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Dans son édito du 21/04/2026, Mathieu Bock-Côté revient sur la remise de la Légion d'honneur aux membres des forces de l'ordre qui sont intervenus au Bataclan, le 13-Novembre.

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Transcription
00:00Je crois que c'est la question qui nous invite tous depuis un bon moment.
00:02Comment se fait-il que nous prenions autant de temps pour commémorer,
00:06pour célébrer le courage absolu de ceux qui ont un moment déterminant de l'histoire,
00:12ont eu le courage de risquer leur vie pour sauver d'autres vies?
00:14Alors, il faut revenir à cette période qui n'est plus exactement la nôtre,
00:19qui, on pourrait dire, 2012 à peut-être fin des années 2010, début 2020,
00:24c'est une période assez particulière qui est celle des attentats de masse en France.
00:28Des attentats portés par l'islamisme et qui changent de stratégie et de nature à ce moment.
00:34Donc, il faut revenir sur cette période parce qu'on a changé de paradigme.
00:36Depuis, la violence en France s'exprime autrement.
00:39Donc, 2012, pourquoi?
00:40Parce que le point de départ, avant même que ce soit Charlie Hebdo, c'est Mohamed Merah.
00:44Mohamed Merah, ne l'oublions pas, c'est un homme qui décide d'aller tuer des enfants juifs en tant
00:48qu'enfants juifs.
00:50Il y a ce moment très particulier où on décide, c'est une logique génocidaire.
00:53Donc, parce que tu as cette identité, je décide de t'anéantir.
00:57Donc, c'est une logique de pogroms.
00:59Parenthèse, le seul rescapé des victimes de Mohamed Merah réclame la Légion d'honneur.
01:05Il n'en a jamais eu. Il est étramplégique.
01:07Et aux Invalides, je ferme la parenthèse.
01:10Ce qui n'est pas une information inutile, absolument.
01:12Donc, à Mohamed Merah.
01:13Et là, c'est une séquence qui commence où on assiste à un basculement dans la logique du terrorisme islamiste.
01:18L'islamisme ne vise plus des institutions, pourrait-on dire, aux institutions identifiées.
01:22Celle de l'État, la forme classique du terrorisme.
01:24On va l'armée, la police, telle banque, et ainsi de suite.
01:27On vise désormais des catégories de la population.
01:30On vise à anéantir le commun des mortels.
01:32Il suffit d'être français d'une catégorie ou d'autres de français pour avoir une cible au visage, une
01:37cible à la tête.
01:39Donc, on l'a dit, ce sont les Juifs d'abord avec Mohamed Merah, ensuite avec Charlie Hebdo.
01:45C'est cette institution, par ailleurs, qui défend une forme d'insolence à la française.
01:49Cette liberté de se moquer de tout, quelquefois avec un ton grivois, quelquefois avec un ton grossier.
01:54Cette liberté, eh bien, c'était désormais leur tour.
01:57Ils devaient y passer.
01:58Ensuite, le Bataclan.
02:00Et là, ça a frappé tout le monde, évidemment.
02:01Pourquoi ?
02:01Puis les terrasses aussi.
02:02Parce que c'était cette part de la population qui ne croyait pas au conflit.
02:06qui croyait pouvoir fuir le conflit sur la terrasse et qui découvre finalement que lorsque l'ennemi vous désigne,
02:12comme disait Julien Freund, l'ennemi peut vous frapper partout.
02:15Et c'est une logique d'anéantissement.
02:16Parce que, n'oublions pas, quand on tire au hasard dans une foule,
02:19quand on décide de s'emparer d'un lieu comme le Bataclan,
02:22votre objectif, c'est de tuer le plus possible des gens sur la simple base de leur appartenance.
02:26Je me souviens, j'avais eu cet échange-là avec un ami qui disait
02:29que quand la France connaîtra un 7 octobre, la France sera bouleversée.
02:33Mais la France a connu son 7 octobre quelques années auparavant.
02:35Ne l'oublions pas, on pourrait dire que le 7 octobre est une catégorie matricielle aujourd'hui.
02:39La France a connu dans cette période-là une logique de pogrom, entre guillemets,
02:43d'une volonté d'anéantissement des gens sur la simple base de leur appartenance au pays.
02:47Il y a eu ensuite les catholiques avec le père Hamel, ne l'oublions pas.
02:50Il y a eu les simples badeaux à Nice.
02:52Donc au final, on comprenait que c'est une guerre d'anéantissement
02:55menée par l'islamisme contre les Français.
02:58L'offensive sera stoppée.
02:59Elle sera stoppée et elle se poursuivra à la rigueur sur le mode guérilla.
03:02On pense ça sur le mode loup solitaire aujourd'hui.
03:04Mais nous avons réussi à éviter depuis les grands attentats,
03:08c'est-à-dire à répétition, auxquels nous étions presque en train de nous habituer.
03:11Cela dit, on en arrive à l'événement du Bataclan.
03:14Qu'est-ce qu'on a?
03:14On est devant d'authentiques figures héroïques.
03:17Et pourquoi dit-on cela?
03:18Parce que la société moderne nous a conditionnés, chacun d'entre nous,
03:22à l'idée que la violence n'appartenait plus à notre vie.
03:24C'est-à-dire que nous n'avons plus à nous poser la question de la violence physique
03:27et surtout du courage physique.
03:29C'était autrefois un horizon presque inévitable dans la vie d'un homme.
03:32Aujourd'hui, j'ai la chance, vous avez la chance,
03:34nous sommes très nombreux à avoir la chance de ne jamais s'être demandé
03:36est-ce que j'aurais à mourir pour mon pays?
03:38C'est une question hyper théorique,
03:40mais dans les faits, on n'a jamais à se poser cette question-là.
03:42Et là, on était devant des hommes qui, ce moment-là,
03:45dans une espèce de lieu qui est l'incarnation dans les circonstances d'une claustrophobie totale,
03:50vous devez risquer votre vie pour sauver ceux qui sont là.
03:52On ne sait pas combien sont encore vivants, on ne sait pas si c'est encore possible,
03:55mais vous devez y aller.
03:56Et il y aura donc cette célébration, après coup, des hommes,
03:59qui viennent dix ans plus tard, dix ans plus tard,
04:01qui ont eu le courage physique, la chose qui...
04:03En fait, on ne sait pas si on en a.
04:04On ne sait pas si on est Henri d'Anselme ou non.
04:06Je n'ai aucune idée, quant à moi,
04:08si devant une situation comme celle-là, je serais courageux ou si je fuirais.
04:10J'en sais rien. J'espère que je serai courageux,
04:12mais franchement, j'en sais rien.
04:13Je pense qu'on se pose tous la question et on les voit aujourd'hui.
04:16On se dit, franchement, ils méritent la célébration.
04:18Pourtant, la célébration a tardé, vous l'avez dit,
04:20parce qu'on a d'abord célébré, dans le récit collectif,
04:23les victimes du Bataclan,
04:25plutôt que les héros qui ont sauvé les victimes,
04:27en quelque sorte, qui se sont lancés à leur défense.
04:30On s'en souvient, en 2016,
04:32François Hollande veut donner la Légion d'honneur
04:34aux victimes du terrorisme du Bataclan.
04:37Et puis là, il y a un petit esprit de révolte,
04:38en disant, un instant, la Légion d'honneur,
04:40c'est pour action, c'est pour service rendu,
04:43c'est pour avoir un exploit,
04:44c'est pour quelque chose qui mérite une reconnaissance.
04:46Être victime est absolument tragique,
04:49mais être victime, ce n'est pas
04:50une action accomplie pour quelque chose
04:52au service de la patrie, ou ainsi de suite.
04:54Donc, on se demande, mais qu'est-ce qu'on peut faire,
04:56et on crée alors cette médaille, on en a déjà parlé ici,
04:58la médaille nationale de reconnaissance aux victimes
05:00du terrorisme. Convenons que la formule
05:02est étonnante. Comment peut-on être reconnaissant de victime?
05:05Vous vous êtes fait tirer dessus,
05:06je serai reconnaissant du fait que vous soyez fait tirer dessus.
05:08Il y avait là-dedans, c'est un dévoilement
05:11de l'imaginaire victimaire
05:12qui caractérise notre époque.
05:14La victime, c'est un sort absolument tragique.
05:16La victime mérite notre empathie, notre sélicitude.
05:19À quel moment transforme-t-on cela
05:20de la manière d'une forme d'héroïsme qui ne dit pas son...
05:22C'est un peu étrange.
05:24En soi, plusieurs s'étaient posé la question.
05:26Et là, on se dit, on a une espèce de choc,
05:28en quelque sorte, de contraste.
05:30D'un côté, le héros.
05:32Pourquoi il nous rend mal à l'aise aujourd'hui?
05:34Parce qu'il appartient à l'âge patriarcal.
05:36Parce que le héros appartient au monde de la violence,
05:38du courage, de l'homme qui fait
05:40et qui souvent se tait.
05:42Le héros, c'est celui qui décide que quelque chose
05:44est beaucoup plus grand que lui et il est prêt à se sacrifier.
05:47Il est prêt à prendre des moyens, quelquefois, discutables
05:49pour accomplir cela parce qu'il veut sauver
05:51d'autres que lui-même.
05:51Donc, il se sacrifie au service de quelque chose
05:54qui le dépasse ou il accepte la possibilité
05:56de se sacrifier.
05:56C'est encore pire.
05:57Il n'y a pas de fatalisme.
05:58Il se lance.
05:59Il pourrait y passer.
06:00Il pourrait aussi s'en sortir.
06:02Ça, c'est l'héroïsme.
06:03La victime, c'est autre chose.
06:04La victime, c'est...
06:05On pourrait dire que c'est l'héritage
06:06des 40 dernières années.
06:07J'y reviendrai dans un instant.
06:09C'est cette idée que, finalement,
06:10c'est celui qui est écrasé par la société,
06:12qui subit un sort atroce
06:14et personne ne se moquera des victimes.
06:16Mais à quel moment
06:17devons-nous décider de préférer la victime
06:19aux héros?
06:20Je pense que c'est cette séquence du Bataclan
06:22qui nous le confirme.
06:22Je donne de descriptif la médaille.
06:24Cette médaille est le symbole officiel
06:26de la reconnaissance de la nation
06:27envers les victimes civiles du terrorisme.
06:31Reconnaissance des victimes civiles du terrorisme.
06:33Voyant cela, on peut se dire
06:35qu'il y avait une forme de non-sens
06:37dans cette séquence.
06:38Et là, c'est le retour aujourd'hui
06:40de la figure du héros
06:42dans son expression la plus claire qu'il soit,
06:43c'est-à-dire le courage physique.
06:45Revenons sur la distinction
06:46entre le héros et la victime.
06:48En quoi cette distinction permet-elle
06:50de comprendre l'imaginaire de nos sociétés?
06:53Le héros prend le sort du monde
06:55sur ses épaules.
06:56Voilà quelqu'un qui dit
06:57le monde dépend de moi.
06:59Si je ne fais pas cela maintenant,
07:02eh bien, il y aura des conséquences.
07:03Si je ne le fais pas,
07:04personne ne le fera à ma place.
07:05Ensuite, la singularité du militaire,
07:07du policier,
07:07c'est qu'ils sont formés,
07:09conditionnés en quelque sorte,
07:10à accepter la possibilité du sacrifice.
07:12Mais en dernière instance,
07:13personne ne sait.
07:14Je le redis.
07:14Donc, le propre du héros,
07:15en quelque sorte,
07:16c'est d'être animé,
07:18mu,
07:19par quelque chose
07:20qui le dépasse largement,
07:21qui le porte.
07:23La victime,
07:24c'est d'autre sens.
07:25C'est celui qui est absolument
07:26enfermé en lui-même
07:27par le sort qui lui tombe dessus.
07:29Et on pourrait dire
07:29que la plus grande chose
07:31qu'on peut souhaiter,
07:31la plus belle promesse
07:33qu'on peut faire à une victime,
07:33c'est qu'elle n'en sera plus une un jour.
07:35C'est de se délivrer
07:36de ce statut de victime
07:38dans lequel on peut quelquefois
07:39avoir tendance
07:39à s'enfermer, hélas.
07:41La culture populaire, en fait,
07:43a marqué ce basculement
07:44du héros à la victime.
07:45La culture populaire américaine,
07:46puis je ferai un détour
07:47par l'histoire française,
07:48c'est véritablement le Vietnam.
07:50Le Vietnam, rappelez-vous,
07:51on le voit,
07:51puis on le voit
07:52dans le cinéma américain,
07:53qu'est-ce qu'on voit
07:53dans cette période-là?
07:54Le soldat américain
07:55qui va dans son esprit
07:56sauver son pays là-bas,
08:01tu penses que le vétéran
08:02est un monstre.
08:03Et le vétéran
08:04ne peut sauver son âme
08:05que s'il renie son combat,
08:06s'il renie son engagement,
08:08s'il dit,
08:08je n'aurais pas dû aller là,
08:09je suis moi-même victime
08:11de dirigeants
08:12qui m'ont envoyé
08:13me faire flinguer
08:14et flinguer des gens
08:14alors que je n'aurais pas
08:15dû participer à cela.
08:17Donc, l'anti-héros
08:18devient la norme.
08:18Ça va prendre 30 ans environ
08:19dans le cinéma américain
08:20avant de redécouvrir
08:21avec un film
08:22comme Le soldat Ryan,
08:23par exemple,
08:24le retour de la figure du héros.
08:25En France même,
08:26on pourrait dire ça,
08:27la manière de raconter
08:27l'histoire de la Seconde Guerre mondiale,
08:29centré longtemps
08:30sur la figure
08:31de la France libre
08:31et de la résistance.
08:32On bascule ensuite
08:34sur l'histoire affligeante
08:35d'une France
08:35qui se réduirait
08:36à la collaboration
08:36ou à ceux
08:37qui n'ont pas été à la hauteur.
08:39Et dans ce cas-là,
08:39les héros ont été laissés de côté.
08:41Ils ne cadraient plus
08:42avec le récit dominant
08:43où ils étaient exceptionnels
08:44en quelque sorte.
08:44Ils ne nous intéressaient plus.
08:46C'est un basculement d'imaginaire,
08:47on l'a vu partout en Occident.
08:48En revenant à la cérémonie
08:50d'Emmanuel Macron aujourd'hui,
08:52est-ce que le chef de l'État,
08:53le chef des armées
08:54a trouvé les bons mots,
08:55selon vous,
08:56pour rendre hommage à ces héros ?
08:57Oui, je crois.
08:58Il y a une formule
08:58qui est très belle.
08:59Il dit
08:59« L'horreur a forgé
09:00une mémoire collective ».
09:01Et ça, je pense que c'est très vrai.
09:03C'est-à-dire,
09:03la mémoire des attentats
09:04nous a marqués.
09:05Mais on a tout fait
09:06pour la refouler, paradoxalement.
09:08Qu'est-ce qui s'est passé
09:08très rapidement ?
09:09On a tout fait
09:10pour oublier
09:10ce qui s'était passé.
09:122012,
09:13on s'en souvient,
09:14on nous dit,
09:14certains nous disent
09:15« C'est un attentat d'extrême droite.
09:16J'espère que le tueur
09:17est un blond aux yeux bleus.
09:18Je suis dégoûté
09:19s'il ne l'est pas. »
09:20Les attentats mérats.
09:21Voilà, exactement.
09:22Donc là,
09:22ce n'est pas exactement
09:23ce qu'on souhaitait.
09:232015,
09:24Charlie et le Bataclan,
09:25le principal souci,
09:26après l'expression légitime
09:27de l'horreur,
09:28c'est qu'on espère
09:28que ça ne fasse pas
09:29monter l'extrême droite.
09:30Donc, le premier souci
09:31de certains,
09:31on balayait encore les faits
09:33pour créer une menace
09:34imaginaire
09:34qui n'était pas celle
09:35de la menace réelle
09:36qui nous avait tués.
09:37C'est assez particulier.
09:38Ensuite,
09:39là, il y a un basculement
09:40en quelque sorte
09:41qu'on passe du paradigme
09:42du Bataclan
09:43au paradigme crépole.
09:44Là, maintenant,
09:44c'est la peur
09:45de la récupération.
09:46Donc, on a tout fait
09:46pour refouler les événements
09:48pendant dix ans
09:49et aujourd'hui,
09:50le réel remonte
09:51à la surface
09:51dans leur vérité primordiale.
09:53Des hommes et des femmes
09:54ont accepté
09:54la possibilité
09:55de sacrifier leur vie
09:56pour en sauver d'autres
09:56et pour sauver leur pays
09:57qui était attaqué.
09:58De ce point de vue,
09:59c'est une véritable leçon
10:00de courage civique.
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