00:00L'invité d'ici matin, son projet d'emmener des élèves de classe prépa sur le littoral pour leur faire
00:04rencontrer des exilés
00:05lui a valu une campagne de haine sur les réseaux sociaux.
00:09Nous recevons ce matin Sophie Djigo, enseignante et philosophe.
00:12Elle publie un livre dans lequel elle l'interroge sur notre vision, la vision de la solidarité.
00:17Bonjour Sophie Djigo.
00:18Bonjour.
00:19Vous étiez à Valenciennes à l'époque où vous avez été harcelée et menacée sur les réseaux sociaux.
00:23Cinq personnes ont été condamnées pour cela à des peines allant jusqu'à huit mois de prison avec sursis.
00:28Vous êtes satisfaite de la décision qui a été rendue par la justice ?
00:31Oui, bien sûr. Je pense que c'est une décision importante qui vise à ce que les professeurs puissent faire
00:36leur travail dans des conditions sereines.
00:38Quel était ce travail que vous comptiez mener avec vos étudiants pour revenir sur l'idée de ce projet à
00:41l'époque ?
00:42C'était un gros travail sur toute une année qui consistait à interroger avec des collègues de théâtre et de
00:47culture antique la notion d'exil et de frontière
00:50avec des conférences, des ateliers et notamment une visite.
00:53Alors, non pas une rencontre avec des personnes en exil parce que c'est un peu compliqué,
00:58mais avec des bénévoles de l'auberge des migrants pour essayer de comprendre ce qui se passe au niveau de
01:03l'humanitaire à la frontière de notre région.
01:05C'est-à-dire interroger toutes les personnes qui travaillaient au contact de ces exilés pour comprendre mieux ce qui
01:09se passe sur le terrain.
01:10Oui, pour comprendre comment la solidarité va s'incarner justement dans des zones frontières,
01:15là où peut-être il n'y avait pas vocation à ce qu'elles naissent de cette manière-là.
01:19Un autre procès s'est tenu, celui-ci visant des élus Éric Zemmour notamment, ainsi que des élus Rassemblement National
01:24du Nord,
01:25que vous avez attaqué pour diffamation parce que selon vous, ils ont aussi une responsabilité dans ce qui vous est
01:29arrivé,
01:29cette campagne de haine que vous avez subie ?
01:31Oui, ça a été très clairement dit par les personnes qui ont été condamnées en janvier.
01:36Ces personnes se sont senties en quelque sorte autorisées à me menacer et à avoir des propos très violents
01:41parce que j'avais été vraiment traînée dans la boue, donc ça a des effets en fait, ce type de
01:47propos.
01:47Ici Nord, il est 8h moins le quart et nous sommes en direct avec l'enseignante et philosophe Sophie Djigo
01:51qui publie un livre intitulé « La solidarité n'est pas un crime ».
01:55Sophie Djigo, vous n'abordez pas dans ce livre le procès, les procès qui sont tenus derrière moi.
02:01« La solidarité n'est pas un crime », ce titre vous l'avez choisi parce que vous avez constaté
02:04que dans les faits,
02:05et bien si de temps en temps, la solidarité est considérée comme un crime,
02:08on parlait des exilés à l'instant, c'est ce que vous avez constaté ?
02:11Oui, ça fait une dizaine d'années que je travaille sur les questions migratoires et les pratiques de solidarité,
02:16notamment l'accueil des personnes en exil, et je me suis rendu compte que tout le monde trouve que la
02:21solidarité c'est quelque chose de bien.
02:23Moi je n'ai jamais rencontré personne qui me dirait « Non, la solidarité c'est horrible ».
02:27Donc il y a un consensus là-dessus, et pourtant on voit bien qu'il y a des formes de
02:30solidarité
02:31qui sont réprouvées, voire qui sont réprimées, même sur un plan pénal, avec des procès de solidarité.
02:38Visant quoi ? Des bénévoles ? Visant quel genre de personnes ?
02:41Je pense qu'il y a un procès que tout le monde connaît, qui est encore assez récent,
02:44qui était le procès de Cédric Heroux, alors là ce n'est pas notre région, c'est au bout de
02:47la France,
02:48mais voilà, en Belgique aussi, il y a eu des procès de personnes qui ont accueilli, des personnes en exil,
02:53et tout ça a des effets d'intimidation, et puis il y a aussi des procès qui commencent à se
02:58multiplier,
02:59dans notre région aussi, de ces personnes qu'on appelle des passeurs,
03:02qui sont en fait des capitaines de bateaux, qui vont se dévouer un peu pour mener l'embarcation à bon
03:09port,
03:09et qui se retrouvent criminalisés et accusés d'être rien moins que des trafiquants d'êtres humains.
03:14Donc c'est beaucoup de paradoxes qui m'ont interrogée, et j'ai eu envie de travailler là-dessus.
03:17Vous interrogez effectivement dans ce livre, plus que la figure du passeur, le terme qu'on utilise de passeur,
03:23qui selon vous permet dans un seul et même mot de mettre des situations très différentes,
03:28où on peut avoir effectivement aussi des trafiquants d'êtres humains, des vrais,
03:32et aussi des gens qui sont là parce qu'on les force aussi à traverser la Manche, à se retrouver
03:36sur ces fameux bateaux.
03:37C'est-à-dire que le terme de passeur aujourd'hui ne permet pas de vraiment nommer la réalité telle
03:42qu'elle est, selon vous ?
03:43C'est ça, il faut vraiment être très précis, il ne faut pas faire d'angélisme,
03:46il y a des trafics d'êtres humains, il y a du business à la frontière, bien sûr, dans des
03:51conditions très violentes,
03:52mais il y a aussi des personnes elles-mêmes exilées, en situation de vulnérabilité,
03:57qui se retrouvent accusées d'être des passeurs, parce qu'elles se retrouvaient un peu au mauvais moment,
04:01au mauvais endroit, en quelque sorte, dans le parcours de la traversée de la Manche.
04:05Et comment fait-on le distinguo entre la bonne et la mauvaise solidarité ?
04:10Vous dites qu'il y a certaines formes de solidarité qui sont criminalisées à tort,
04:14et en même temps, il faut bien aussi qu'il y ait des gens qui rendent des comptes.
04:16Je regardais, il y a quelques jours, un réseau a été démantelé, des exilés payés jusqu'à 50 000 euros
04:20pour se rendre du Vietnam au Royaume-Uni, avec des gens qui leur prenaient leur papier d'identité,
04:24en ne leur rendant qu'une fois arrivés, il faut bien qu'il y ait des gens qui rendent des
04:27comptes.
04:27Comment on trouve les méchants et les gentils, entre guillemets ?
04:30Je mets de grosses guillemets à tout ça.
04:31Je crois que la justice parvient à le faire, parce que moi, j'ai témoigné en tant qu'expert dans
04:35un procès
04:36d'une personne en octobre dernier qui a été accusée de trafic d'êtres humains,
04:42parce qu'il se trouvait sur un bateau sur la traversée de la Manche,
04:45et qui en courait jusqu'à 9 ans de prison, et qui finalement a été relaxé.
04:50Parce qu'on considérait que ça faisait partie de sa situation de nécessité.
04:54Moi, j'adopte une approche qui est celle de la philosophie, ma discipline, qui est normative.
04:58C'est-à-dire que j'essaye de voir qu'est-ce qui est l'usage correct,
05:02et vraiment à quels critères une pratique doit souscrire,
05:04pour qu'on puisse légitimement dire, ça c'est de la solidarité, ça c'en est pas,
05:09ça va être plutôt de la collusion d'intérêts, des petites coteries, etc.
05:13Et je pense que c'est vraiment important de faire la différence.
05:15Vous pensez que dans l'imaginaire collectif, pas seulement du point de vue de l'État,
05:19pas seulement du point de vue de la justice, il y a aussi des visions,
05:22qu'il y a une bonne et une mauvaise solidarité, c'est quelque chose qui est répandu ?
05:26Je pense que c'est un terme qu'on utilise à tort et à travers,
05:29et c'est l'avantage de ma discipline qui consiste justement à interroger le sens des mots.
05:33Donc il y a un gros travail pour dire qu'est-ce que ça veut dire la solidarité,
05:37et qu'est-ce que ça ne veut pas dire, et là, là non, on s'arrête.
05:41Donc à chaque fois, je pense qu'il y a une clôture qui est mise à la solidarité,
05:45qu'elle est réservée à un petit groupe et pas à tout le monde.
05:48Je pense que c'est un dévoiement du terme de solidarité,
05:51et c'est vraiment ce qui est central et ce que j'essaye de démontrer dans ce livre.
05:54Et quelle serait, selon vous, la vraie, la bonne solidarité ?
05:58Les critères que j'ai essayé de dégager, c'est une solidarité qui potentiellement est universelle,
06:03qui s'adresserait à toutes les personnes qui en auraient besoin,
06:06une solidarité qui vise à l'égalité entre toutes et tous,
06:09donc qui casse les relations de pouvoir entre quelqu'un qui aide et quelqu'un qui est aidé,
06:13et une solidarité qui vise à une autonomie collective.
06:18Qui permet de favoriser aussi ses propres intérêts, c'est ce qu'on peut lire, cette solidarité.
06:24Et d'émanciper.
06:26Merci beaucoup, Sophie Djigo, de nous avoir présenté ce livre que vous avez sorti,
06:31La solidarité n'est pas un crime, qui est aux éditions textuelles,
06:35qui sort aujourd'hui, et qui fera l'objet d'une rencontre ce soir à la librairie Combo à Roubaix.
06:41Tout le monde est bienvenu.
06:42Merci beaucoup, encore Sophie Djigo, bonne journée.
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