00:00S'arrêter une nouvelle fois maintenant sur la situation en Iran, puisque nous avons pu établir la connexion avec notre
00:05invité, Sahar Degang.
00:06Bonjour à vous. Merci de prendre quelques instants pour répondre à nos questions sur France 24.
00:11Je vous présente, vous êtes chorégraphe et danseuse. Vous vivez en exilant en France. J'espère que vous m'entendez.
00:17Je vous entends. Bonjour.
00:19Bonjour à vous. Merci d'être avec nous.
00:22Une première question toute simple. D'abord, Sahar Degang, comment est-ce que vous viez, vous, à distance, ce qui
00:27se passe en Iran ces derniers jours ?
00:31Écoutez, ça fait beaucoup plus que quelques jours pour nous, ce qu'on vit par rapport à l'Iran.
00:37Même si je suis partie de l'Iran quand j'étais très, très jeune, je ne suis jamais vraiment partie
00:43de l'Iran.
00:43Je continue d'être iranienne dans mon cœur, dans mon âme.
00:47Donc évidemment, tout ce qui se passe là-bas nous concerne jour et nuit.
00:52Et là, depuis début janvier, j'avoue, on ne dort pas.
00:57Donc évidemment, on est là-bas avec eux et je ne suis pas du tout dans une zone de confort
01:02comme si de rien n'était.
01:03Je suis entièrement engagée, imprégnée par ce qui se passe.
01:06Et pas du tout détachée de ce qui se passe. Vous le suivez au quotidien.
01:10Est-ce que vous avez d'abord des nouvelles de vos proches restés là-bas ?
01:13Parce que c'est très difficile de joindre eux.
01:15Effectivement, j'avoue, je suis en contact avec ma famille normalement très, très souvent pendant l'année.
01:21Surtout avec ma cousine et mon oncle et quelques amis à Téhéran.
01:25Et avec ma cousine, je lui ai parlé tous les jours depuis les bombardements de samedi dernier.
01:30Elle était encore en ligne.
01:32Elle me disait qu'elle allait chercher de l'eau, des bougies, de quoi survivre.
01:37Et que surtout, elle était prête à vivre tout ça pour un meilleur lendemain, pour la liberté de demain.
01:46Et je suis juste en admiration totale de leur courage, j'avoue.
01:51Mais depuis lundi, je n'ai plus aucune nouvelle.
01:53Donc je suis complètement partagée dans ce sentiment de dualité.
01:59Où en même temps, je m'inquiète beaucoup pour ma famille et pour tout le monde en Iran.
02:04Pas que ma famille, parce que surtout, ils sont dans un blackout.
02:08Un blackout Internet, un blackout de téléphone.
02:11Là, on vient juste d'être déconnectés du coup de notre vidéo et même par téléphone.
02:16Le peu qu'on peut vivre à notre échelle en France, c'est déjà bien embêtant.
02:20Je ne vous raconte pas là-bas.
02:21Vous imaginez qu'ils sont comme s'ils étaient dans le noir, en fait, et qu'ils ne voyaient rien.
02:27Et ça, c'est très compliqué, je pense, d'être dans ce noir total, seul.
02:32Et ils ne savent même pas quand est-ce qu'il va y avoir une attaque.
02:36Ils ne peuvent pas avoir la communication claire pour pouvoir évacuer,
02:42pour pouvoir se mettre dans des zones moins dangereuses.
02:46Parce qu'en fait, ils n'ont pas de nouvelles.
02:48Ils ne peuvent pas, eux, donner des nouvelles de ce qui se passe là-bas.
02:50Donc oui, on a quelques images.
02:52Mais en fait, je pense qu'il y a sûrement d'autres images qu'on voudrait voir, qu'on ne
02:55peut pas voir.
02:56Et ce n'est pas pour rien que le régime islamique a fait ce blackout maintenant.
03:00Je pense qu'ils ont lu, et c'est ce qu'ils ont fait aussi en janvier.
03:05Et c'est ça qui est vraiment un truc que je pense, c'est très important aujourd'hui, je pense,
03:11de mettre de l'attention sur ça.
03:14C'est quelque chose qu'on peut faire, nous, à l'extérieur.
03:17C'est de mettre la pression sur nos représentants pour au moins s'occuper de ça, des satellites,
03:22pour qu'il y ait la communication pour des raisons de sécurité, de survie du peuple,
03:28qui pendant la guerre est dans un blackout total.
03:31Ce n'est pas normal.
03:33Ça, je pense que c'est quelque chose qu'on peut faire à notre échelle.
03:36Même les dirigeants en France, en Europe, dans le monde entier,
03:41si on met assez de pression, on peut avoir la communication rétablie.
03:45Et je ne sais pas pourquoi ce n'est toujours pas le cas.
03:48C'est quand même urgent.
03:49Et quant à la pression qui est mise en ce moment même par les Américains,
03:53Sahar Degang, sur le régime iranien,
03:56cette guerre a commencé il y a neuf jours maintenant.
03:58On voit que les Iraniens tiennent, malgré tout,
04:00qu'un guide suprême est même en train en ce moment même d'être désigné.
04:05Comment est-ce que vous regardez ça ?
04:08Alors écoutez, moi, je ne suis pas une experte en géopolitique.
04:12Je pense que la situation est très, très complexe.
04:15Il y a des gens bien mieux placés que moi pour parler sciences politiques.
04:19Oui, c'est votre ressenti à vous, précisément.
04:23Je parle aux gens tous les jours.
04:24Je vais juste vous donner mon avis là-dessus.
04:26En tout cas, à mon échelle, à moi, ce que je pense qui est le plus important,
04:31c'est que moi, je pense que déjà, le problème,
04:35ce n'est pas seulement ce que voudraient faire les États-Unis et Israël
04:40par rapport au peuple, je pense qu'eux, ce qui les a motivés au début,
04:44c'était donc cette histoire de négociation avec l'arme nucléaire.
04:48Et si vous me demandez mon avis à moi, je vais dire non,
04:51évidemment qu'il ne faudrait pas qu'il y ait l'arme nucléaire,
04:53ni en Iran, ni aux États-Unis, ni en Israël, ni nulle part.
04:57Donc si on va vraiment parler de ça, parlons de ça.
04:59Du coup, c'est sûr que ça ne fait pas.
05:01Pas sur l'arme nucléaire, ça redégante.
05:02Pas sur l'arme nucléaire, mais plutôt sur les revendications américaines.
05:06Lorsque le président des États-Unis disait initialement déclencher cette guerre
05:09pour vous libérer, libérer l'Iran de la dictature de ce régime,
05:15neuf jours après, il y a eu au moins 1230 morts.
05:18Le régime tient encore, il est sans doute affaibli,
05:21mais il tient encore et il s'apprête à nommer un prochain guide suprême.
05:24Ma question, c'est aujourd'hui, est-ce que vous,
05:26vous avez le sentiment que les Américains sont en train de vous libérer ?
05:30Est-ce que vous leur faites confiance ?
05:32Comment est-ce que vous regardez ça ?
05:33Comment est-ce que vos proches aussi, avec lesquels vous avez pu échanger brièvement,
05:36regardent ça ?
05:37Alors, mes proches, je pense qu'ils ont espoir,
05:41ils ont beaucoup de courage, ils sont résilients,
05:44ils ont toujours souffert des conditions atroces,
05:47et ils restent debout, et tout le peuple iranien d'ailleurs,
05:51que j'admire, surtout les femmes et tous les hommes
05:54qui ont soutenu les femmes pendant toutes ces années.
05:56Là, c'est le jour, la journée internationale de la femme.
05:59Aujourd'hui, c'est très symbolique pour cette résilience,
06:02ce courage que j'admire de notre peuple,
06:05et je pense que c'est beau de voir qu'ils ont espoir,
06:08évidemment qu'il faut avoir espoir,
06:09évidemment que le désespoir ne sert à rien,
06:12mais sans être moi en Iran là aujourd'hui,
06:15je ne peux pas prendre la parole pour eux,
06:18je peux juste transmettre ce que je ressens,
06:20de ce que j'observe.
06:21Oui, ils ont du courage, ils ont de l'espoir,
06:24ils veulent la liberté, évidemment,
06:28et donc, oui, il y a eu des moments de bonheur et d'espoir
06:32quand il y a eu des dirigeants qui ont été éliminés,
06:36évidemment, ça, on peut l'observer.
06:38Maintenant, aujourd'hui, est-ce qu'on peut vraiment croire
06:41ou pas telle ou telle personne qui vienne seulement pour nous libérer ?
06:46Non, je pense que ça a aussi à voir avec le nucléaire,
06:48c'est pour ça que j'en parle.
06:50Ils étaient en train de faire des négociations, quand même,
06:52avec le régime iranien avant ces bombardements,
06:55et le but, c'était justement des histoires nucléaires.
06:59Donc, ce n'est pas rien, ce sujet, je pense qu'il faut en parler.
07:03Et moi, je veux bien croire à ça, ce serait génial.
07:06J'ai envie d'avoir de l'espoir que, oui,
07:09ils sont vraiment venus juste pour nous libérer.
07:11Mais je ne pense pas que ce soit un fait, ça, non, je n'y crois pas.
07:15Je pense qu'en partie, oui, ils veulent ça, évidemment,
07:19mais je ne suis pas sûre que le résultat arrive aussi facilement.
07:21Je pense que ça demande beaucoup plus du monde entier.
07:24Il faut que les pays européens s'en mêlent aussi.
07:27Il faut que tout le peuple iranien se soulève,
07:30et ce n'est pas facile, nous, on n'est pas à leur place,
07:32on n'est pas sur place, dans les bombes et la fumée,
07:35ce n'est pas évident.
07:36Il y a des gens qui ont des enfants qui ont juste besoin d'eau,
07:39de la nourriture, des choses basiques,
07:41et du coup, ce n'est pas si facile que ça pour les gens de se soulever.
07:45Mais en tout cas, pour ceux qui le font,
07:48je les admire tellement depuis longtemps,
07:50depuis 47 ans qu'ils sont en train de faire ça,
07:52depuis 1979 et même avant, pour d'autres histoires.
07:57Ce peuple est juste incroyablement courageux,
08:00et moi, je suis juste à genoux,
08:04humble, en admiration devant la résilience
08:07de ces femmes et de ces hommes.
08:09Et les femmes, précisément, nous sommes le 8 mars,
08:11journée ô combien importante et symbolique.
08:16Vous êtes chorégraphe et danseuse,
08:18je le disais, ça a des gants.
08:20Les mots, votre ressenti que vous partagez avec nous
08:23à l'instant sur l'antenne,
08:24vous l'avez aussi mis en danse,
08:27parce que vous pratiquez la danse soufie.
08:29On va peut-être en regarder quelques images.
08:32Vous dansez dans un spectacle qui s'appelle
08:33Cabaret de l'exil, femmes-personnes.
08:36Votre souhait, aujourd'hui, c'est de pouvoir voir
08:37les femmes dans votre pays danser aussi librement
08:40que vous le faites vous-même.
08:42Alors, le Cabaret de l'exil, femmes-personnes,
08:45de Barthabas, c'était il y a un peu plus d'un an.
08:49Les images que vous voyez là,
08:50c'est la chorégraphie que je viens de faire récemment
08:53avec une artiste incroyable qui s'appelle Henriette Janssen
08:58sur un projet qui s'appelle Elle, Femmes du Monde.
09:01Et c'est vraiment le sentiment que j'ai justement en ce moment,
09:05déjà depuis les massacres, puis cette guerre.
09:08et c'est un sentiment, en fait, de blackout, exactement.
09:15Comme si moi-même, je suis dans un blackout,
09:17tellement je suis liée avec ce peuple en Iran,
09:20dans le noir,
09:21et que je ne sais pas exactement comment sortir de ce blackout,
09:24comment sortir d'une sorte de prison un peu mentale.
09:29C'est très, très difficile pour nous.
09:31Même si on a cet espoir, on veut la liberté,
09:34on veut toujours lutter pour cette liberté,
09:36toujours, toujours, et on ne va pas lâcher l'affaire.
09:39Ce qui est très difficile, c'est, voilà, en dehors de l'Iran,
09:42de vraiment savoir la bonne stratégie,
09:45comment s'y prendre,
09:46parce que c'est facile, en fait, à l'extérieur,
09:48de juger les choses.
09:49Une fois qu'on est sur place, c'est autre chose.
09:51Donc, moi, dans ma danse,
09:52c'est cette confusion dont je voudrais parler,
09:56c'est ces mouvements,
09:59en même temps, d'une sorte de lutte
10:01et en même temps, une sorte de perte de la tête,
10:07parce qu'on est vraiment en train de se perdre la tête en ce moment.
10:09On a des émotions,
10:11on est en train de parler de nos tripes,
10:12de notre cœur, de notre âme,
10:14et c'est très émotionnel, tout ça.
10:17Et on a de la rage, je pense,
10:20on a de la peur,
10:21mais surtout, surtout aussi de l'espoir
10:23de se libérer.
10:25Et donc, ces mouvements que je crée,
10:27ce sont des mouvements de libération
10:29pour sortir de ce noir,
10:32de ces ténabres.
10:33Merci beaucoup, Sahar Degang.
10:35Merci d'avoir pris le temps
10:36de répondre à nos questions
10:38et de témoigner,
10:39de partager surtout votre ressenti.
10:41On retiendra votre dernier mot,
10:42celui de l'espoir et de la liberté.
10:44Merci beaucoup.
10:44Merci.
10:44Merci.
10:44Merci.
10:44Merci.
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