00:00Alors, ce qui est fascinant, c'est l'entreprise, ça fait partie de la vie, on pourrait dire, la vie
00:05littéraire, la vie intellectuelle, mais pourtant, ça dit quelque chose de l'état du pays.
00:09Donc, Boilem Sansal, jusqu'à son arrestation écrivain admiré, écrivain reconnu, ensuite, avec son arrestation écrivain trouble, on ne voulait
00:18pas s'y associer alors qu'il avait été kidnappé par le régime algérien.
00:22Depuis sa libération, on en parlait l'autre fois, il est la cible d'une entreprise de destruction méthodique de
00:26la part d'une bonne partie de la République des lettres.
00:29Et on nous dit donc, c'était sur la 5, c'est hier, je crois, on nous dit, vous savez,
00:33Boilem Sansal, c'est un écrivain plutôt mauvais et qu'il ne vend presque pas.
00:36Ça, c'est génial. Il ne vend presque pas. Plusieurs ont rappelé que pour un de ses bouquins, il a
00:40vendu 400 000. J'espère, un jour, ne vend presque pas autant que ça.
00:44Franchement, ça note pas mal. Donc, il ne vend presque pas, un écrivain avec un talent approximatif, on ajoute au
00:51fil du temps...
00:52On peut dire quand même aux téléspectateurs que quand on vend déjà 5 000 livres, on est content.
00:56Baisse-salaire 3 000, ne l'oublions pas.
00:58D'accord.
00:59Non, non, non, 400 000, ça fait beaucoup.
01:01Donc, deuxième élément, on nous dit, par ailleurs, parce que c'est le portrait qui s'est dessiné ces dernières
01:04semaines,
01:05c'est aussi un traître. C'est un traître à Gallimard, donc il a quitté Gallimard et ça ne se
01:09fait pas.
01:10C'est, par ailleurs, un écrivain gros, nul, écouteux, qui, en plus, on nous dit finalement,
01:15est-ce qu'il n'a pas été persécuté pour des raisons légitimes, parce qu'il est d'extrême droite
01:19à ce qu'on nous dit ?
01:20Alors là, on se dira, c'est une autre de ces entreprises de diabolisation, mais on pourrait poser la question
01:25autrement,
01:26est-ce qu'il est possible tout simplement d'être un écrivain aujourd'hui marqué « à droite » et
01:31être considéré comme un grand écrivain ?
01:33Ou est-ce que le fait de passer à droite fait de vous un écrivaillon, une figure mineure du paysage
01:38littéraire ?
01:39Et je me permettrai de faire un petit détour historique pour voir comment cette entreprise de disqualification des écrivains mal
01:44étiquetés ne date pas d'hier.
01:47Premier nom, et là, je ferai scandale et je m'en excuse, Maurice Barès.
01:50Début du 20e siècle, Maurice Barès, c'est le prince des lettres.
01:54C'est le grand écrivain reconnu par tous.
01:56Tous l'admirent de gauche, de centre, de droite.
01:59C'est un écrivain reconnu, même si on connaît par ailleurs un engagement politique très marqué et plus que décevant,
02:04j'y reviendrai dans un instant.
02:06Pourquoi grand écrivain ? On pourrait dire qu'il y a plusieurs livres chez lui,
02:09mais notamment le roman de l'énergie nationale où il raconte l'aventure boulangiste à la manière d'un homme
02:14qui y a cru,
02:15et aussi un très grand livre, « La colline inspirée », qui est une méditation, c'est un roman sur
02:19la spiritualité,
02:21un roman tout à fait bouleversant de Maurice Barès.
02:24C'est aussi, ne l'oublions pas, un polémiste, c'est un politique qui sera élu parlementaire,
02:29c'est un nationaliste de l'action française, et c'est un homme qui s'est abîmé, disons-le, dans
02:34l'affaire Dreyfus.
02:34C'est un homme qui, au moment de l'affaire Dreyfus, ne s'est pas rangé du bon côté
02:38et qui s'est véritablement abîmé dans un antisémitisme plus que répréhensible.
02:43C'est un homme qui, par ailleurs, a cherché la rédemption.
02:45Au moment de la Première Guerre mondiale, il fait un livre, « Les diverses familles spirituelles de la France »,
02:491917,
02:49et il réintègre, après en avoir exclu, « Les juifs dans la condition nationale française ».
02:54C'est un livre presque d'excuses à sa manière.
02:57Pourquoi je mentionne tout ça? Parce qu'au tout début du XXe, c'est un grand écrivain.
03:02Et cette réputation va durer longtemps.
03:05Je me permets de dire, le général de Gaulle dit, en 1940, je crois,
03:08il écrit au fils de Barès, « Votre père, je n'en doute pas, aurait été des nôtres ».
03:14Intéressant, ça.
03:15Donc, on connaît déjà, on connaît la part terrible de l'affaire Dreyfus,
03:18et pourtant, ça n'empêche pas de Gaulle de dire, « Grand trikivrin et grand patriote ».
03:22À partir des années 70, il devient peu à peu incitable.
03:25Et à partir des années 80, lorsqu'on en parle, quand on est obligé d'en parler,
03:29on dit à un écrivain de peu de talent, au style pompier, au style lourd, au style écrasant,
03:33est-ce que c'était véritablement un grand écrivain,
03:35ou est-ce que ce n'était pas une illusion collective, ce Maurice Barès ?
03:39Deuxième exemple, « Les hussards ».
03:41Les hussards, ce courant littéraire d'après-guerre,
03:43on va dire début 50 jusqu'au début des années 60,
03:45c'est l'époque du progressisme obligatoire en littérature.
03:49La littérature doit être engagée, elle doit être existentielle, et c'est tout marxiste.
03:53Et que disent les hussards, donc Roger Nimier, Michel Déon, Jacques Laurent, Antoine Blondin ?
03:59Que disent-ils ?
04:00La littérature peut être autre chose.
04:01Elle peut être légèreté.
04:02La vie ne s'épuise pas dans la politique.
04:04La vie a sa grandeur en elle-même.
04:06La vie n'est pas qu'un engagement militant.
04:08Et ne pas être dans la révolution, c'est déjà être à droite.
04:10Ne pas chanter les gloires du marxisme, c'est déjà être réactionnaire.
04:14Eh bien, qu'est-ce qu'on dira, assez rapidement,
04:16parce qu'il y a un talent littéraire exceptionnel chez les hussards ?
04:18On dira, franchement, c'est des écrivains assez mineurs
04:20qui ne comptent pas, des stylistes à bas prix
04:22dont on pourra vite se passer.
04:24Ils seront oubliés dans l'histoire de la République des lettres.
04:27Ils n'étaient pas engagés à gauche.
04:28Ils ne méritaient pas d'être aimés.
04:30Jean Raspail.
04:31Jean Raspail, écrivain, on en a souvent parlé ici,
04:34exceptionnel, qui reçoit un prix de l'Académie française,
04:36je me permets de le mentionner.
04:37Il est connu pour le camp des saints, mais il est connu aussi
04:39pour toute une oeuvre absolument exceptionnelle,
04:42non seulement des récits de voyage, des romans.
04:44C'est un grand écrivain.
04:45Mais parce que marqué à droite, on dira toujours
04:47un écrivain de peu de talent, l'homme des récits de voyage,
04:49franchement, une figure assez mineure.
04:51Est-ce qu'il vaut vraiment la peine d'être lu, ce Jean Raspail ?
04:53Par ailleurs, il vaut la peine de mener régulièrement
04:55des enquêtes contre lui pour le diaboliser.
04:57Encore tout récemment dans le magazine Aime le monde.
04:59Petite histoire, petite info sur Jean Raspail.
05:01Avant-hier, son livre, le camp des saints,
05:03qui a été récemment retraduit en anglais,
05:04a été banni d'Amazon aux États-Unis avant d'être rétabli
05:08parce qu'il y a eu une campagne pour rétablir Jean Raspail
05:11dans ses droits.
05:12Vous me direz, vous me citez seulement des infréquentables.
05:13Franchement, Mathieu, faites un effort.
05:15Vous faites les questions et les réponses, je peux rester ?
05:17Non, mais ça fait que je me suis improvisé une question inattendue.
05:22Et c'est Denis Tillinac.
05:24Denis Tillinac écrivait une plume magnifique,
05:27une plume de la mélancolie, une plume de la nostalgie.
05:30Marqué à droite, pourquoi ?
05:31Pour chiracisme.
05:33Franchement, le chiracisme, ce n'est pas exactement
05:35la dérive réactionnaire intégrale.
05:37Eh bien, parce qu'il était marqué chiracien,
05:39il fut considéré agréable écrivain de province sans envergure,
05:43mais il ne comptait pas vraiment.
05:45Et est-ce que c'est le sort qu'on réservera à Kamel Daoud demain,
05:47soit dit en passant, qui a été condamné aujourd'hui
05:49par le régime algérien, trois ans de prison, je ne me trompe pas ?
05:51Voilà un homme qui est accusé de ne pas être
05:54dans le bon côté de l'histoire.
05:55Sera-t-il abandonné comme Boalem Sansal l'a été ?
05:58Comme quoi, tout cela éclaire peut-être de juste manière
06:02le sort de Boalem Sansal aujourd'hui.
06:04Et en quoi cette histoire nous dit quelque chose
06:07sur ce qu'on appelle la république des lettres aujourd'hui ?
06:10Ah ben voilà, ça la république des lettres.
06:11Donc en France, la littérature,
06:13ce n'est pas simplement un domaine parmi d'autres
06:15de la connaissance humaine.
06:16C'est une institution, on pourrait dire,
06:17spirituelle et cléricale.
06:19C'est le lieu où se pense la nation
06:21dans son identité la plus élevée.
06:23Depuis 1945, on peut dire que la littérature
06:27doit être à gauche pour être légitime.
06:30Et là, je vais vous donner quelques exemples.
06:31Et le fait d'être à gauche et soutenir
06:33des régimes de terreur, ce n'est pas un souci.
06:37En fait, si vous soutenez de mauvaises idéologies
06:39à droite, vous serez marqué à jamais.
06:41Si vous soutenez des régimes terroristes
06:42qui tuent par millions, ce n'est pas grave
06:44si vous êtes de gauche.
06:45Quelques exemples parmi tant d'autres,
06:47Aragon, magnifique écrivain qui dira le contraire,
06:49mais un petit peu communiste quand même
06:51tendant Joseph Staline.
06:53Jean-Paul Sartre, formule parmi tant d'autres,
06:55tout anticommuniste est un chien.
06:57Autre formule de Sartre, lorsqu'il dit
07:00la peine de mort pour raison politique
07:01est absolument légitime, car soutenu lui aussi
07:04les régimes de terreur.
07:06Simone de Beauvoir, que tout le monde aime citer
07:08aujourd'hui, texte de 1954 que j'aime bien citer,
07:12je la cite, la vérité est une, seule l'erreur est multiple,
07:16ce n'est pas un hasard si la droite professe
07:18le pluralisme.
07:19Donc, on est devant de ces écrivains
07:22qui ont, malgré le fait d'avoir eu des positions politiques
07:26absolument discutables, ne suffit pas à vous discréditer.
07:29Est-ce à dire que le fait d'être de gauche
07:31vous donne une forme d'onction morale,
07:33vous donne une forme de supplémentaire en littérature
07:35qui vous permet de ne pas être responsable
07:37de vos déclarations?
07:37On pourrait le penser.
07:39Mais on oublie à quel point, jusqu'au début des années 80,
07:42même je dirais fin 80, il y a eu une grande diversité
07:45éditoriale en France, même dans les maisons d'édition
07:48les plus mainstream.
07:49Et là, je vais vous citer deux intellectuels qui,
07:51dans les années 80, pouvaient faire paraître des livres
07:54dans les grandes maisons d'édition et qui, aujourd'hui,
07:56seraient condamnés à la marge.
07:58Ou des intellectuels, donc, engagés en politique.
08:00Jean-Yves Le Galou, que nous connaissons,
08:02qui est une figure, qui est à la fondation Polémia,
08:04qui est associée au Front National,
08:06ensuite au Rassemblement National.
08:07À l'époque, dans les années 80, au Club de l'Horloge,
08:10il publie au livre La Préférence Nationale.
08:12La Préférence Nationale, un livre qui a eu
08:15une influence importante, il publie ça chez Albain Michel
08:18en 1985. On en pense ce qu'on veut,
08:20mais La Préférence Nationale fut d'abord publiée
08:22chez Albain Michel. Aujourd'hui, Le Galou publie
08:25dans des maisons d'édition beaucoup plus marginales.
08:27Alain de Benoît, qui a été publié en 1886,
08:30Europe-Tierre-Monde, chez Robert Laffont.
08:33C'est assez intéressant. Donc, chez Laffont.
08:35Des auteurs qui, aujourd'hui, seraient condamnés
08:37à la périphérie et à la marge,
08:39étaient autrefois acceptés dans l'institution
08:42littéraire de référence.
08:45Inversement, inversement, aujourd'hui,
08:46on a des figures qui, en fait,
08:49confisquent l'espace de la légitimité littéraire.
08:51Je vais en citer deux, par exemple.
08:52Virginie Despentes ou Annie Ernault,
08:54pour des raisons qui m'échappent,
08:56en quelque sorte, on les traite comme des grands écrivains,
08:58des grands auteurs, des autrices, je pense, on dit.
09:00Mais pourquoi? Parce qu'elles sont de gauche.
09:02Et le fait d'être de gauche, c'est comme une compétence littéraire.
09:05Votre plume peut-être un peu décevante,
09:07mais si vous êtes de gauche et que vous êtes du bon côté
09:09de l'humanité, on vous donnera le titre de grand écrivain.
09:12Virginie Despentes, dans une vidéo diffusée par la Grande Librairie,
09:17est revenue sur la polémique grassée en expliquant son comportement.
09:21Elle ne veut pas être publiée dans la même maison
09:25que l'éditeur Jordan Bardella.
09:27Qui comprend?
09:28Ça éclaire un peu la polémique grassée.
09:30Peu importe ce qu'on pense du détail de cette...
09:32Oui, c'était déjà le cas.
09:34Oui, bien sûr.
09:36Peu importe ce qu'on pense du détail de cette polémique
09:38qui concerne un univers particulier,
09:40je note une vidéo qu'a relayée hier la Grande Librairie,
09:43la grande émission de l'édition littéraire,
09:45et qui nous explique le point de vue de Virginie Despentes.
09:48Elle nous explique ce qui s'est passé.
09:49Je la cite.
09:50« Ce n'est pas une guerre, c'est de la prédation. »
09:54Si c'est le même mot que quand il s'agit de prédation sexuelle,
09:57c'est que c'est le même mécanisme.
09:58« Abuser de son pouvoir pour dépouiller l'autre de son humanité. »
10:02On parle ici du remplacement d'un éditeur.
10:04On parle ici de la propriété d'une maison d'édition.
10:08On peut penser ce qu'on veut de la controverse.
10:10Je ne savais pas que le départ d'Olivier Nora,
10:12aussi talentueux soit-il,
10:13consiste à abuser de son pouvoir
10:15pour dépouiller l'autre de son humanité.
10:16Ça me semble un peu excessif,
10:18parce que sinon, comment on va parler du goulag
10:19ou des différents génocides?
10:21C'est la même catégorie,
10:22en dépouiller l'autre de son humanité.
10:24Quoi qu'il en soit.
10:25Et là, elle nous dit pourquoi,
10:26parce qu'elle ne veut pas de Nicolas Diaz
10:27dans sa collection.
10:29« Mon texte n'aura pas la même couverture
10:31que celui de l'éditeur de Bardella.
10:33Est-ce que c'est clair?
10:33Je ne serai pas contaminé
10:35par l'affreux éditeur de Bardella. »
10:38Voyant cela, voyant cette déclaration
10:39à la lumière de l'histoire,
10:41je dirais qu'on est, chez Virginie Despentes,
10:42devant le sectarisme le plus bête,
10:44l'esprit d'anathème,
10:45la volonté de départager l'humanité
10:47entre les humains légitimés et les autres.
10:48C'est une logique de bannissement,
10:50de mise à mort sociale.
10:50Nous ne laisserons pas les gueux
10:52entrer dans notre univers.
10:53La gauche domine la vie intellectuelle,
10:55non pas parce qu'elle est meilleure,
10:56mais parce qu'elle ose le terrorisme moral.
10:58De ce point de vue,
10:59c'est une hégémonie
11:00qui repose sur l'écrasement des autres.
11:02Sous-titrage Société Radio-Canada
11:05Sous-titrage Société Radio-Canada
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