00:00Il est 6h21, comment la bataille des extrêmes a-t-elle débuté à Lyon ?
00:03Pourquoi cette ville concentre-t-elle autant de groupes radicaux ?
00:07D'où vient cette spécificité ? Quelles en sont les racines historiques, les raisons sociologiques ?
00:11On a besoin de comprendre alors que l'ultra-gauche est mise en cause
00:14après la mort par l'inchage de Quentin Deranque, un militant identitaire.
00:17Bonjour Sébastien Bourdon.
00:19Bonjour.
00:19Vous êtes journaliste indépendant, vous avez enquêté à la fois sur l'extrême droite radicale et sur les antifascistes.
00:24Un travail dont vous avez tiré deux livres, je les citerai précisément à la fin de cette interview.
00:29La mort de Quentin a donc révélé au grand jour une extrême violence bien connue des Lyonnais.
00:34Les affrontements entre des groupuscules d'extrême gauche et d'extrême droite, c'est vraiment monnaie courante à Lyon ?
00:39C'est monnaie courante, ou en tout cas c'est régulier, et c'est régulier depuis facilement une dizaine d
00:43'années.
00:43En fait, ce qu'on constate depuis à peu près le début des années 2010,
00:46c'est qu'il y a une implantation particulièrement forte de l'extrême droite radicale à Lyon.
00:49Et une implantation qui se fait essentiellement autour de l'ouverture de locaux qui ont eu pignon sur rue,
00:55particulièrement dans le quartier du Vieux Lyon.
00:56Il y a tout un tas de mouvances d'extrême droite radicales qui ont ouvert des locaux,
00:59qui ont pu garder des locaux parfois pendant plus d'une dizaine d'années dans ce quartier-là,
01:03et qui évidemment à partir de ces locaux ont pu s'implanter, ont pu recruter, et ont pu être actifs
01:08dans la ville.
01:09Alors juste on va revenir sur l'ampleur du phénomène.
01:12Quand vous dites régulier, c'est quoi ? C'est tous les mois, toutes les semaines ?
01:14Alors ça varie beaucoup en termes de rythme.
01:16C'est parti en prégnant dans les périodes de mouvements sociaux, au moment du mouvement des Gilets jaunes,
01:20quasiment tous les samedis, d'acte en acte, on avait des confrontations violentes entre des groupes antifascistes
01:24et des groupes d'extrême droite au sein des cortèges.
01:26Avec beaucoup de monde à chaque fois ?
01:27Avec beaucoup de monde, plusieurs dizaines de personnes impliquées,
01:29il y a même certains des plus gros affrontements, on était peut-être entre, je ne sais pas, 50 à
01:32100 personnes par camp.
01:34Et d'ailleurs, est-ce qu'il y a des données, je ne sais pas, des forces de l'ordre,
01:38de la sécurité départementale du Rhône, des choses comme ça, pour pouvoir mesurer le phénomène ?
01:42Ou mieux le connaître, les profils aussi ?
01:45La police, en termes de chiffres, parle d'une mouvance qui représenterait 400 à 500 personnes du côté de l
01:49'ultra-droite à Lyon
01:50et 800 personnes du côté de l'ultra-gauche.
01:52Ça, c'est les chiffres policiers qui, à mon sens, sont à prendre avec des pincettes.
01:56On ne sait pas précisément qui compte la police dans ces chiffres-là, quels sont les critères retenus.
02:00C'est surestimé, selon vous ?
02:01À mon sens, c'est assez surestimé.
02:03Dans la plupart des affrontements, les plus grosses mobilisations d'extrême droite radicale qu'on voit à Lyon,
02:08en tout cas dans des perspectives de confrontation violente,
02:10on est grand maximum sur des groupes de 50 à 80 personnes, en comptant assez large.
02:16Donc, à mon sens, ces chiffres sont surestimés.
02:19Pour ce qui est du profil des personnes, il faut être assez humble.
02:22En fait, on a peu de données sociologiques, parce qu'évidemment, la plupart de ces militants d'extrême droite
02:26acceptent difficilement de répondre à des questionnaires de sociologues,
02:29ou à des journalistes, ou à des interviews.
02:31Et donc, on va avoir des données, notamment quand il y a des dossiers judiciaires,
02:36mais c'est des données qui sont très parcellaires.
02:38Et pourquoi à Lyon, spécifiquement ? Pourquoi pas à Rennes, à Lyon, à Mulhouse, à Lille ?
02:42Pourquoi c'est à Lyon qu'il y a davantage de confrontations ?
02:46Eh bien, justement, c'est ce que je disais sur cette implantation des locaux.
02:48En fait, évidemment, des groupes d'extrême droite radicales ont essayé de s'implanter
02:51et d'ouvrir des locaux partout en France, à travers le temps et ses dernières années.
02:56Mais, contrairement à ce qui s'est passé dans d'autres villes,
02:58à Lyon, beaucoup de ces locaux ont pu perdurer.
03:01Ils ont été nombreux et dans un espace assez concentré.
03:05Dans les autres villes, les autorités les ont fermés, c'est ça ?
03:08C'est ça. Ça varie évidemment d'une ville à l'autre.
03:10Il y a eu des locaux d'extrême droite qui, pour certains, ont perduré.
03:13Mais en général, il y en avait peut-être un, par exemple, à Lille.
03:15Pendant quelques années, on a entendu parler d'un bar qui s'appelait La Citadelle,
03:17qui était lié au mouvement Génération Identitaire.
03:19Mais c'était, sur cette période, le seul local d'extrême droite implanté à Lille.
03:24À Lyon, au cours des années 2010, on avait jusqu'à cinq locaux
03:27de différentes mouvances, de la mouvance identitaire, de la mouvance nationaliste révolutionnaire,
03:31des royalistes, etc., etc., qui étaient implantés dans un périmètre assez restreint.
03:35Et le fait est qu'avoir un local qui a pignon sur rue, comme pour n'importe quel mouvement politique,
03:39ça permet de s'implanter, ça permet de recruter, d'être visible dans l'espace public.
03:43Ça permet également de s'organiser pour organiser des manifestations, des événements,
03:47potentiellement également des recours à la violence.
03:49Et, encore une fois, cette proximité aussi de tous ces locaux a permis de créer une sorte de porosité
03:54entre toutes ces structures.
03:55Là où, dans d'autres villes, différents courants d'extrême droite étaient dans des formes de concurrence
03:59et donc ne travaillaient pas forcément ensemble,
04:02quand vos deux locaux sont voisins entre nationalistes révolutionnaires et identitaires ou royalistes,
04:07vous avez tendance à vous parler, à échanger, à vous mobiliser ensemble.
04:10Et donc, ça fait un tout qui est plus fort.
04:13Mais ça veut dire que si ces locaux sont restés ouverts, c'est parce qu'ils ne faisaient rien de
04:16répréhensible ?
04:17Alors, c'est toute la difficulté pour les autorités de faire fermer ces locaux.
04:20La plupart de ces locaux sont des locaux associatifs qui prennent la forme de bars, de salles de sport.
04:25Et donc, évidemment, pour les autorités, ça ne se fait pas en un claquement de doigts de fermer des bars.
04:31Donc, il y a eu parfois des fermetures temporaires, notamment sur des motifs administratifs,
04:35de mise en conformité sur des normes incendies, etc.
04:37Donc, à certaines occasions, les autorités ont trouvé des formes de parades, entre guillemets,
04:41pour faire fermer temporairement ces locaux.
04:43Mais le fait est que les fermetures définitives, notamment de ceux liés à la génération universitaire,
04:48qui ont été implantées très longtemps dans la ville, plus d'une dizaine d'années, sont assez récentes.
04:52Et c'est cette implantation de l'extrême droite radicale qui a fait émerger les antifascistes ?
04:56C'est ça, tout à fait.
04:57On a vraiment ce terreau d'extrême droite radicale et cette implantation forte,
05:00qui fait que, notamment en 2018, il y a des groupes antifascistes qui préexistent dans la ville,
05:05mais en 2018, on a cette sorte de nouvelle génération militante qui émerge et qui s'organise et se structure
05:11à travers la création de cette organisation, la Jeune Garde, dont on entend beaucoup parler ces derniers jours,
05:17qui se structure avant tout, en tout cas, c'est la façon dont eux-mêmes l'expliquent,
05:21dans une perspective, ils parlent beaucoup d'autodéfense populaire,
05:23dans cette idée qu'il y a très fréquemment des actes violents liés à l'extrême droite.
05:27Pour donner un chiffre, il y a le média d'investigation locale Rue 89 Lyon,
05:31qui comptabilise plus de 102 actes de violence liés à l'extrême droite radicale à Lyon entre 2010 et 2025.
05:37Et donc c'est dans ce contexte-là que se crée la Jeune Garde,
05:41avec cette perspective de dire qu'il y a des agressions racistes, des agressions homophobes,
05:45des attaques contre des manifestations, des événements liés à la gauche de façon générale.
05:48Et donc ces militants antifascistes veulent investir la question de l'antifascisme
05:52pour, disent-ils, se défendre face à l'extrême droite.
05:55Donc avec eux aussi, pour mode d'action, la violence.
05:57Alors la violence fait partie de leur répertoire d'action de façon assumée.
06:02Alors ils le théorisent encore une fois en parlant d'une contre-violence
06:05et d'une forme de réponse aux violences d'extrême droite.
06:09Mais tout à fait, ça fait partie de leur répertoire d'action assumée,
06:11même si ça n'est pas du tout leur mode d'action exclusif.
06:14Et dans cette ville de Lyon, est-ce qu'il y a une existence politique de ces idées ?
06:17Il n'y a pas de relais, pas de lien avec certains partis ?
06:21Les liens entre l'extrême droite radicale et les partis politiques,
06:24notamment d'extrême droite, ne sont pas propres à Lyon.
06:26Ils existent et ils ont notamment été assez largement renouvelés ces dernières années
06:30à travers la question des attachés parlementaires.
06:32Les succès électoraux du RN récent ont fait que le RN a augmenté fortement son nombre de députés
06:37et donc a dû recruter massivement des attachés parlementaires.
06:39Et le fait est que ça a été montré par tout un tas d'enquêtes ces dernières années.
06:43Un certain nombre des attachés parlementaires qui ont été recrutés par des députés RN ou reconquêtes
06:49ont été recrutés au sein même de ces groupes militants d'extrême droite radicale.
06:53Et de l'autre côté ?
06:54Et de l'autre côté, il y a évidemment des liens qui se sont créés à travers le temps
06:58entre la jeune garde et la France insoumise.
07:01On parle beaucoup de la personne de Raphaël Arnaud et de son investiture et son élection en 2024.
07:05Ces liens préexistent depuis 2022-2023.
07:07On a l'apparition de ces liens entre la France insoumise et la jeune garde.
07:11Merci beaucoup pour votre éclairage Sébastien Bourdon.
07:13Et je vais citer donc vos deux livres.
07:15Drapeau noir, jeunesse blanche, enquête sur le renouveau de l'extrême droite radicale.
07:19Et puis l'autre, de l'autre côté, une vie de lutte plutôt qu'une minute de silence.
07:23Enquête sur les Antifa et les deux sont publiés aux éditions du Seuil.
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