Depuis février 2022, l’Ukraine est devenue le centre de gravité des secousses du monde. Mais derrière les cartes d'état-major et les analyses géopolitiques se cache une réalité plus brute, faite de boue, de métal hurlant et de destins brisés. Comment raconter l’irracontable ? Comment saisir l’instant où l’histoire bascule, au plus près des tranchées et des populations civiles ?
🎙️ Intervenants :
Sergey Shestak, photographe ukrainien
Boris Mabillard, grand reporter pour Le Point
#Géopolitique #Guerre #Défense #Ukraine #Puissance #Europe #LePoint
🎙️ Intervenants :
Sergey Shestak, photographe ukrainien
Boris Mabillard, grand reporter pour Le Point
#Géopolitique #Guerre #Défense #Ukraine #Puissance #Europe #LePoint
Catégorie
🗞
NewsTranscription
00:15Bonjour à tous, merci d'être là. Bonjour cher Boris, bonjour cher Sergueï, je suis très heureux d'être avec
00:20vous.
00:21Un journal, c'est beaucoup de journalistes à Paris, dans les grandes villes de France, dans les capitales étrangères et
00:28puis c'est aussi beaucoup de reporters.
00:31Et Boris Mabillard est le grand reporter du Point qui s'est le plus illustré ces derniers mois, voire ces
00:38dernières années en Ukraine.
00:41Alors Boris, il revient du cœur d'Istan irakien parce qu'il a la bougeotte, mais on est là aujourd
00:46'hui pour parler d'Ukraine.
00:47Alors tout le monde regarde le Moyen-Orient, Boris, et c'est bien normal, mais on voudrait savoir aujourd'hui
00:54qu'est-ce qui se passe en Ukraine.
00:56La dernière fois qu'on a suivi, Poutine grappillait du terrain, difficilement, mais grappillait dans le Donbass. Où est-ce
01:04qu'on en est aujourd'hui ?
01:06Bonjour, tout d'abord. Merci Julien. Je suis très surpris d'être là parce qu'en fait, mon travail de
01:15reporter, c'est bien souvent un travail très solitaire, très très solitaire.
01:20Et en ce sens, c'est un peu pénible parfois.
01:23Et il y a des gens qui nous entourent et qui, quand ça va mal, même quand ça va bien,
01:30nous rassurent.
01:31Et j'ai eu la chance d'être avec mon ami Sergueï. On a sillonné toute l'Ukraine.
01:37Et puis, à Paris, il y avait Julien. En cas de coup dur, on sait qu'on peut compter sur
01:42lui. Et c'était extrêmement important.
01:45Et c'est comme ça, il parlait du travail d'équipe. C'est comme ça qu'on a pu, que
01:51j'ai pu, faire ces reportages en Ukraine.
01:56Pour ce qui est de la situation actuelle du front, comment ça se passe sur le front ukrainien, évidemment, ça
02:07ne se passe pas très bien.
02:08Il n'y a pas de mystère. En grande partie parce que, évidemment, les autres conflits ont un peu éclipsé
02:19l'Ukraine.
02:20À côté de ça, pour la réalité du front aujourd'hui, on parle beaucoup d'une stagnation du front.
02:31Ce n'est pas tout à fait exact, en fait. Et j'en profite pour dire bonjour. Salut.
02:38Ce n'est pas tout à fait exact. C'est un collègue qu'on s'est rencontré en Ukraine, justement,
02:43pas loin du front, à Bakhmout.
02:47La réalité, c'est que les Russes avancent. Alors, ce ne sont pas des avancées spectaculaires. Ils avancent dans les
02:56campagnes.
02:58Mais pour ce qui est des grandes villes, et nous, on a ce biais, on regarde l'avancée russe en
03:03fonction des grandes villes.
03:05Est-ce qu'ils ont pris Pryk, Pokrovsk ? Non. Ils n'ont toujours pas pris Konstantinivka, Kramatorsk, qui est
03:12encore sous contrôle ukrainien.
03:16En revanche, ils ont avancé dans les campagnes et commencent à encercler ces grandes villes.
03:22Donc, les avancées, elles se font presque d'un coup. Une ville tombe et on réalise qu'en fait, ils
03:29ont avancé.
03:32Là, ça se passe particulièrement mal pour l'Ukraine et pour plein de raisons différentes.
03:37Alors, je parlais du fait qu'un conflit en éclipse un autre, mais aussi en raison d'un problème qui
03:45est crucial et qui dure depuis longtemps maintenant en Ukraine,
03:49c'est le manque d'hommes. Ils n'arrivent pas à recruter. Alors, on a beaucoup parlé du manque d
03:55'armes.
03:56Le gouvernement de Kiev était prompt à désigner les responsabilités, c'est-à-dire les Européens, les Américains, qui n
04:03'étaient pas assez.
04:04Mais il y a un autre problème fondamental, c'est celui du manque d'hommes.
04:08Il devient particulièrement douloureux aujourd'hui.
04:11C'est-à-dire que le manque d'hommes, ça veut dire quoi ?
04:13C'est-à-dire que des bataillons, des brigades ne sont pas au complet.
04:17Et quand les brigades ne sont pas au complet, qu'est-ce qui se passe ?
04:20Il n'y a plus de rotation.
04:23En décembre, j'ai rencontré quelqu'un qui venait de passer 131 jours dans un trou.
04:30131 jours, c'est 4 mois et demi.
04:323 mois et demi.
04:354, mon Dieu. Merci.
04:384 mois et demi.
04:39Et avec deux camarades, il les a vus peu à peu mourir, car ils sont tous morts, ce fluide.
04:48Et il n'y avait pas de relève.
04:50Et il n'y a pas de relève et il n'y a pas de possibilité de relève.
04:53C'est-à-dire qu'il est dans cette position avancée.
04:59Le voyage entre les positions arrière et les positions avancées est si dangereux qu'on ne peut pas imaginer de
05:05relève.
05:05Il manque d'hommes et le voyage est difficile.
05:08Donc, ils sont ravitaillés par des drones, mais ils ne mangent pas tous les jours.
05:14Ils me racontaient que, notamment parce qu'il n'y a pas d'eau non plus,
05:19ils en avaient été réduits à manger et à boire leur pisse.
05:26Et c'est terrifiant.
05:27Et quand ils s'en vont, c'est-à-dire qu'ils ont perdu la position, parce qu'il n
05:32'y a pas de relève,
05:33et que les camarades sont morts ou alors partent vers un hôpital.
05:38Donc, ce manque d'hommes est terrible aujourd'hui.
05:41Ce qui fait que les pères ne revoient pas leurs enfants pendant des mois et souffrent de la fatigue.
05:47Il y a une lassitude énorme.
05:49Alors, dans le même temps, ils essayent de recruter.
05:52Mais évidemment, lorsque tout le monde sait qu'il y a un manque d'hommes cruels,
05:57ça devient d'autant plus compliqué pour recruter.
05:59Car les gens, ils imaginent être recrutés pour des positions arrières.
06:05Mais le manque d'hommes, c'est dans l'infanterie.
06:08Ce sont les fantassins.
06:10Et les fantassins, ils ont une durée de vie qui est très limitée.
06:15Et lorsqu'ils ont pu faire deux, trois rotations, on estime qu'ils sont encore en vie,
06:19et d'un seul morceau, on estime qu'ils ont eu beaucoup de chance.
06:24Donc, une situation qui est très cruelle aujourd'hui, très, très difficile.
06:29Je devrais rajouter qu'il y a une chose que je n'ai pas compris, moi, en Ukraine.
06:36C'est l'âge de recrutement.
06:39Mais peut-être qu'on ne sera pas d'accord avec Sergueï.
06:42Les Ukrainiens sont très fiers d'avoir mis un âge de recrutement très élevé.
06:47C'est-à-dire, 27 ans, au départ, c'est passé à 25.
06:51Je ne pense pas que dans l'histoire, on n'ait jamais eu une guerre
06:55où les gens qui la faisaient étaient si vieux, moyenne de 45 ans.
07:02C'est terrifiant, c'est terrifiant.
07:05Un de mes amis très proches, qui a perdu sa femme à la suite d'un bombardement,
07:09vient d'être mobilisé.
07:10Il a 58 ans.
07:13Il a perdu son fils, sa femme.
07:16Il est en très bonne santé.
07:17Et il est mobilisé pour aller sur le front.
07:21Quel sens ça fait ?
07:22Je pense qu'il aurait mieux valu mobiliser beaucoup plus tôt
07:27et peut-être éviter des problèmes de mobilisation
07:30tels qu'on les connaît aujourd'hui.
07:32Alors, toi, tu n'es pas resté des centaines de jours sur le front,
07:36mais tu fais partie de ces reporters qui ont réussi quand même à aller pratiquement en première ligne.
07:41On avait publié un reportage tout à fait édifiant qu'on avait appelé
07:44« Dans l'enfer de la ligne zéro ».
07:46Et on vous suivait d'ailleurs sous les drones, les tirs d'artillerie.
07:52On voudrait savoir, voilà, on documente beaucoup cette guerre depuis les grandes villes, effectivement.
07:57Qu'est-ce que c'est cette ligne zéro ?
07:59Qu'est-ce qu'on y voit ? Qu'est-ce qu'on y entend ? Qu'est-ce qu
08:03'on y sent ? Vraiment.
08:06Oui, ça tombe bien. Enfin, ça tombe bien.
08:08On était ensemble avec Sergueï pour ce reportage.
08:10C'était un reportage fabuleux, en fait.
08:14Sergueï est beaucoup plus courageux que moi.
08:16Moi, comme rédacteur, je n'ai pas besoin d'aller très tout au contact des Russes.
08:22Sergueï, lui, il n'a pas froid aux yeux.
08:24Il saute par-dessus les tranchées.
08:28J'étais mort de peur, évidemment.
08:31Non, c'était un reportage particulièrement intéressant.
08:36Alors, il y a tout l'à côté du reportage.
08:39C'est-à-dire, au moment où on va partir et on se dit, est-ce que ça en vaut
08:42vraiment la peine ?
08:43Est-ce que l'histoire qu'on va raconter en vaut la peine ?
08:47Pas toutes les histoires valent la peine d'être racontées.
08:50Lorsqu'on l'a déjà fait, lorsque d'autres l'ont fait mieux que nous,
08:54pourquoi la raconter à nouveau, cette histoire ?
08:57Donc, à chaque fois, il y a une prise de risque.
08:59Mais on se pose la question, est-ce que cette prise de risque,
09:02est-ce qu'elle va donner lieu à un article, à une histoire qui en vaudra la peine ?
09:08Et c'est le calcul qui est toujours très difficile à faire, en fait, pour moi.
09:13Juger, est-ce que je vais amener quelque chose de nouveau ?
09:17Ce qui compte pour moi, ce n'est pas tellement l'armement,
09:19je ne devrais pas le dire ici, alors qu'on a tant de militaires et de spécialistes en armement.
09:25Ce qui compte pour moi, c'est surtout les hommes dans la guerre.
09:29Et c'est probablement aussi ce qui fait, d'une part, ma motivation première,
09:36de poursuivre ces combats et cette guerre de front.
09:42Et l'intensité, les raisons, l'intensité qu'on ne connaît nulle part ailleurs.
09:48Lorsque je vous parle maintenant, j'ai devant moi, je vois des regards,
09:53des gens qui m'expliquent, je vais vers mon destin.
09:56Et ces histoires-là, ou le circonstanciel, se mêlent à l'universel.
10:05C'est-à-dire des gens qui vont partir, ils vont vers leur destin.
10:10Et ils ont quelque chose de particulier dans les yeux.
10:15Lorsqu'il y a quelque chose en plus à dire sur le contexte, ça vaut toujours la peine.
10:18C'est pour ça qu'on va devant.
10:21Je sais que toi, Nicolas, tu n'as plus envie d'aller devant.
10:24Tu en as assez vu.
10:26Des gens qui ont des regards perdus et qui vont marcher vers leur destin.
10:32Moi, je continue à penser qu'il faut parler de ces gens-là encore et encore.
10:39Donc pour ce reportage, ça se passe, c'est un peu particulier.
10:42On est dans un hôtel, on se pose la question, est-ce que l'histoire en vaudra la peine ou
10:46pas ?
10:47On part avec un officier de presse qu'on connaît bien, qui est un peu fanfaron.
10:51Je me suis brouillé avec lui d'ailleurs.
10:55Moi aussi.
10:56Oui, toi aussi, oui.
10:58Votre spécialité.
10:59Oui, il faut parfois se brouiller avec les gens.
11:02Donc on a rendez-vous, on départ à 3h du matin.
11:05Il se trouve que dans notre hôtel, qu'il y a un hôtel fréquenté, il n'y a pas beaucoup
11:08de touristes dans le Donbass.
11:10Donc c'est fréquenté par les militaires.
11:12Des militaires qui ont un congé de 24 heures.
11:15Pendant 24 heures, qu'est-ce qu'ils font ?
11:17Ils se saoulent la gueule, ils arrivent du front.
11:19Ils ont des histoires à raconter.
11:21Et là, ce jour-là, ils avaient beaucoup d'histoires à raconter.
11:23C'était des histoires très, très tristes, très pénibles.
11:26Mais ils voulaient absolument les raconter.
11:28Et ils étaient beurrés.
11:29Donc c'était très difficile de maintenir la porte fermée en disant, non mais moi, dans deux heures, je vais
11:34sur le front.
11:35Et ils forçaient la porte.
11:36Je veux te parler encore, je veux te parler encore.
11:40Et c'était passionnant.
11:41Mais c'était ce moment-là qui a préludé à notre départ, le lendemain matin, 3 ou 4 heures, je
11:47ne sais plus.
11:48J'ai dû le réveiller parce que toi, tu n'es pas très matinal.
11:52C'est vrai.
11:53C'est vrai.
11:54Et on est parti.
11:56Et là, l'officier de presse est très nerveux.
11:59À la guerre, il vaut mieux être calme.
12:02De toute façon, ça ne change rien.
12:04Nerveux, ça ne va pas aider.
12:06Il vaut mieux être très, très calme.
12:07Et il vaut mieux rigoler.
12:09Moi, je suis un peu rigolard.
12:11D'autant plus quand il y a un peu de tension.
12:14Donc, j'essayais de décontracter l'atmosphère.
12:17Et voilà que cet officier de presse s'énerve parce que je suis un peu trop joyeux.
12:24Et dit que le cadre n'est pas là pour rigoler.
12:27Bon, tant pis.
12:29On part.
12:31Et là, peut-être que je m'arrêterai sur ça.
12:35Ce qu'il y a de plus frappant, qu'on est vraiment en ligne zéro.
12:38Là, c'était ligne zéro.
12:39C'est-à-dire, Sergei, tu pourras le préciser mieux que moi.
12:43Je crois qu'on était au plus proche de 100 mètres des Russes, 80 mètres.
12:48On entendait.
12:49Donc, ils peuvent nous voir.
12:50Ils peuvent tirer.
12:50Ils peuvent nous viser.
12:52Et il y a des bombes qui tombent véritablement.
12:55C'est des petits obus de 80 millimètres ou de 60.
12:59Petit mortier.
13:00Il en tombe 10 par minute.
13:04Vraiment partout autour.
13:05Il y a des éclats.
13:07Moi, j'entends ça arrive.
13:10Il y a les shrapnels, les choses qui nous passent sur le casque.
13:15C'est assez terrifiant.
13:17Mais le pire dans la guerre, avec les odeurs peut-être,
13:21mais je ne parlerai pas pour ne pas vous mettre mal à l'aise.
13:23Dans notre débat.
13:25Voilà.
13:25Le pire, c'est le bruit.
13:26Le bruit qui est incessant.
13:28Le bruit est terrible.
13:29Et ça, ça ne se décrit pas.
13:30On ne peut pas le comprendre sauf à y être.
13:34Je ne vous le souhaite pas, évidemment.
13:36Mais dans les films, on ne se rend pas compte que le bruit est assourdissant.
13:40On ne s'entend plus réfléchir.
13:42Il y a énormément de bruit.
13:44Et c'est un bruit qui déstabilise, qui coupe les jambes.
13:48Si on n'est pas prévenu, on tombe.
13:50Le bruit nous paralyse véritablement.
13:54Et ça, c'était le pire.
13:57Le bruit, le souffle des explosions.
13:59Il faut courir.
14:02Là, si je me rappelle bien, moi, j'ai un gros gilet pare-balles.
14:06Je ne mets pas souvent parce qu'il est trop lourd.
14:08Je ne suis déjà pas très léger, comme vous voyez.
14:11Mais avec mon gilet pare-balles, je pèse vraiment lourd.
14:13Avec mon appareil photo, mon matos, c'est vraiment lourd.
14:17On est dans un blindé léger de transport de troupes.
14:20C'est un prochain sénateur, je crois.
14:23Et d'un coup, on lui dit qu'il faut sauter.
14:26Un mètre cinquante.
14:27Ce n'est rien, un mètre cinquante.
14:28Mais quand, moi, mon gilet, il pèse 15 kilos.
14:33Et sauter, tout est gelé.
14:35Je sais que...
14:37Déjà là, ça commence mal.
14:38On se dit, il ne manquerait plus que je me torde la cheville sous les bombes.
14:42Et que je reste là, regarder les bombes tomber autour de moi,
14:45ce n'est pas très plaisant.
14:46Il faut courir, on part.
14:49Évidemment, le vicier de presse, qui lui, n'a rien apporté,
14:52il détale comme un lapin.
14:54Il détale.
14:56Franchement, il a détalé.
14:58Et moi, je suis le plus chargé, pas forcément le plus jeune.
15:02Donc, je suis aussi celui qui court un peu le moins vite.
15:06Et je les vois courir.
15:08Et je suis un peu à la traîne.
15:10Et ça tombe de partout.
15:12Et puis, évidemment, devant la...
15:15Enfin, on fait un abri après l'autre.
15:17On est tout proche du front.
15:18Et on arrive, il y a ce bruit assourdissant.
15:21Et puis, il y a des gens qui sont dehors à cause de la violence, du souffle d'explosion.
15:27Il y a quelqu'un qui a une commotion devant l'abri, qui est en train de vomir.
15:33Et ce n'est pas tout d'y arriver.
15:35Après, il faut ressortir.
15:36Parce que dans l'action, on n'a jamais vraiment peur.
15:39La peur, c'est une partie omniprésente du boulot.
15:43Vous l'entendez bien.
15:45Mais quand on est à l'abri pour un petit moment, et qu'on nous dit, il va falloir faire
15:49la route dans l'autre sens.
15:50Est-ce que tu veux que Sergueï fasse la route dans l'autre sens, après, un peu ?
15:53Il est comme dans ses articles, il est trop long, il est très bon.
15:56Alors, on le lit...
16:00Trop long, trop bon.
16:02Alors, Sergueï, il faut que je vous présente Sergueï, quand même, rapidement.
16:04Sergueï, vous ne le connaissez pas, sans doute.
16:06Et pourtant, c'est une célébrité, Sergueï.
16:08Parce que je pense que la grande majorité des journalistes français qui ont débarqué en Ukraine au début de la
16:13guerre,
16:14ou jusqu'à aujourd'hui, sont passés par ses bons services.
16:17Parce que Sergueï, il était fixeur, donc il s'occupait des journalistes, notamment...
16:21Vous allez l'entendre, il parle très bien français, qui arrivaient en Ukraine.
16:25Sergueï, il est photographe.
16:26Il a fait notamment ce magnifique portrait de Zelensky qui a fait la une du point.
16:31Sergueï, il est reporter.
16:32Il nous a écrit un très beau reportage, notamment quand un châle est tombé pas très loin de son quartier
16:36à Kiev.
16:38Et donc, Sergueï, c'est le compère de Boris, vous l'avez compris.
16:41Alors, Sergueï, est-ce que tu peux nous dire comment ça marche,
16:45comment ces journalistes, certains qui ne connaissent pas bien le terrain,
16:49comment est-ce qu'on peut travailler dans un pays en guerre ?
16:53Bonjour à tous.
16:54C'est un peu difficile de parler après Boris, parce que moi, je ne suis pas si éloquent.
17:00Et c'est dommage, parce qu'on est dans un format où il faut parler rapidement.
17:05Mais les histoires de Boris, il faut en fait écouter pour des heures.
17:09Et moi, je suis habitué à écouter toutes ces histoires à Kramatox, pas ici, donc ça me fait super bizarre.
17:14Et je suis super ravi d'être ici parmi vous, très bien entouré.
17:24Il y a Nicolas Delessal qui est venu, c'est un bon ami, un grand reporter de Paris Match.
17:31Avec Boris, on a fait énormément de sujets ensemble, donc c'est le binôme parfait.
17:38Donc, sans Boris, moi, je ne serais pas là.
17:45Je te remercie beaucoup, Julien, de m'avoir invité ici pour pouvoir parler un peu de la guerre en Ukraine.
17:53Et surtout, je voudrais parler de l'évolution de la guerre,
17:57parce qu'on a déjà beaucoup parlé de la guerre aujourd'hui,
18:02mais je pense qu'on sait toujours peu,
18:06parce qu'en fait, on est habitué à la guerre conventionnelle avec ses armes ordinaires et ses tactiques.
18:14Et donc, c'est vrai que la guerre en Ukraine a commencé comme une guerre traditionnelle.
18:19Il y avait beaucoup de chars, il y avait beaucoup de transports de trous,
18:25beaucoup d'hélicoptères qui se met la terre en opposition.
18:27Il y avait beaucoup de missiles anti-chars, Javelin et Lau.
18:31Mais maintenant, en fait, tout ça, c'est du passé.
18:36Et en fait, quand je travaillais dans le Donbass en 2022,
18:40je pouvais me déplacer où je voulais, je pouvais faire plein de choses au front.
18:47Déjà, à l'époque, j'étais un peu con,
18:49mais aussi parce que les Russes ne pouvaient pas me tracer.
18:54Donc, c'était l'époque de Drone, on ne faisait que commencer.
18:59Et donc, après, début 2023, on est dans un QG près de Mahmoud avec Nicolas Delossal,
19:10un grand reporter.
19:11Et il est né avec un stylo dans la main.
19:15Et aussi, il y avait Frédéric Lafargue.
19:18C'est peut-être, à mon avis, le plus grand photographe de guerre là aujourd'hui.
19:24Et on est là, dans un QG, on fait un sujet sur la bataille des chars.
19:29Et on parle aux officiers.
19:31Ils nous disent, en fait, on a besoin de chars pour contre-attaquer.
19:37On a besoin vraiment de chars occidentaux.
19:40Puis, fin 2023, je parle aux mêmes officiers.
19:44Et ils me disent, en fait, là, en une journée, on a perdu deux chars Léopard à cause des troncs
19:54FPV.
19:55Les troncs FPV ont tapé les chenilles, puis l'artillerie.
19:58Voilà, on a détruit complètement les chars.
20:00Alors que Zelensky avait fait le tour de l'Europe, là, en 2023, en fait, pour ces chars-là.
20:06Donc, c'est juste pour vous dire comment la guerre change assez rapidement.
20:14Et comment, en fait, les moyens chargent aussi les outils.
20:18Donc, maintenant, voilà, on ne voit plus des chars, en fait, au front, du côté ukrainien, mais du côté russe
20:27non plus.
20:28J'imagine, c'est pareil aussi pour les transports de troupes.
20:31Donc, en fait, ces grosses boîtes en acier sont devenues, voilà, c'est super.
20:36En fait, c'est facile à les repérer.
20:38Et en plus, c'est lent.
20:40Moi, j'ai vu un léopard bouger vers FDFK, mais de manière super lente.
20:46Donc, il aurait pu être visé mais mille fois.
20:50Déjà, ce n'est pas ça, en fait.
20:51Ce n'est pas ça, la guerre, maintenant.
20:53Maintenant, la guerre, c'est beaucoup plus mobile.
20:55Et aussi, par ailleurs, l'artillerie, ça commence aussi à disparaître, en fait.
21:01Parce qu'il y a beaucoup de raisons pour ça.
21:03Il y a un notebook, par exemple.
21:05Ça coûte beaucoup plus cher qu'un simple drone FPV à 500 balles.
21:10Puis, un drone FPV, c'est super précis.
21:12Donc, maintenant, c'est la guerre de précision.
21:14Donc, c'est même pas la peine de comparer avec un notebook, avec l'artillerie.
21:19Donc, les canons, en plus, ça se use rapidement avec une telle intensité de combat.
21:24Je me souviens, je voulais faire des photos d'un canon allemand, Panzergaubitz.
21:29Mais, en fait, je n'ai jamais réussi à faire des photos de ça.
21:33Parce que les canons de Panzergaubitz, ça se use au bout d'un mois, avec une telle intensité de combat.
21:39C'est pareil pour d'autres canons.
21:41Mais c'est juste pour dire que les armements modernes ne sont pas adaptés à une telle intensité.
21:48En plus, il y a la guerre qui change super rapidement.
21:51Donc, voilà.
21:52Et en plus, c'est difficile maintenant à masquer et protéger l'artillerie.
21:56Et aussi assurer le ravitaillement, parce que tu as les drones russes qui volent de plus en plus loin.
22:03Tu as les drones à fibre optique qui ont une très bonne qualité d'image.
22:08En fait, ils peuvent distinguer très bien l'artillerie dans les bousquets.
22:13Et en fait, il y a aussi, voilà.
22:15Donc, ces drones filaires, on ne peut pas les brouiller.
22:17En plus, donc, voilà.
22:19Est-ce que tu veux qu'on ne va pas avoir beaucoup de temps ?
22:21Juste une question du public, parce que je pense qu'il y a plein de questions pour Boris ou Sergueï.
22:26Est-ce qu'il nous reste peu de temps ?
22:28Oui, on s'en empare.
22:31Qui veut profiter de la présence de nos reporters ?
22:35Oui, une question, monsieur ?
22:36Alors, non, non, on va vous donner un micro parce qu'il y a des gens qui nous suivent en
22:39streaming.
22:40Et ensuite, il y aura une question devant aussi.
22:44Question un peu particulière, pas tant sur la ligne zéro, mais pour revenir au début,
22:48il y avait, on parlait beaucoup d'hommes et de le plancher à 27 ans.
22:54Mais j'imagine quand on dit homme, c'est homme et femme.
22:56Donc, est-ce qu'on trouve des hommes et des femmes, effectivement ?
22:59Dans quelle proportion ?
23:00Est-ce que c'est 50% ?
23:02Est-ce que c'est 100% des hommes et des femmes qui sont partis ?
23:05Ou est-ce qu'on retrouve les femmes plutôt en arrière ?
23:09Enfin, bon, voilà.
23:09C'était pour avoir un peu plus d'ouverture sur homme-femme,
23:14qui est un débat dans la société occidentale,
23:17mais qu'on ne retrouve pas encore beaucoup dans le monde de la guerre.
23:22Je pense que quand il s'agit des femmes, c'est à Boris de parler.
23:27Mais rapidement, si c'est possible, pardon.
23:29Alors, la société ukrainienne est encore très patriarcale.
23:35Il y a peu de femmes dans l'armée.
23:38Le recrutement ne concerne que les hommes.
23:41Les femmes s'y inscrivent sur une base volontaire.
23:45En 2022, c'était surtout quand elles le faisaient dans des positions à l'arrière.
23:52Et même, je dirais encore aujourd'hui, on les voit rarement sur le front.
23:57J'ai rencontré des pilotes de drones femmes,
24:02mais je n'ai pas rencontré de fantassins dans les tranchées femmes.
24:07À dire vrai, personne n'a vraiment envie d'être fantassin dans une tranchée en Ukraine aujourd'hui.
24:11Personne, personne.
24:13Et dans la mesure où les femmes sont volontaires,
24:16je crois qu'on les laisse choisir et tant mieux.
24:20Nicolas.
24:20Votre question.
24:22Salut les gars.
24:24Non, je voulais avoir votre avis.
24:25Moi, je trouve qu'avec cette saturation des drones et ce changement de paradigme,
24:29cette nouvelle guerre qu'on découvre jour après jour,
24:32moi, mon diagnostic, c'est que plus personne ne peut la gagner sur le terrain aujourd'hui.
24:36Ni les Russes, ni les Ukrainiens.
24:38Je voulais avoir votre avis.
24:40Est-ce que vous pensez que quelqu'un aujourd'hui,
24:42sauf changement technique qui bouleverse encore une fois le champ de bataille dans six mois,
24:46est-ce qu'aujourd'hui, quelqu'un peut gagner la guerre ?
24:48Ce n'est pas loin de ce que nous disait Michel Goya ce matin, votre analyse.
24:54Merci Nicolas.
24:55Oui, en fait, les drones, c'est une arme à double tranchant.
24:59Et nous, maintenant, dans cette guerre, on a beaucoup de pertes.
25:02Et on a beaucoup plus de pertes qu'avant, en fait, à cause des drones.
25:06Mais aussi, en même temps, on peut affliger beaucoup plus de pertes aux Russes.
25:11Mais tu as bien raison quand tu dis, en fait, cette guerre, c'est difficile de la gagner.
25:16Parce que, maintenant, la guerre, ça devient un peu la guerre des technologies, la guerre des robots.
25:22Et on a fait aussi ensemble un sujet là-dessus.
25:26Donc, maintenant, il y a des robots terrestres, il y a des robots de combat.
25:31Donc, l'homme, maintenant, est beaucoup remplacé, en fait, par toutes ces technologies.
25:38Parce que, voilà, tout d'abord, il y a le manque d'hommes dont Boris a parlé.
25:43Et c'est vrai, c'est un vrai problème.
25:46Mais en même temps, je vois que grâce aux drones, en fait, on n'a pas vraiment besoin d'avoir
25:54énormément d'hommes en position de l'infanterie.
25:56Parce que, maintenant, on peut vraiment attaquer, repousser les assauts aussi avec les drones.
26:04Ça, ça se fait parfois à 100%.
26:06Moi, j'ai vu les assauts russes à 100% par les drones.
26:10Et aussi, pareil, du côté ukrainien.
26:12Donc, en fait, c'est aussi la guerre des positions, comme c'était pendant la Première Guerre mondiale.
26:20Donc, on n'arrive pas à avancer.
26:23Dès que tu sors de ta tranchée, tu es facilement repérable.
26:27Et donc, en fait, ça ne mène nulle part.
26:33C'est juste un autre niveau de la guerre.
26:36En 2026, je pense que ça va être vraiment, on va rentrer dans l'époque de la guerre de robots.
26:43Et donc, il y aura moins d'hommes, mais voilà, beaucoup plus de machines.
26:47Donc, voilà, pour compléter, je suis d'accord avec toi, Sergueï.
26:50Pour compléter, évidemment, les drones, ça induit un changement de paradigme.
26:56Ce qu'on pensait, ce qu'on imaginait avant comme victoire d'une guerre,
27:01c'est lorsque une armée partait en déroute et l'autre conquérait le terrain.
27:07Ça, on ne le verra pas.
27:08En revanche, on peut parler de victoire si une armée s'écroule.
27:13Et ça, ça reste possible.
27:15Mais c'est un changement de paradigme.
27:17On n'aura plus ces percées de chars qui sont victorieuses ou qui roulent sur,
27:25enfin, qui foncent sur Moscou ou sur Kiev.
27:28Ça n'aura pas lieu.
27:29Mais on peut imaginer un écroulement de l'armée en raison,
27:34soit du manque d'hommes, de matériel, de munitions, de motivation.
27:39Ce ne sera pas le cas en Ukraine.
27:40Mais ça, c'est possible.
27:41Et donc, on peut encore imaginer qu'il y ait un camp ou l'autre qui gagne.
27:49Pour ce qui est du cas spécifique de l'Ukraine, ça semble bien bloqué.
27:54Merci, Sergei.
27:55Merci, Boris.
27:56On peut les applaudir à nouveau chaleureusement.
28:01On se retrouve dans quelques instants pour parler d'OTAN et de tech européenne.
28:05Comment combler notre retard avant qu'il ne soit trop tard ?
28:07On se retrouve tout de suite.
28:08Sous-titrage Société Radio-Canada
28:17Sous-titrage Société Radio-Canada
28:17Sous-titrage Société Radio-Canada
Commentaires