui est martyrisée
17:41et qu'on voit
17:41au cœur de cette image
17:42alors que tout autour,
17:44c'est la panique
17:44et les gens s'enfuient.
17:45Il y a une deuxième image
17:46qui est très importante
17:46qui va beaucoup circuler
17:48elle aussi
17:48mais qui propose
17:49une autre vision,
17:50une autre interprétation
17:51de l'événement.
17:52Cette image
17:53campe d'abord
17:54la place de l'église
17:55et l'église
17:56en arrière fond
17:57est très importante.
17:58Et puis,
17:59au sein de l'image,
18:00il y a le curé
18:01de la paroisse.
18:02Et là,
18:03c'est une autre interprétation
18:04de l'événement,
18:06une interprétation
18:06par l'église
18:08qui s'oppose
18:08à la lutte de classe
18:09et qui vont chercher
18:10à dire
18:10voilà,
18:11il y a une harmonie,
18:12c'est une harmonie
18:13qui a été brisée
18:14par la fusillade
18:15mais qu'il faut absolument
18:16retrouver.
18:17C'est seulement
18:1830 ans après
18:19la fusillade de Fourmi,
18:21au lendemain
18:21de la première guerre mondiale
18:22et pour éviter
18:24la grève générale
18:24que Clémenceau
18:26fait voter
18:26la journée de 8 heures.
18:27L'Organisation
18:29internationale du travail
18:30qui vient d'être fondée
18:31reprend le principe
18:33à son compte.
18:34Reste à se battre
18:35pour en garantir
18:36l'application.
18:37Mais comment
18:38la fête du 1er mai
18:40va-t-elle survivre
18:41à cette victoire
18:42après tant d'années
18:43de lutte,
18:44de rêve,
18:45de désillusion ?
18:48Durant le 20e siècle,
18:50le 1er mai,
18:51grande fête
18:53internationale
18:53des travailleuses
18:55et des travailleurs,
18:56il est ressaisi
18:57ressaisi
18:58par les enjeux
18:59politiques
19:02nationaux
19:02et d'une certaine
19:04manière,
19:05c'est cela
19:06qui caractérise
19:07l'ensemble
19:08des pays
19:10d'Europe
19:10et du monde.
19:12En France,
19:12ça prend évidemment
19:14une coloration
19:15particulière
19:15parce que
19:17en France,
19:19ce qui,
19:19qu'on le veuille
19:20ou non,
19:21refonde
19:21la fête
19:23du 1er mai,
19:25c'est le régime
19:26de Vichy.
19:26C'est le maréchal Pétain.
19:331er mai,
19:34fête du renouveau,
19:35fête des jeunes
19:36organisés
19:37par le Secours
19:38national
19:38et réunissant
19:39plus de 200 000 enfants
19:41dans les différents
19:41cirques,
19:42stades
19:42et cinémas parisiens.
19:44Par un décret
19:45du 12 avril 1941,
19:47le maréchal Pétain
19:48faisait du 1er mai
19:49la fête
19:50du travail
19:51et de la concorde.
19:52Un jour
19:53férié
19:53et chômé,
19:54ce qui était
19:55le moyen
19:55d'empêcher
19:56les ouvriers
19:57de faire grève
19:57au moment
19:58où ils supprimaient
19:59les syndicats.
20:00La fête des jeunes
20:01est ainsi
20:02devenue également
20:02la fête
20:03de l'espérance.
20:06En avril 1941,
20:08le journal clandestin
20:10de la CGT,
20:11La Vie Ouvrière,
20:12appelle les travailleurs
20:13à se réapproprier
20:14la journée
20:15du 1er mai
20:16et les mineurs
20:17et les mineurs
20:17du Nord-Pas-de-Calais
20:17se mettent en grève.
20:20Il n'empêche,
20:21les formes actuelles
20:23du rituel du 1er mai
20:24datent de Vichy.
20:26Le nom même
20:27de fête du travail
20:28est un héritage
20:29vichiste
20:30dont on ne parvient
20:31pas à se défaire.
20:33Après guerre,
20:34le 1er mai
20:34restera un jour
20:35férié
20:36et chômé
20:36sans que l'on change
20:38officiellement son nom.
20:40Donc le 1er mai,
20:42c'est une fête
20:44qui est régulièrement
20:46réinventée,
20:48réinterprétée
20:49et bien sûr
20:51instrumentalisée.
20:52L'instrumentalisation
20:54politique
20:55la plus grossière
20:56et la plus embarrassante,
20:59c'est celle,
21:00toujours en France,
21:01du Front National
21:02qui,
21:03depuis 1988,
21:06a fait du 1er mai
21:07aussi
21:08la fête
21:09de Jeanne d'Arc
21:10ce qui est l'occasion
21:11d'organiser
21:12une contre-manifestation.
21:16Coup double.
21:17À la fois,
21:18on récupère
21:18Jeanne d'Arc
21:19et on renvoie
21:21également
21:21le 1er mai
21:22à ses origines
21:25nationales
21:26et religieuses.
21:27C'est ce qui est dit
21:27explicitement
21:29dans l'hebdomadaire
21:31présent
21:31qui est alors
21:32l'organe
21:32du Front National
21:33et qui renvoie
21:35à ses origines
21:36vichistes.
21:37On peut donc
21:38ce jour-là
21:39exalter le travail
21:41des familles françaises
21:42et fustiger
21:43ceux qui le volent,
21:44les immigrés,
21:46bien entendu,
21:47qu'il s'agit
21:47de bouter
21:48hors du royaume
21:49de France.
21:50Et c'est ainsi
21:51qu'en marge
21:52de la manifestation
21:53du 1er mai
21:541995
21:55au pont du Carrousel,
21:57des skinheads
21:57jetèrent
21:58un Marocain
21:59à la Seine,
22:00Brahim Bouarham,
22:0129 ans,
22:03qui s'y noya.
22:08Et ailleurs
22:09dans le monde ?
22:10Durant la période
22:11soviétique,
22:12le défilé
22:13du 1er mai
22:14est,
22:14avec l'anniversaire
22:15de la révolution
22:16d'octobre,
22:16l'une des principales
22:18commémorations
22:18du régime.
22:20Dans de nombreux pays,
22:22cela reste une journée
22:22de protestation.
22:24Les étudiants coréens
22:25manifestent
22:26le 1er mai
22:271991
22:27pour exiger
22:28la démission
22:29du président
22:30Rohé Tae-woo.
22:31Et 8 ans plus tard,
22:33à la même date,
22:34c'est contre le général
22:34Suharto
22:35qu'on proteste
22:36à Sumatra.
22:37En 2002,
22:38au Venezuela,
22:39le 1er mai
22:40est l'occasion
22:41d'affrontements
22:41entre partisans
22:42et adversaires
22:43du gauche à l'aise.
22:46C'est qu'il y a
22:47évidemment un lien
22:48entre l'aspiration
22:49révolutionnaire
22:50et la saison printanière.
22:51Partout dans le monde,
22:53existent des traditions
22:54de fête du renouveau
22:55qui marquent le passage
22:56de la saison sombre
22:58à la saison claire.
22:59En Europe,
23:00on plante des arbres
23:01de mai
23:01pour célébrer
23:02la fécondité.
23:03Une tradition proscrite
23:04par l'Église
23:05au XVIe siècle,
23:06mais dont les origines
23:07puisent dans un fond
23:08anthropologique ancien.
23:13Une date
23:14n'appartient à personne.
23:16Donc c'est normal
23:17finalement
23:17qu'on puisse
23:18se disputer
23:19sur son souvenir,
23:21sur ses instrumentalisations,
23:23sur ses réappropriations
23:25successives.
23:26Ce qui peut
23:28davantage peut-être
23:29que ses
23:30calculs politiques
23:32menacés
23:33le 1er mai,
23:34d'une certaine manière,
23:36c'est son effacement
23:37progressif
23:38dans un rituel
23:41pacifié,
23:43inoffensif,
23:44une fête
23:46traditionnelle,
23:47en somme,
23:48dont on ne se souviendrait plus
23:50très bien
23:50d'où elle vient.
23:53Sans doute,
23:54la dimension
23:55internationaliste
23:56du 1er mai,
23:57désormais ritualisée
23:58et pacifiée,
23:59s'est-elle un peu
24:00affaiblie ?
24:01Si la plupart
24:02des pays européens
24:03continuent de célébrer
24:05le 1er mai,
24:05le Royaume-Uni
24:06a choisi
24:07de le remplacer
24:08par une date
24:09fluctuante,
24:10le 1er lundi de mai.
24:11Aux États-Unis
24:12et au Canada,
24:13le Labour Day
24:14est fêté
24:15le 1er lundi de septembre.
24:16Et quant à l'Australie,
24:18les différents États
24:19qui la constituent
24:20ont choisi
24:21quatre jours différents
24:22pour fêter
24:23le travail
24:24et les travailleurs.
24:26Aujourd'hui,
24:28on a tendance,
24:29et c'est ça
24:30qui alimente
24:30la montée
24:31des populismes,
24:32à opposer
24:34l'enracinement
24:36populaire,
24:37comme si le peuple
24:38n'aspirait qu'à une chose,
24:40c'est à s'enraciner,
24:42et le cosmopolitisme
24:43hors sol
24:44des élites,
24:45comme si
24:46la mondialisation
24:47n'était qu'un projet
24:51politique
24:52de la bourgeoisie libérale.
24:54Il l'a été,
24:55évidemment.
24:56C'est bien pour ça,
24:57c'est bien contre ça
24:58que les 1er mai
24:59ont été inventés
25:02en marge
25:03des expositions universelles.
25:05Mais c'est quoi,
25:06aujourd'hui,
25:06l'équivalent
25:08des expositions universelles ?
25:11C'est peut-être
25:12ces sommets internationaux,
25:14les G7,
25:16Washington,
25:17Seattle,
25:18Gênes,
25:19où des militants
25:20alter-mondialistes,
25:22comme on dit
25:22aujourd'hui,
25:24inventent
25:24d'autres formes
25:26d'action.
25:28C'est ça,
25:28peut-être,
25:29ultimement,
25:30que porte
25:31le 1er mai.
25:33C'est
25:33cette histoire
25:35qu'on a tort
25:36d'oublier,
25:37que d'autres mondialisations
25:38sont possibles,
25:39que l'internationalisme,
25:42ça a été
25:42le grand horizon
25:44du mouvement ouvrier.
Commentaires