- il y a 4 minutes
"Club Med", "passoires", "ça marche mieux ailleurs": dans cette série documentaire, nous interrogeons les mythes qui entourent la vie en prison. L'imaginaire et les fantasmes qu'elle génère, les idées reçues qui se multiplient dans le débat public et au milieu desquelles il est compliqué de faire la part des choses. Dans ce document inédit, nous avons franchi les murs de ces prisons et tendu un micro aux détenus et à ceux qui les surveillent, mais aussi à ceux qui étudient ces lieux d'enfermement, pour mieux comprendre les réalités et les contraintes de l'univers carcéral.
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00:00On les fait quoi ? On les détecte, on les déchire, on les croque !
00:02Ce quiconque visite des prisons sait que ce n'est pas le Club Med.
00:05Donc si vous voulez que ça se passe mal, on peut faire en sorte que ça se passe mal.
00:08L'avocat, la kippa, le costarajibal...
00:10Des détenus qui se filment en direct sur TikTok depuis leur cellule,
00:14des livraisons par drone qui franchissent les murs des prisons.
00:18Sur les réseaux sociaux et pour une partie de la société,
00:21une image s'est installée, celle d'une prison française devenue passoire
00:25que certains n'hésitent pas à qualifier de Club Med.
00:28Ils font les kékés aussi, ils font les crétins sur les réseaux.
00:33Ils font « je bois du champagne », « je me fais ci ».
00:37Sauf que nous, on les récupère en larmes dans les cellules en fait.
00:41Vous savez ce que ça veut dire ? Garder la face.
00:44Statistiquement, la France n'a jamais autant enfermé.
00:47Les derniers chiffres font état de plus de 87 000 détenus
00:51pour 63 353 places opérationnelles,
00:54soit une densité carcérale de 137,5%.
00:59Un record historique qui place la France parmi les plus mauvais élèves
01:03de l'Union européenne en termes de densité carcérale,
01:06juste derrière Chypre et la Slovénie.
01:09Conséquence de ce surpeuplement chronique,
01:11la France a été condamnée à de multiples reprises
01:14par la Cour européenne des droits de l'homme
01:15pour des traitements inhumains et dégradants.
01:18Depuis le début du mois d'avril,
01:20les surveillants pénitentiaires se mobilisent aussi
01:22contre la surpopulation carcérale.
01:25La plupart des personnes que nous avons rencontrées
01:27nous parlent d'une cocotte minute prête à exploser,
01:30mais qu'en est-il réellement ?
01:32Et nos prisons vont-elles craquer ?
01:36Pénétrer dans une prison, ce n'est pas si simple.
01:39Malgré plusieurs demandes,
01:41nous n'avons pas obtenu d'autorisation de tournage
01:43de la part de l'administration pénitentiaire.
01:45On a donc changé de technique.
01:47En France, les parlementaires peuvent visiter
01:50n'importe quelle prison, de jour comme de nuit,
01:53sans prévenir, en étant accompagnés de journalistes.
01:56A la maison d'arrêt de Nanterre,
01:58nous accompagnons la sénatrice écologiste Anne Souillis.
02:02Les derniers chiffres sont impressionnants.
02:04La prison a une capacité théorique de 597 détenus.
02:09Elle en accueille 1261,
02:12soit une densité carcérale de 211%.
02:15Dès les premiers couloirs,
02:17on voit la vétusté du bâtiment,
02:19pourtant construit au début des années 1990.
02:22Les cellules, prévues pour une personne,
02:25en accueillent souvent 3.
02:26On est des déclits, on est des chiens, on est quoi ?
02:29Je vais vous écouter.
02:31Regardez, regardez !
02:32Doublée de 3 !
02:33Regarde !
02:36Démerdez-vous !
02:37Si on n'aménage pas la cellule, on fait comment ?
02:38C'est complètement dingue.
02:40Et nous, on est juste, on veut juste un peu de considération.
02:44Non, c'est un mot de fermer vos bouches, sinon c'est mi-tard.
02:47C'est quoi ?
02:48Actuellement, vous voyez, il y a deux lits, on est d'accord ?
02:49Il y a deux lits.
02:50Quand il dort, il doit mettre son matelas.
02:53Ici, moi, demain, je vais aller aux doualettes,
02:54c'est impossible, c'est mort.
02:55On a un Nanterre, mais n'enterre pas tes rêves.
02:57Entre les sanitaires qui sont d'abord collectifs
03:03et qui sont d'une saleté redoutable, même quand ça vient d'être nettoyé,
03:08quand on regarde les pièces où ils vivent,
03:11qui sont vraiment dans un état aussi,
03:14même s'ils le nettoient eux-mêmes, parce qu'ils font beaucoup d'efforts,
03:17mais en tout cas, il y en a qui mettent leur matelas sur des bouteilles d'eau
03:23pour arriver à pouvoir avoir un peu un espace,
03:26et il y en a un, c'est un peu les chaises musicales,
03:28qui restent debout parce que lui, il n'a pas son lit dans la journée,
03:33alors qu'ils sont là 24-24.
03:35Je veux dire, non, ce n'est pas le Club Med.
03:36Pour tous les observateurs du monde carcéral,
03:39le nœud du problème réside dans la surpopulation.
03:42Mais déjà, il faut distinguer deux types d'établissements.
03:45Ce qu'on appelle les établissements pour peine,
03:48qui accueillent des détenus condamnés à de longues peines,
03:50et les maisons d'arrêt, qui accueillent des prévenus
03:53placés en détention provisoire
03:55et des condamnés à de courtes peines.
03:57Selon les derniers chiffres de l'administration pénitentiaire,
04:01si les établissements pour longue peine
04:03ont une densité carcérale inférieure à 100%,
04:05les maisons d'arrêt, elles,
04:07affichent un taux d'occupation moyen de 168%.
04:11C'est un chiffre qui agrège tous les quartiers de la maison d'arrêt,
04:15donc les quartiers hommes et les quartiers femmes.
04:17Les quartiers femmes sont moins surpeuplés que les quartiers hommes,
04:21donc dans les quartiers hommes, le chiffre est supérieur.
04:23Aujourd'hui, plus de 6 800 détenus dorment sur un matelas posé à même le sol.
04:28Le syndicat Force Ouvrière parle même de 7 500 matelas au sol.
04:33Une promiscuité extrême, 22 heures sur 24,
04:36qui engendre des situations sanitaires parfois complexes.
04:40Ma première prison, c'était à la santé.
04:42Je me souviens qu'il y avait des souris,
04:44il y avait des cafards, il y avait des punaises dans la cellule.
04:50Donc, on ne dort pas sereinement.
04:52On est à l'affût, on est toujours en alerte.
04:55C'est compliqué de trouver le sommeil, d'avoir un sommeil profond.
04:58Il y a certains détenus qui ont des systèmes de survie,
05:02qui vont mettre du papier toilette,
05:06qui vont enrouler, en faire des petits cônes,
05:09et se les glisser dans l'oreille,
05:10pour éviter que les cafards le rentrent dans l'oreille.
05:13Il arrive que le détenu qui dort par terre
05:16ait la tête près des toilettes.
05:18Donc, le type qui se lève la nuit pour aller aux toilettes,
05:22il enjambe le matelas,
05:25il installe ses deux jambes autour du matelas,
05:30et il fait pipi au-dessus de la tête.
05:35Parce que, comme vous le savez peut-être,
05:37il n'y a à peine de muret pour séparer les toilettes du reste de la cellule.
05:41Mais comment en est-on arrivé à ce niveau de surpopulation ?
05:45Selon l'Observatoire des disparités dans la justice pénale,
05:48c'est en partie dû à l'augmentation des condamnations de certains crimes,
05:52comme les violences sexuelles.
05:54Mais ce n'est pas la principale raison.
05:56Ce qui est un peu paradoxal dans la surpopulation,
05:59c'est qu'on incarcère pas vraiment de plus en plus de personnes.
06:02Il y a toujours un flux entrant de l'ordre de 78 000, 79 000 personnes
06:07qui, chaque année, sont incarcérées.
06:09Ce qui change vraiment depuis quelques années,
06:11c'est la durée moyenne de détention.
06:14Les personnes passent en moyenne de plus en plus de temps derrière les barreaux.
06:18Donc aujourd'hui, c'est quasiment 12 mois, un an,
06:21alors qu'on était à 10 mois et même 8 mois,
06:23si on remonte une décennie à peu près en arrière.
06:25Il y a des explications qui viennent quand même de réformes pénales
06:29qui ont eu des effets inattendus,
06:31notamment ce qu'on a appelé les aménagements de peine ab initio,
06:34où les magistrats sont incités à aménager les courtes peines avant toute incarcération.
06:39Ça, on a vu que ça avait amené beaucoup de juges
06:42à prononcer des peines un peu plus longues,
06:43justement pour contourner ces seuils d'aménagement.
06:46Par ailleurs, le manque d'effectifs de magistrats,
06:4811,3 juges pour 100 000 habitants en France,
06:51contre une médiane européenne de 17,6,
06:54allonge considérablement les délais de procédure.
06:57En conséquence, les personnes placées en détention provisoire
07:01dans l'attente de leur jugement,
07:02il reste plus longtemps.
07:03Par exemple, pour les affaires criminelles,
07:06le délai moyen entre le début de l'instruction et la condamnation
07:09dépasse souvent les 3, voire 4 ans.
07:12Nous allons dans le mur, puisque nous ne sommes plus l'institution judiciaire
07:17actuellement en mesure de juger dans des délais raisonnables
07:20les affaires criminelles.
07:22Là où nous avions habituellement un volume à peu près de 2 000 affaires à juger,
07:26aujourd'hui nous avons presque 5 000 affaires.
07:29Et cela veut dire que nous ne pouvons plus respecter des délais
07:32qui sont des délais très stricts.
07:34Un an devant les cours criminels départementales
07:36après l'arrêt de mise en accusation,
07:39deux ans au maximum devant les cours d'assises,
07:41nous n'arrivons plus.
07:42Le projet de loi de Gérald Darmanin sur le plaidé coupable criminel,
07:46récemment adopté par le Sénat,
07:48permettrait de réduire les peines et la durée des procès
07:51en cas d'aveu de l'accusé.
07:52Cette mesure, contestée par les avocats,
07:55a pour objectif de désengorger les tribunaux.
07:57D'après les professionnels de santé,
07:59cette concentration humaine aggrave les troubles psychiatriques,
08:03déjà très présents à l'entrée en détention.
08:05Je dirais bien plus de 50%,
08:09qui ont des anxiolytiques,
08:13qui ont des somnifères pour les aider à supporter la détention.
08:16Les conséquences sont parfois fatales.
08:19On dénombre environ 250 décès par an en prison,
08:22dont environ 120 suicides.
08:24Le taux de suicide y est d'ailleurs plus de 10 fois plus élevé
08:28que dans la population générale.
08:29La souffrance, elle est partout en détention.
08:32Partout.
08:34Chaque mot, chaque cri,
08:37et des cris, il y en a.
08:38De jour comme de nuit.
08:42Des suicides, bien sûr.
08:43Il y en a...
08:45Il y en a beaucoup trop.
08:49Des mutilations,
08:51des appels à l'aide,
08:52des gens qui se scarifient.
08:56C'est rarement le quotidien.
08:57J'ai vu des mecs en détention
08:59qui s'ouvraient volontairement devant toi
09:01et t'es enfermé dans une cellule
09:03et t'as le mec qui est en pleine démence
09:06et qui s'ouvre de partout.
09:10Comment tu réagis ?
09:12Tu sais qu'on est en pleine nuit,
09:14il n'y a pas de surveillants,
09:15il n'y a rien.
09:17Et t'as avec un mec qui ne parle pas ta langue
09:21et qui s'ouvre de partout,
09:22et du sang partout.
09:25Et qui crie qu'il s'agit de partout
09:26et comment tu réagis avec ça ?
09:34Comment vous avez réagi ?
09:38J'ai essayé de faire du mieux que j'ai pu.
09:40J'ai...
09:43J'ai essayé déjà de le calmer
09:44et puis...
09:47Et puis d'enlever sa lame.
09:49Et puis...
09:52Je suis là.
09:54On reçoit des lettres désespérées
09:56de détenus
09:58qui ont assisté à ça,
10:00qui une nuit se sont levés
10:02pour aller aux toilettes
10:03et puis se sont heurtés
10:05dans leur co-détenu,
10:06morts, pendus.
10:09Mais...
10:11Mais c'est chez nous,
10:12c'est en France.
10:14Moi, j'ai...
10:16Je vous assure,
10:17j'ai une colère, mais noire.
10:19La vision de l'administration pénitentiaire,
10:20elle est très rétrograde
10:21sur ces questions-là.
10:22Pour une majorité,
10:23ils considèrent que c'est inévitable,
10:25c'est-à-dire que la personne détenue,
10:27elle a voulu mettre fin à ses jours
10:29et qu'on ne pouvait rien y faire.
10:31Combien de fois j'ai reçu à mon cabinet
10:33des proches qui me disaient
10:35j'ai appris en me rendant
10:37deux semaines après
10:38à mon parloir
10:39qu'on m'a dit
10:40que la personne n'avait plus
10:41d'écrou actif
10:42et qu'après des recherches,
10:44avoir patienté pendant 10 minutes
10:45à l'accueil,
10:46on m'a dit
10:46« Ah, je suis désolé,
10:47mais il est mort. »
10:49Voilà, c'est le genre de témoignage
10:50que je peux recevoir.
10:51Une autre famille m'avait dit
10:52qu'ils avaient appris sur Snapchat
10:53le décès de leurs proches
10:55parce que dans les réseaux
10:57de familles,
10:58de proches de détenus
10:59qui essaient de s'entraider,
11:00ça avait tourné.
11:02Imaginez l'horreur
11:03d'aller apprendre comme ça.
11:09Derrière les murs,
11:10il n'y a pas que les détenus
11:11qui craquent.
11:12Il y a aussi des surveillants
11:14qui tiennent à bout de bras
11:15des établissements surchargés.
11:17Un problème reconnu
11:19par le ministre de la Justice,
11:20Gérald Darmanin,
11:22en février 2025.
11:24Est-ce que les agents
11:24pénitentiaires sont totalement
11:25protégés aujourd'hui ?
11:26Est-ce qu'il n'y a pas
11:27de prise d'otages ?
11:28Est-ce qu'il n'y a pas
11:28de menace sur eux,
11:29sur leur famille ?
11:29Est-ce qu'il n'y a pas
11:30de corruption ?
11:30La réponse est non.
11:31Malgré le travail très important,
11:33très courageux
11:34que font les agents
11:35pénitentiaires,
11:35il y a de la menace,
11:36il y a des corruptions,
11:37il y a des prises d'otages.
11:38Le nombre de surveillants
11:39est déterminé par la capacité
11:41théorique de la prison
11:42et non pas par le nombre
11:44réel de détenus.
11:45On est sur 4 000 agents
11:48qui nous manquent.
11:49Sans les maladies ordinaires,
11:50sans les gens malades
11:51ou en congé,
11:53c'est 4 000 effectifs.
11:54Les agents,
11:55au lieu de gérer 60 détenus,
11:56on gère 180.
11:58Imaginez faire passer
11:59180 détenus à la douche,
12:02vérifier 180...
12:03Être tout seul,
12:04c'est tout simplement
12:06se mettre en danger
12:07parce que quand vous ouvrez
12:08une cellule,
12:08au lieu d'être tout seul
12:09dans la cellule,
12:09des fois,
12:09ils sont 5.
12:10Et on connaît une montée
12:11comme ça en charge
12:12qu'on n'a jamais connue
12:14avec par semaine
12:15200 détenus de plus.
12:16C'est ce sous-effectif
12:17chronique qui expliquerait
12:18en partie pourquoi
12:19la drogue et les téléphones
12:21circulent autant,
12:22donnant cette image
12:23de passoire.
12:24Faute de temps
12:25et d'effectifs
12:26pour fouiller des cellules
12:27surpeuplées,
12:28le contrôle devient
12:29très difficile.
12:30La prison,
12:31elle tient,
12:32je vous le dis,
12:33les détenus vous le diront,
12:34les directeurs vous le diront,
12:36et les détenus,
12:37tout le monde vous le dira,
12:38elle tient grâce au shit
12:40et au portable.
12:42Alors,
12:42les grosses fouilles XXL
12:44du ministre,
12:45moi, je vais bien,
12:46ça coûte cher.
12:47Installer des brouilleurs,
12:48ça coûte très cher.
12:51Il ferait mieux
12:51de rénover les prisons
12:53que de faire des trucs
12:55qui ne serviront à rien.
12:56Le meilleur moyen
12:58pour assurer la sécurité,
12:59ça reste l'humain,
13:00ça reste notamment
13:00un surveillant
13:01et un surveillant d'étage
13:03ou un surveillant
13:04dans un mirador,
13:05par exemple,
13:05qui peut voir
13:07que quelqu'un projette
13:08par-dessus le mur,
13:08qu'un drone amène
13:09des choses par-dessus le mur,
13:10voire où c'est livré.
13:11Eh bien,
13:13nos surveillants,
13:14aujourd'hui,
13:14qu'ils soient à l'étage,
13:15au mirador
13:16ou sur d'autres postes stratégiques,
13:17ils n'ont plus le temps
13:18de faire un certain nombre
13:19de gestes qui sont pourtant
13:20basiques
13:21et qui existent
13:22dans l'administration pénitentiaire
13:24depuis bien longtemps.
13:25Normalement,
13:26ce qu'on appelle
13:27un sondage de barreau,
13:28ça veut dire passer une barre
13:29sur le barreau d'âge
13:29d'une cellule
13:30pour s'assurer
13:30qu'il n'a pas été dégradé,
13:32ce qu'on pourrait percevoir
13:34si le barreau sonne différemment.
13:37C'est quelque chose
13:38qui est de plus en plus difficile
13:39à réaliser,
13:39c'est censé être fait tous les jours,
13:41on sait très bien
13:41qu'il y a plein
13:41d'établissements pénitentiaires
13:42où ce n'est plus possible
13:43de le faire tous les jours.
13:44Ce climat dégradé
13:45altère également les relations
13:47entre les détenus
13:48et les surveillants.
13:49Vous n'avez plus de personnel,
13:50vous avez autant de détenus,
13:51on n'a plus le temps
13:56des accidents.
13:56Vous travaillez
13:57six jours sur sept
13:58que vous faites,
13:59les agents,
13:59ils font 60 à 70 heures
14:01par mois en plus,
14:0280 heures des fois.
14:03Ces relations parfois difficiles
14:06entre les détenus
14:07et les surveillants,
14:08nous avons pu le constater
14:09lors d'une visite
14:10à la maison d'arrêt de Bourges
14:12avec le député LFI
14:13Hugo Bernalissi.
14:15Face au refus
14:16de l'administration pénitentiaire
14:17de nous laisser entrer en prison,
14:19nous avons encore une fois
14:21dû accompagner un parlementaire
14:22qui peut visiter
14:24de manière inopinée
14:25à un établissement pénitentiaire.
14:26Dans le cadre de cette visite,
14:28nous sommes de simples observateurs
14:30et n'avons pas le droit
14:31de poser des questions.
14:32Le moins qu'on puisse dire,
14:33c'est que le directeur de la prison
14:35n'était pas ravi
14:36de voir arriver un député
14:38accompagné de trois journalistes
14:40un vendredi à 15h.
14:41Je vous le dis, monsieur,
14:42je vais mettre un terme
14:43à votre visite,
14:44je continue à faire monsieur
14:45le député et son majeur.
14:46Vous ne pouvez pas faire ça, monsieur le député ?
14:55Le cadre réglementaire ?
14:56Non, mais parce qu'il prend des photos.
14:58J'ai dit, il y a des zones
15:00que je ne voudrais pas
15:01qu'il prenne en photo.
15:01C'est vrai que vous ne voudriez pas ?
15:03C'est pas ça.
15:03Ce sont les journalistes, monsieur.
15:05En fait, il y a une note
15:05de l'administration pénitentiaire
15:06qui est très claire.
15:07Qui dit ?
15:07Qui dit qu'il n'a pas le droit
15:08de filmer les dispositifs de sécurité.
15:10Oui, mais est-ce qu'il connaît
15:11les dispositifs de sécurité, lui,
15:13le journaliste ?
15:13Est-ce que c'est un dispositif de sécurité,
15:15là, ce qu'il est en train de faire ?
15:15Absolument, c'est sur le départ.
15:16Oui, bien sûr.
15:17Le directeur n'a pas permis aux députés
15:19de rencontrer des détenus
15:20incarcérés en quartier disciplinaire,
15:22la prison dans la prison,
15:24qu'Hugo Bernalici souhaite voir disparaître.
15:27Est-ce que ça vous arrive souvent
15:27qu'on vous empêche
15:29de voir des détenus en quartier disciplinaire ?
15:30Non, ça ne m'arrive jamais.
15:33C'est très vite.
15:34Il a cependant pu échanger
15:35avec une détenue
15:36qui décrit ses relations
15:38avec les surveillantes.
15:40Bonjour, madame.
15:41Bonjour.
15:42Je suis député
15:43et je visite l'établissement pénitentiaire
15:45pour voir les conditions
15:46de détention des personnes détenues.
15:47Je suis accompagné
15:48de mon attaché parlementaire
15:49et de trois journalistes
15:50que ça intéresse de découvrir
15:51les conditions d'incarcération
15:52dans lesquelles vous êtes.
15:53Je reste tranquille dans ma cellule.
15:54Je suis bien comme ça,
15:55personnellement bête.
15:56Ok.
15:57Personnellement bête
15:57parce que...
15:59Je suis tranquille.
16:00Bon.
16:00Des fois, c'est très difficile.
16:02Ouais.
16:03Avec les co-détenus ?
16:05Pas que les co-détenus.
16:06Ok.
16:07Mais sur les surveillantes aussi.
16:08C'est compliqué.
16:09J'aimerais bien
16:09qu'il y ait un peu plus de...
16:12d'écoute
16:12par rapport aux détenus
16:14des plaintes des détenus.
16:15Ok.
16:16Parce qu'il n'y a pas assez d'écoute.
16:17Il y a beaucoup de problèmes
16:18qu'on...
16:19qu'on...
16:20qu'on n'arrête pas de dire,
16:22qu'on n'arrête pas de signaler.
16:23Comme ?
16:45Je...
16:46On est au-delà de la vie
16:46de la détention.
16:47Voilà.
16:47Faire faire des choses
16:48à des détenus
16:50qu'ils ont très droit.
16:51En réalité,
16:52ces violences sont cachées
16:54et puis c'est compliqué,
16:54en fait,
16:55parce que la personne détenue,
16:56ben, en fait,
16:57on ne la croit pas, de base.
16:58C'est des représailles
16:59et des brimades derrière.
17:00Donc, vous retombez
17:01dans un cercle vicieux,
17:02donc vous vous tenez à carreau.
17:03En fait,
17:03on cherche à dresser
17:05les gens en prison.
17:06Et c'est là,
17:06tout le problème aussi
17:07de la gestion de la détention.
17:08Et plus il y a de surpopulation,
17:10plus il y a de tensions,
17:11plus ça, ça se produit.
17:16L'autre mission de la prison,
17:18outre la punition,
17:19c'est la réinsertion.
17:20Pourtant,
17:21seuls un tiers à un quart
17:23des détenus
17:23ont accès à un travail
17:24en détention,
17:25rémunéré en moyenne
17:26à 45% du SMIC.
17:28Quant aux activités
17:29socio-culturelles
17:30mal perçues
17:31par l'opinion publique,
17:32elles sont défendues
17:33par les professionnels
17:34comme un outil
17:35essentiel
17:36à la réinsertion.
17:37Mais elles font face
17:38à de récentes
17:39restrictions ministérielles.
17:41L'animateur de Skyrock
17:42Fred Musa,
17:43qui donnait
17:43des ateliers radio
17:44en prison,
17:45en a fait les frais.
17:4610 semaines,
17:47une dizaine de détenus
17:49où au bout
17:50de ces 10 semaines,
17:51je leur demande
17:51de faire une émission
17:52radio
17:53qui va être diffusée
17:55généralement dans la prison
17:56ou qui va être enregistrée
17:57pour être diffusée
17:58par la suite
17:59et en public
18:00avec eux,
18:01avec les autres détenus
18:02qui peuvent participer
18:03à cette émission.
18:03Moi,
18:03ils m'ont interdit
18:04d'y aller 48 heures avant.
18:05C'est horrible,
18:06c'est inadmissible.
18:07Je n'ai jamais vécu ça.
18:09Un directeur pénitentiaire
18:11de Paris
18:12a appelé l'association
18:13avec laquelle je bosse
18:14pour dire
18:15votre atelier radio,
18:16rien à foutre,
18:17il n'ira pas.
18:19Et c'était 48 heures avant.
18:21Donc,
18:21non seulement,
18:22il y a un manque
18:22de respect total,
18:23moi,
18:24je le considère
18:24comme vraiment
18:24un manque de respect.
18:25Il y a des centaines
18:26d'ateliers radio
18:27qui sont annulés chaque jour,
18:28qui ont été annulés
18:29ces derniers temps.
18:30Oui,
18:30il y a
18:31ateliers d'écriture,
18:32il y a ateliers de théâtre,
18:33je sais qu'il y a des ateliers
18:34de théâtre
18:34qui ont été annulés,
18:36il y a des ateliers de BD,
18:37on m'a dit,
18:38qui ont été annulés.
18:39Non,
18:43c'est vrai,
18:44je n'ai jamais vécu ça.
18:45Le ministère de la Justice
18:46et en particulier
18:47l'administration planétentiaire
18:48sont censés œuvrer
18:49à la réinsertion
18:50des personnes
18:51placées sous main de justice.
18:52Dans la pratique,
18:53on voit bien
18:54avec l'actuel garde des Sceaux
18:56en particulier
18:56qui a cette volonté
18:58de ne pas montrer
19:00la moindre faiblesse
19:02finalement vis-à-vis
19:03des détenus
19:03et les activités
19:05sont un peu caricaturées
19:06comme des cadeaux
19:07qu'on ferait aux détenus
19:08en oubliant
19:09les bénéfices
19:10pour les détenus,
19:11certes,
19:12mais aussi pour les surveillants.
19:13Ça apaise le climat
19:14en détention
19:15et puis pour la société
19:16toute entière
19:17en préparant la réinsertion.
19:20Et puis la difficulté
19:21de la réinsertion,
19:21c'est aussi qu'on n'a pas
19:22d'indicateur.
19:23On ne sait pas mesurer
19:24si la prison est efficace
19:26ou pas pour réinsérer.
19:27On ne sait rien,
19:27par exemple,
19:28sur leur situation future,
19:30sur le marché du travail,
19:32est-ce qu'ils retrouvent
19:32un logement,
19:33est-ce qu'ils ont accès
19:34à des soins
19:34six mois ou un an
19:35après leur sortie de prison.
19:37Personne n'a ce type
19:37de statistiques
19:38au ministère de la Justice.
19:39Donc c'est très difficile
19:40de parler de l'efficacité
19:42de la prison
19:42quand il nous manque
19:43des données aussi fondamentales.
19:45Les statistiques officielles
19:46font état
19:47d'un taux de récidive
19:48de 60%
19:49dans les cinq ans
19:50qui suivent la sortie.
19:52Un tiers des sortants
19:53sont même recondamnés
19:54dans l'année.
19:55Selon les experts,
19:57l'accompagnement
19:57à la sortie
19:58est insuffisant.
20:00Vous sortez quand ?
20:02Il y en a pas.
20:03C'est très très bientôt.
20:04Et en termes d'insertion,
20:05vous n'avez pas fait grand-chose.
20:07Donc du coup,
20:07vous n'avez pas de travail,
20:08pas de formation.
20:09C'est un témoin,
20:10mais c'est pas un témoin.
20:10Et vous avez une formation
20:11déjà, vous,
20:12avant d'être incarcéré ?
20:14Non, non plus.
20:15Vous n'avez pas de formation ?
20:16Ça va être dur
20:17en termes d'insertion alors.
20:19Vous pensez
20:20que vous allez
20:20vous débrouiller en sortant ?
20:21Bien sûr.
20:22Comme toujours.
20:24Oui.
20:25Ça vous a amené ici
20:27quand même,
20:27le « comme toujours »
20:28jusqu'avant ?
20:29Non,
20:30que je suis allé
20:30comme toujours.
20:31D'accord.
20:32En quoi, par exemple ?
20:34Je ne sais pas encore.
20:36R'affichis ?
20:37Oui.
20:37C'était dans pas longtemps
20:38quand même.
20:39Dans un rapport
20:40de 2023,
20:42la Cour des comptes
20:44estime que
20:45les conseillères
20:47et conseillères
20:48d'insertion
20:48et de propation
20:49passent environ
20:50un jour et demi
20:51par semaine
20:54avec les personnes détenues
20:56pour des entretiens individuels
20:57pour faire évoluer
20:58la situation.
20:59Et la plupart du temps,
21:02elles doivent se consacrer
21:03à des rapports
21:04pour l'autorité judiciaire.
21:06Donc,
21:06le travail de réinsertion
21:07ne peut pas avoir lieu
21:09dans ces conditions.
21:10D'autres solutions
21:11existent en France
21:12pour favoriser la réinsertion,
21:14mais elles sont rares.
21:15C'est le cas, par exemple,
21:17des placements à l'extérieur.
21:19Nous nous sommes rendus
21:19dans la ferme
21:20de Moyandry
21:21en Picardie.
21:22Ce dispositif,
21:23membre du mouvement Emmaüs,
21:25permet à une vingtaine
21:26de détenus
21:27en fin de peine
21:28de purger
21:29les derniers mois
21:29de leur condamnation
21:30en travaillant,
21:31entre autres,
21:32dans le maraîchage
21:33et l'élevage
21:34sans barreau
21:35ni gardien en uniforme.
21:37Moi, je m'occupe
21:38de l'élevage.
21:39Ça me plaît bien d'ailleurs.
21:40J'étais au maraîcher,
21:41j'ai fait un petit peu
21:41tous les postes.
21:42Au début,
21:43ça ne va faire que
21:43depuis le dimanche,
21:44je suis là.
21:46A l'élevage,
21:48à 8h,
21:50on va,
21:50on leur donne à manger,
21:52on garde de l'eau,
21:54des choses comme ça.
21:55On prépare la première traite,
21:56la seule traite de la journée.
21:58On prend le lait,
21:59on les sort après
22:00dans le peinturage.
22:01Après à midi,
22:02on est plus ou moins libre.
22:03Alors à partir d'une heure,
22:04on a le droit de sortir.
22:06C'est pareil,
22:06on doit faire un mot,
22:08sortir avec un papier
22:09pour ne pas se retrouver
22:10en état d'évasion.
22:11Mais toujours pareil,
22:12basé sur la confiance,
22:13sans bracelet,
22:13sans rien du tout.
22:14Ça vous met un petit coup
22:15de pied aux fesses,
22:16ça vous permet aussi
22:17de remettre le pied
22:17à l'étrier.
22:19Vous reprenez le goût
22:20confiant en vous.
22:22Nous avons aussi rencontré
22:23Olivier.
22:24Il est aujourd'hui
22:25salarié de la ferme
22:26en tant qu'encadrant
22:27après avoir été résident
22:29et avoir purgé
22:30sa faim de peine
22:31dans la ferme
22:32de Moyenbris.
22:33C'est plus qu'une deuxième chance.
22:34C'est une nouvelle vie
22:35qui commence.
22:37La ferme,
22:37comme dirais,
22:38je m'a remis
22:41sur le droit chemin.
22:41Franchement,
22:42j'ai changé.
22:43J'ai changé dans le bon sens.
22:44Premier souvenir
22:45quand je suis arrivé
22:45à la ferme,
22:46je n'ai déjà pas dormi.
22:50On avait quand même
22:51des tensions dans la tête.
22:53Je me suis dit,
22:54je me fais à 4h du matin,
22:55j'entendais les bêtes
22:56la nuit.
22:57Les fermes comme la nôtre,
22:58elles sont vraiment
22:59très très importantes.
23:00Pour éviter la récidive,
23:02on est vraiment aussi là
23:03pour ça.
23:03Et les gars,
23:04ils ont besoin
23:05d'un accompagnement
23:06et ils sont demandeurs.
23:07En vrai,
23:08ils travaillent dur
23:09et du coup,
23:10ça fonctionne.
23:11On sait que ça fonctionne.
23:12On est à 90%
23:13de non-récidive.
23:15Selon l'Observatoire
23:16international des prisons,
23:18bien que ces structures
23:19favorisent massivement
23:20l'insertion
23:21et fassent chuter
23:22la récidive,
23:23le budget
23:23qui leur est alloué
23:24reste marginal
23:25par rapport à celui
23:27de l'enfermement classique.
23:34Pour répondre
23:35à cette surpopulation,
23:36le gouvernement actuel
23:37met en avant
23:38la construction
23:39de 15 000 places
23:40de prison.
23:41Une stratégie contestée
23:42par une grande partie
23:43du monde judiciaire
23:44et associatif
23:45qui souligne le coût,
23:46environ 400 000 euros
23:48la place
23:48et l'inefficacité
23:50historique
23:51de cette méthode.
23:52Plus on construit,
23:53plus on remplit.
23:54Et donc,
23:55à quoi ça sert ?
23:57À quoi ça sert
23:58qu'à coûter de l'argent
23:59aux contribuables ?
24:01Et d'ailleurs,
24:01je vais reprendre la phrase
24:02d'un détenu très marrant
24:04qui m'a écrit un jour,
24:05Madame,
24:06on vous coûte
24:07120 euros par jour
24:08et chacun
24:09par détenu.
24:10Ne trouvez pas
24:11que c'est un peu cher
24:12pour fabriquer
24:12de la récidive ?
24:13Regardez,
24:14Bordeaux-Gradignan,
24:16il y a presque 300%
24:18d'occupation.
24:19Il y a une nouvelle prison
24:21qui est sortie de terre,
24:22des nouveaux bâtiments
24:24qui sont déjà
24:25à 200% d'occupation.
24:26D'autres pistes
24:27sont avancées
24:28par des chercheurs
24:29comme celle
24:29de la régulation carcérale.
24:31Le principe serait
24:32toute nouvelle entrée
24:34en détention
24:35dans cette prison-là
24:36doit être suivie
24:38ou précédée
24:39d'une libération
24:40de la personne
24:41qui est la plus proche
24:41de sa fin de peine.
24:42Donc ça permettrait
24:43d'atteindre
24:44un niveau
24:45de surpopulation
24:46maximal,
24:47un seuil
24:48qu'on juge
24:49un peu critique
24:49au-delà duquel
24:50la situation
24:51devient inacceptable.
24:52Une proposition
24:53de loi du député
24:54Renaissance
24:54Florent Boudier
24:56allant dans ce sens
24:57devrait être étudiée
24:58par l'Assemblée nationale
24:59dans les prochaines semaines.
25:01Elle est largement soutenue
25:02par le syndicat
25:03Force Ouvrière.
25:04Les exemples étrangers
25:05montrent par ailleurs
25:06l'efficacité
25:07des peines alternatives.
25:08Si on s'éloigne
25:09un petit peu
25:10et qu'on va voir
25:10du côté des pays du Nord,
25:12les pays d'Europe
25:14scandinave
25:15atteignent des taux
25:16de récidive
25:16qui sont nettement
25:17inférieurs
25:17à ceux
25:18qu'on observe en France.
25:18On parle généralement
25:19à peu près de 30%
25:20de récidive
25:21après la prison
25:22en Norvège
25:23ou en Suède.
25:24Et ça tient
25:25en bonne partie
25:26au fait que les conditions
25:27de détention
25:27sont bien meilleures
25:28dans ces prisons.
25:30Ce sont des prisons
25:31ouvertes au sens
25:33où bien souvent
25:33il n'y a pas de barbelés
25:35autour de l'enceinte
25:36et puis ouvertes aussi
25:37à l'intérieur
25:38dans le sens
25:39où les détenus
25:40ont une grande capacité
25:41de mouvements
25:41pour se déplacer
25:42donc sortir de leurs cellules.
25:44Et ce que montrent
25:45les études internationales
25:46c'est que ces prisons
25:47ouvertes
25:47ne coûtent pas forcément
25:48beaucoup plus cher
25:49à la collectivité
25:50notamment parce qu'il y a
25:51moins besoin de surveillance.
25:52Loin du mythe
25:53du Club Med,
25:54la prison française
25:55traverse aujourd'hui
25:56l'une des plus graves crises
25:58de son histoire
25:59avec un taux d'incarcération
26:01record,
26:02un personnel
26:03en souffrance
26:04et des conditions matérielles
26:06régulièrement condamnées
26:07par la justice européenne.
26:08Toutes ces questions,
26:10nous aurions aimé
26:11les poser
26:11à l'administration pénitentiaire
26:13et au ministre de la Justice,
26:15Gérald Darmanin,
26:15mais malgré
26:16de nombreuses relances,
26:18ils ont refusé
26:19de nous répondre.
26:20Si vous voulez aller plus loin,
26:22retrouvez le podcast
26:23Prisons hors limites
26:24disponible sur l'application BFM
26:27et toutes les plateformes d'écoute.
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