Skip to playerSkip to main content
  • 9 hours ago

Category

🗞
News
Transcript
00:00Et on passe à présent à notre page culture de ce journal et ce soir, une écrivaine qui ne vous
00:06laissera pas indifférente.
00:07Samira El-Hachi a 46 ans et naît à Lens, dans le nord de la France, d'origine marocaine.
00:12Elle mène depuis des années un travail littéraire, original et sensible à bas bruit.
00:17Et j'espère que ce soir, vous lui ferez une place, une juste place.
00:21On la reçoit pour son cinquième roman, Madame Bovary, ma mère et moi,
00:25où elle répond à une question simple mais vertigineuse.
00:28Que savons-nous vraiment de l'histoire de nos mères ?
00:31Son héroïne, Salwa, découvre qu'elle ignore presque tout du passé de sa famille,
00:35commence alors une enquête intime à travers plusieurs générations,
00:38notamment celle de sa mère, sur leur silence, leurs blessures, leurs désirs.
00:42Un récit fragmenté, très musical, qui parle de l'amour, de la transmission,
00:46de la santé mentale des femmes issues de l'immigration.
00:48Un angle mort de notre mémoire collective.
00:51Merci beaucoup, Samira El-Hachi, et bienvenue dans votre journal de l'Afrique.
00:54Merci beaucoup, cette invitation.
00:56Alors c'est un plaisir de vous recevoir.
00:58Ma mère ne produisait pas de discours, elle produisait la vie.
01:02Est-ce aussi une manière pour vous de rendre hommage à ces femmes
01:05dont l'histoire n'a jamais été racontée ?
01:07Oui, complètement. Ce sont des femmes dont on ne sait pas grand-chose
01:10et on est collectivement passé à côté d'elles.
01:12Alors on s'est intéressé aux hommes, parce que c'était une force de travail,
01:16aux enfants, parce qu'ils étaient là, donc il fallait bien les éduquer.
01:18Mais alors ces femmes qui ont mené un travail silencieux, sont quasi absentes de l'histoire collective.
01:26Et j'avais vraiment envie et besoin de m'intéresser à elles, celles qui sont assez discrètes, assez invisibles,
01:33et montrer que peut-être, on s'est peut-être trompé sur qui elles sont en réalité.
01:37On s'est vraiment trompé en écoutant, en lisant le livre.
01:40Écoutez, c'est parce qu'il y a une résonance musicale très forte dans le livre,
01:43c'est pour ça d'ailleurs que je parle d'écouter.
01:46Mais racontez-nous déjà comment est né le personnage de Salwa,
01:50ou alors est-ce que comme a dit Flaubert de Madame Bovary, Salwa c'est vous ?
01:54Oui, Salwa c'est une femme d'aujourd'hui.
01:56C'est une jeune femme qui aime la vie, qui a le permis de conduire, qui a la carte bleue,
02:01et qui est la première femme de s'aligner à prendre vraiment pleinement sa vie en main.
02:07Et c'est une femme qui, comme beaucoup, a une relation complexe avec sa propre mère.
02:11Donc j'avais vraiment besoin et envie de traiter de cette relation si particulière,
02:16si forte, si émouvante, si nouée, qu'une mère peut avoir avec sa fille.
02:21Une mère qui n'a pas les mots pour dire les choses qu'elle ressent,
02:25ou tout simplement qui n'a pas les mots tout court parce qu'il est très...
02:28Qu'est-ce qui se joue à cet endroit-là d'ailleurs ?
02:31L'oubli, c'est déjà l'oubli de la langue maternelle.
02:34C'est un trésor en réalité, mais il y a beaucoup de langues qu'on ne parle plus,
02:39et la mère s'est enfermée dans la langue amazir.
02:41La fille, elle, parle français, parle anglais.
02:43Donc déjà, il y a cette première chose, c'est cette première distance langagière.
02:46Et puis après, il y a une distance temporelle.
02:48La mère vient d'un village du sud du Maroc.
02:50Je ne parle pas de femmes qui vivent dans les villes, à Rava, Casablanca,
02:54et qui est propulsée au baumier des années 80,
02:57dans un monde qu'elle ne connaît pas, dont elle n'a pas les règles,
02:59et où d'un coup, elle est complètement déclassée.
03:02Et sa fille, elle, vit la vie moderne.
03:05Ah oui, vit la vie moderne.
03:07Vous révisitez une figure mythique de la littérature, Emma Bovary.
03:10Pourquoi avoir choisi et fait rentrer ce personnage dans une histoire familiale, contemporaine, finalement ?
03:16Alors cette histoire, on en a parlé hors caméra, justement dans le livre,
03:21où la mère fait disparaître le livre de Madame Bovary parce qu'il incarne...
03:27Je me suis dit aussi que le livre aurait pu s'appeler « La France, ma mère et moi »,
03:32quelque part.
03:33C'est vrai qu'un des trésors littéraires en France qu'on découvre à l'âge de l'adolescence,
03:39c'est Madame Bovary de Foulbert.
03:40Voilà, c'est comme ça.
03:42Mais c'est quand même une incursion dans la vie de Saloua,
03:45d'une femme qu'elle n'avait jamais connue, en type...
03:47Emma est très particulière.
03:48Un archétype très différent, absolument.
03:50Très troublante.
03:50Et j'avais envie de faire un lien entre ces trois générations de femmes,
03:54trois géographies aussi différentes.
03:56et montré qu'elles ont un destin commun, quand même.
03:59Elles ont toutes des luttes invisibles communes,
04:02des maladies communes aussi, peut-être des dépressions, des postpartums.
04:06Et c'est la puissance de la littérature qui surgit dans la vie de Saloua.
04:14Est-ce que Flaubert est au courant qu'aujourd'hui, ses lectrices appellent Saloua,
04:17vivent dans une commune des Hauts-de-France ou dans une banlieue ?
04:19Non, je pense qu'il n'est pas au courant.
04:21Je pense qu'il n'en a aucune idée.
04:23D'ailleurs, une des thématiques centrales du livre, c'est aussi la santé mentale des femmes immigrées.
04:29Cet angle mort, ces femmes dont on parle peu.
04:31Je souhaiterais vous faire réagir aussi à l'extrait qui est dans le livre dont vous parlez.
04:35C'est au moment où vous citez Frantz Fanon,
04:38que la folie n'était pas simplement une affaire mentale, mais aussi politique.
04:42A quel point est-ce que cette affaire de santé mentale est politique, selon vous ?
04:46Saloua découvre le livre de Frantz Fanon, effectivement,
04:48et elle comprend qu'il y a ce fameux syndrome méditerranéen
04:52qui va en fait minimiser les symptômes de toute une population
04:58en disant qu'ils exagèrent, que ce n'est pas vrai.
05:00Et on passe à côté de diagnostics terribles.
05:03Et ça, c'est un grand scandale.
05:05C'est une grande faute, en réalité.
05:09Et j'avais envie et besoin d'interroger le corps de ces mères, de ces femmes
05:16qui ont aujourd'hui un certain âge, qui sont des personnes en voie de disparition.
05:20Donc c'était très urgent pour moi de rappeler que peut-être, collectivement,
05:24on est passé à côté de leur santé mentale.
05:26Des dépressions liées à l'exil, des postpartums, plein de choses qu'elles ont vécues.
05:30Et en plus, coupées de manières de se soigner qu'elles avaient peut-être au pays.
05:36Et aussi de liens qui étaient vraiment précieux pour elles.
05:38Des cousines, des amis, des filles, et coupées d'une terre où elles avaient un statut.
05:43Et ici, voilà, on les a oubliées.
05:46On les a oubliées, on les a abandonnées.
05:48Alors, on ne peut pas parler du livre sans parler de sa forme,
05:51qui est très particulière, fragmentée, je disais tout à l'heure, musicale.
05:55La forme est très importante.
05:57C'est un fragment d'un discours amoureux, en tout cas entre une fille et sa mère.
06:05Vous dites même que vous avez beaucoup dansé en écrivant ce texte ?
06:07Oui, la littérature, comme l'amour d'ailleurs, que cherche Saloie partout, met en mouvement.
06:13Et effectivement, pour raconter la vie d'une femme aujourd'hui qui cherche l'amour, qui veut vivre,
06:18c'est une forme fragmentée qui permet de raconter ça par écho, par fulgurance, par chaos aussi.
06:25Ça me semble être la forme la plus honnête pour raconter la vie d'une femme en quête d'émancipation.
06:31En quête d'émancipation, on va terminer avec votre livre.
06:34Il s'inscrit dans un cycle littéraire que vous avez appelé « Histoire de réparation ».
06:38Est-ce que vous pensez que la littérature peut vraiment réparer les choses ?
06:41Oui, la littérature doit et peut réparer, la littérature que j'aime en tout cas, dans laquelle je m'inscris.
06:47J'espère qu'en tout cas, on vous entendra.
06:51Alors, je précise, ce livre, Madame Bovary, ma mère et moi, c'est sans doute,
06:57et c'est le meilleur livre que j'ai lu en ce début d'année.
07:00Vraiment, Samira El-Hachi, bravo.
07:02Je recommande aussi de lire, on a montré tout à l'heure, toute votre œuvre.
07:07Et moi, je vais me précipiter d'ailleurs pour découvrir le reste.
07:10Merci beaucoup.
07:11Je rappelle que c'est publié aux éditions de l'Aube.
07:13C'est très important de leur dire parce qu'ils font un travail formidable.
07:17Merci beaucoup.
07:18C'est la fin de cette édition.
07:19Merci à tous ceux qui nous ont suivis partout dans le monde.
07:21Et ce soir, en particulier, on va dire, de Tangier à Lille, en passant par Lens.
07:25Vous êtes nés.
07:26Restez avec nous, car l'actualité continue sur France 24.
07:29Merci.
Comments

Recommended