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  • il y a 2 jours
Harcelée et menacée sur les réseaux sociaux pour avoir voulu, en 2023, emmener des étudiants sur le littoral dans le cadre d'un projet sur l'exil et les frontières, l'enseignante et philosophe Sophie Djigo publie un livre intitulé "La Solidarité n'est pas un crime". Elle était ce mercredi 8 avril l'invitée d'ici Nord.

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Transcription
00:00L'invité d'ici matin, son projet d'emmener des élèves de classe prépa sur le littoral pour leur faire
00:04rencontrer des exilés
00:05lui a valu une campagne de haine sur les réseaux sociaux.
00:09Nous recevons ce matin Sophie Djigo, enseignante et philosophe.
00:12Elle publie un livre dans lequel elle l'interroge sur notre vision, la vision de la solidarité.
00:17Bonjour Sophie Djigo.
00:18Bonjour.
00:19Vous étiez à Valenciennes à l'époque où vous avez été harcelée et menacée sur les réseaux sociaux.
00:23Cinq personnes ont été condamnées pour cela à des peines allant jusqu'à huit mois de prison avec sursis.
00:28Vous êtes satisfaite de la décision qui a été rendue par la justice ?
00:31Oui, bien sûr. Je pense que c'est une décision importante qui vise à ce que les professeurs puissent faire
00:36leur travail dans des conditions sereines.
00:38Quel était ce travail que vous comptiez mener avec vos étudiants pour revenir sur l'idée de ce projet à
00:41l'époque ?
00:42C'était un gros travail sur toute une année qui consistait à interroger avec des collègues de théâtre et de
00:47culture antique la notion d'exil et de frontière
00:50avec des conférences, des ateliers et notamment une visite.
00:53Alors, non pas une rencontre avec des personnes en exil parce que c'est un peu compliqué,
00:58mais avec des bénévoles de l'auberge des migrants pour essayer de comprendre ce qui se passe au niveau de
01:03l'humanitaire à la frontière de notre région.
01:05C'est-à-dire interroger toutes les personnes qui travaillaient au contact de ces exilés pour comprendre mieux ce qui
01:09se passe sur le terrain.
01:10Oui, pour comprendre comment la solidarité va s'incarner justement dans des zones frontières,
01:15là où peut-être il n'y avait pas vocation à ce qu'elles naissent de cette manière-là.
01:19Un autre procès s'est tenu, celui-ci visant des élus Éric Zemmour notamment, ainsi que des élus Rassemblement National
01:24du Nord,
01:25que vous avez attaqué pour diffamation parce que selon vous, ils ont aussi une responsabilité dans ce qui vous est
01:29arrivé,
01:29cette campagne de haine que vous avez subie ?
01:31Oui, ça a été très clairement dit par les personnes qui ont été condamnées en janvier.
01:36Ces personnes se sont senties en quelque sorte autorisées à me menacer et à avoir des propos très violents
01:41parce que j'avais été vraiment traînée dans la boue, donc ça a des effets en fait, ce type de
01:47propos.
01:47Ici Nord, il est 8h moins le quart et nous sommes en direct avec l'enseignante et philosophe Sophie Djigo
01:51qui publie un livre intitulé « La solidarité n'est pas un crime ».
01:55Sophie Djigo, vous n'abordez pas dans ce livre le procès, les procès qui sont tenus derrière moi.
02:01« La solidarité n'est pas un crime », ce titre vous l'avez choisi parce que vous avez constaté
02:04que dans les faits,
02:05et bien si de temps en temps, la solidarité est considérée comme un crime,
02:08on parlait des exilés à l'instant, c'est ce que vous avez constaté ?
02:11Oui, ça fait une dizaine d'années que je travaille sur les questions migratoires et les pratiques de solidarité,
02:16notamment l'accueil des personnes en exil, et je me suis rendu compte que tout le monde trouve que la
02:21solidarité c'est quelque chose de bien.
02:23Moi je n'ai jamais rencontré personne qui me dirait « Non, la solidarité c'est horrible ».
02:27Donc il y a un consensus là-dessus, et pourtant on voit bien qu'il y a des formes de
02:30solidarité
02:31qui sont réprouvées, voire qui sont réprimées, même sur un plan pénal, avec des procès de solidarité.
02:38Visant quoi ? Des bénévoles ? Visant quel genre de personnes ?
02:41Je pense qu'il y a un procès que tout le monde connaît, qui est encore assez récent,
02:44qui était le procès de Cédric Heroux, alors là ce n'est pas notre région, c'est au bout de
02:47la France,
02:48mais voilà, en Belgique aussi, il y a eu des procès de personnes qui ont accueilli, des personnes en exil,
02:53et tout ça a des effets d'intimidation, et puis il y a aussi des procès qui commencent à se
02:58multiplier,
02:59dans notre région aussi, de ces personnes qu'on appelle des passeurs,
03:02qui sont en fait des capitaines de bateaux, qui vont se dévouer un peu pour mener l'embarcation à bon
03:09port,
03:09et qui se retrouvent criminalisés et accusés d'être rien moins que des trafiquants d'êtres humains.
03:14Donc c'est beaucoup de paradoxes qui m'ont interrogée, et j'ai eu envie de travailler là-dessus.
03:17Vous interrogez effectivement dans ce livre, plus que la figure du passeur, le terme qu'on utilise de passeur,
03:23qui selon vous permet dans un seul et même mot de mettre des situations très différentes,
03:28où on peut avoir effectivement aussi des trafiquants d'êtres humains, des vrais,
03:32et aussi des gens qui sont là parce qu'on les force aussi à traverser la Manche, à se retrouver
03:36sur ces fameux bateaux.
03:37C'est-à-dire que le terme de passeur aujourd'hui ne permet pas de vraiment nommer la réalité telle
03:42qu'elle est, selon vous ?
03:43C'est ça, il faut vraiment être très précis, il ne faut pas faire d'angélisme,
03:46il y a des trafics d'êtres humains, il y a du business à la frontière, bien sûr, dans des
03:51conditions très violentes,
03:52mais il y a aussi des personnes elles-mêmes exilées, en situation de vulnérabilité,
03:57qui se retrouvent accusées d'être des passeurs, parce qu'elles se retrouvaient un peu au mauvais moment,
04:01au mauvais endroit, en quelque sorte, dans le parcours de la traversée de la Manche.
04:05Et comment fait-on le distinguo entre la bonne et la mauvaise solidarité ?
04:10Vous dites qu'il y a certaines formes de solidarité qui sont criminalisées à tort,
04:14et en même temps, il faut bien aussi qu'il y ait des gens qui rendent des comptes.
04:16Je regardais, il y a quelques jours, un réseau a été démantelé, des exilés payés jusqu'à 50 000 euros
04:20pour se rendre du Vietnam au Royaume-Uni, avec des gens qui leur prenaient leur papier d'identité,
04:24en ne leur rendant qu'une fois arrivés, il faut bien qu'il y ait des gens qui rendent des
04:27comptes.
04:27Comment on trouve les méchants et les gentils, entre guillemets ?
04:30Je mets de grosses guillemets à tout ça.
04:31Je crois que la justice parvient à le faire, parce que moi, j'ai témoigné en tant qu'expert dans
04:35un procès
04:36d'une personne en octobre dernier qui a été accusée de trafic d'êtres humains,
04:42parce qu'il se trouvait sur un bateau sur la traversée de la Manche,
04:45et qui en courait jusqu'à 9 ans de prison, et qui finalement a été relaxé.
04:50Parce qu'on considérait que ça faisait partie de sa situation de nécessité.
04:54Moi, j'adopte une approche qui est celle de la philosophie, ma discipline, qui est normative.
04:58C'est-à-dire que j'essaye de voir qu'est-ce qui est l'usage correct,
05:02et vraiment à quels critères une pratique doit souscrire,
05:04pour qu'on puisse légitimement dire, ça c'est de la solidarité, ça c'en est pas,
05:09ça va être plutôt de la collusion d'intérêts, des petites coteries, etc.
05:13Et je pense que c'est vraiment important de faire la différence.
05:15Vous pensez que dans l'imaginaire collectif, pas seulement du point de vue de l'État,
05:19pas seulement du point de vue de la justice, il y a aussi des visions,
05:22qu'il y a une bonne et une mauvaise solidarité, c'est quelque chose qui est répandu ?
05:26Je pense que c'est un terme qu'on utilise à tort et à travers,
05:29et c'est l'avantage de ma discipline qui consiste justement à interroger le sens des mots.
05:33Donc il y a un gros travail pour dire qu'est-ce que ça veut dire la solidarité,
05:37et qu'est-ce que ça ne veut pas dire, et là, là non, on s'arrête.
05:41Donc à chaque fois, je pense qu'il y a une clôture qui est mise à la solidarité,
05:45qu'elle est réservée à un petit groupe et pas à tout le monde.
05:48Je pense que c'est un dévoiement du terme de solidarité,
05:51et c'est vraiment ce qui est central et ce que j'essaye de démontrer dans ce livre.
05:54Et quelle serait, selon vous, la vraie, la bonne solidarité ?
05:58Les critères que j'ai essayé de dégager, c'est une solidarité qui potentiellement est universelle,
06:03qui s'adresserait à toutes les personnes qui en auraient besoin,
06:06une solidarité qui vise à l'égalité entre toutes et tous,
06:09donc qui casse les relations de pouvoir entre quelqu'un qui aide et quelqu'un qui est aidé,
06:13et une solidarité qui vise à une autonomie collective.
06:18Qui permet de favoriser aussi ses propres intérêts, c'est ce qu'on peut lire, cette solidarité.
06:24Et d'émanciper.
06:26Merci beaucoup, Sophie Djigo, de nous avoir présenté ce livre que vous avez sorti,
06:31La solidarité n'est pas un crime, qui est aux éditions textuelles,
06:35qui sort aujourd'hui, et qui fera l'objet d'une rencontre ce soir à la librairie Combo à Roubaix.
06:41Tout le monde est bienvenu.
06:42Merci beaucoup, encore Sophie Djigo, bonne journée.
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