00:00Bienvenue à l'heure des livres, Léa Lhermé.
00:02Merci.
00:03On est ravis de vous recevoir, surtout que c'est pour un premier livre,
00:06et on aime toujours recevoir des primo-romanciers.
00:10Vous êtes médecin, effectivement, et jusque-là vous n'écriviez pas,
00:15en tout cas vous ne publiez pas.
00:17Et ce livre, Leur désir immense, qui est paru à l'Iconoclast,
00:21est donc votre premier.
00:23Et c'est un très beau livre qui écrit vraiment dans une belle langue
00:28envoûtante, entraînante, avec beaucoup d'humour aussi.
00:31Et c'est un livre qui est dédié à Palmyre Malavieille,
00:34Né Lhermé, votre nom donc, votre arrière-grand-mère,
00:37ainsi qu'aux oubliés, E.E.S. en général.
00:40Alors je vais commencer déjà par un passage de votre livre,
00:43dans les premières pages.
00:45Vous écrivez.
00:46Échappé. Il faut de P à échapper, parce qu'il faut deux pieds pour s'échapper.
00:50À l'âge où j'apprenais les règles de grammaire et d'orthographe,
00:53ma mère avait affiché celle-ci au mur de la cuisine.
00:55Je pense avoir réussi à lui échapper.
00:58J'ai deux pieds.
00:59J'ai échappé à la plupart des femmes vivantes que je connais.
01:02Voilà qu'une morte me tombe dessus.
01:04Alors c'est au début de votre livre,
01:07et on voit tout de suite l'originalité de votre écriture.
01:12Et déjà, première question,
01:13pourquoi décide-t-on tout d'un coup d'écrire après des années,
01:17de publier un premier livre ?
01:19Alors, c'est vrai que moi j'ai écrit assez tard dans mon parcours.
01:25Il y a quelques années quand même,
01:26ce n'est pas le premier texte que je termine,
01:29mais c'est le premier qui est publié en effet.
01:32Voilà.
01:32Et effectivement,
01:34ce livre est parti d'un constat
01:37que j'ai fait depuis l'enfance,
01:40c'est-à-dire qu'enfant,
01:41je trouvais que je ne ressemblais pas aux femmes de ma famille,
01:44ou je ne voulais pas leur ressembler peut-être.
01:47Et il y avait cette arrière-grand-mère, Palmyre,
01:50qui avait déjà un prénom tout à fait magnifique et romanesque,
01:54et inattendu,
01:57en Lauserre en tout cas à cette époque-là.
02:01Et voilà, donc je me suis...
02:02Et puis il y avait le mystère qui entourait sa vie et sa mort d'ailleurs.
02:06Donc je m'étais dit que peut-être je ressemblais à Palmyre.
02:09Et donc au moment où j'ai commencé l'écriture de ce texte,
02:13j'étais dans une période où j'avais besoin de me réinventer,
02:16et je suis allée rechercher Palmyre.
02:19Donc la narratrice qui est psychiatre,
02:23travaille beaucoup en prison,
02:24qui est divorcée, qui a deux enfants,
02:26elle vous ressemble pas mal ?
02:28Elle me ressemble beaucoup, en effet.
02:30J'assume cette ressemblance,
02:33même si je crois que se mettre en scène comme un personnage,
02:37pour moi, fiction, autofiction,
02:39c'est un peu la même chose,
02:40parce qu'on est déjà dans la fiction quand on est un personnage.
02:44Alors, vous le disiez, en fait, ce qui est amusant,
02:46c'est que cette Palmyre,
02:48elle déboule un peu dans la vie de la narratrice,
02:52un peu comme des apparitions.
02:54En fait, elle apparaît comme ça,
02:56vêtue d'une robe rouge,
02:58telle une sorte de vision fulgurante.
03:04Alors, cette aïeule,
03:05vous, enfin, la narratrice, vous, on hésite,
03:08on va dire la narratrice, pour simplifier,
03:11décide de partir sur ses traces,
03:13parce qu'effectivement,
03:14elle a un destin singulier,
03:16et surtout, ce dont elle se rend compte,
03:19en se rendant dans son village de naissance,
03:23d'enfance, en Lauser,
03:25qu'elle n'est pas enterrée
03:27auprès des autres membres de la famille.
03:29Et là, commence une sorte d'enquête, en fait,
03:33pour aller sur les traces de cette arrière-grand-mère
03:38qui, en tout cas, dont la tombe s'est évaporée.
03:41Oui, tout à fait.
03:42Elle n'avait pas de tombe, cette arrière-grand-mère,
03:45ce qui était, pour la narratrice,
03:48puisqu'on dit comme ça,
03:50ce qui était révoltant,
03:52qu'on puisse avoir fait disparaître cette femme,
03:55comme ça.
03:57Donc, j'ai eu envie d'aller plus loin.
04:00Oui, on va dire,
04:01on va passer de la narratrice à vous,
04:03parce que vous parlez quand même très naturellement
04:05à la première personne,
04:07ce que l'on comprend.
04:09Alors, vous découvrez que,
04:10quand même, vous commencez à fouiller,
04:13vous allez sur ces traces,
04:13vous découvrez que Palmyre s'est mariée à 27 ans,
04:16qu'elle a eu des enfants,
04:18deux enfants,
04:19qu'elle était amoureuse d'Augustin.
04:22Mais on sent en filigrane que c'était une femme
04:25qui ne cadrait pas complètement avec son temps.
04:28En fait, elle émet trop la vie, d'une certaine façon.
04:31Il y avait quelque chose qui dissonnait dans l'entourage.
04:34Oui, en tout cas, c'est comme ça que j'ai eu envie de l'écrire.
04:40Ce qui m'intéressait, c'était de mettre en parallèle
04:44la vie de deux femmes à un siècle d'écart,
04:46et de questionner le désir de liberté de ces femmes
04:50et de voir quels étaient les obstacles à la liberté
04:53à l'époque de Palmyre et à la mienne.
04:55Oui, parce qu'effectivement,
04:58vous ébauchez des destins finalement parallèles
05:02entre elles et vous, un siècle plus tard.
05:06Donc, ce qui laisserait entendre
05:07qu'il peut y avoir des résonances
05:09dont on a conscience ou pas
05:11dans ces actes d'aujourd'hui
05:13par rapport à des actes qui ont été commis par...
05:16Enfin, commis, ce n'est pas le bon mot.
05:20Qui ont eu lieu des années auparavant par des ancêtres.
05:23C'est ça, en fait.
05:23Il y a des sortes de résonances.
05:26Vous pensez que vous êtes un peu la continuatrice
05:28en quelque sorte du destin de Palmyre,
05:31au moins dramatique ?
05:32Oui, en tout cas, c'est comme ça
05:36que je perçois les choses.
05:38En effet, qu'il y a une sorte de transmission
05:41et qu'on charge beaucoup,
05:44que les femmes se chargent beaucoup
05:45dans les familles de la transmission.
05:47Et les familles sont des endroits
05:50un petit peu obscurs,
05:51où la parole est rarement libre,
05:54où il y a souvent des secrets,
05:56des injonctions plus ou moins explicites,
06:00d'ailleurs plus souvent implicites qu'explicites.
06:03Et ça, c'est quelque chose qui perdure,
06:06qui est encore d'actualité aujourd'hui.
06:08Alors, on peut s'en affranchir, bien sûr,
06:10je crois à ça, fort.
06:12Plus facilement peut-être aujourd'hui qu'à l'époque.
06:16Vous écrivez d'ailleurs dans cette manière
06:18de s'affranchir, comme si les femmes étaient
06:22comme ça dotées d'une espèce de fardeau
06:24quand même presque naturel au début de leur vie.
06:29Au départ, il y a les femmes et leurs lamentations,
06:31les larmes qu'elles ravalent,
06:33leurs histoires, leurs prières, leurs espoirs,
06:35leurs regrets qui se mélangent au lait,
06:36leurs chagrins venus des temps anciens,
06:39charriés par celles qui les ont précédées.
06:41Et alors, vous écrivez plus loin,
06:42leur ressembler, sûrement pas.
06:44C'est ce qu'elles veulent pourtant.
06:45Les femmes aiment se prolonger,
06:46leur échapper, oui, échapper aux femmes.
06:49L'idée m'est venue assez tôt,
06:50sans mode d'emploi.
06:51Alors, est-ce que vous avez l'impression,
06:53parce qu'effectivement, vous vous enquêtez
06:55sur cette arrière-grand-mère étonnante,
06:59dont vous percerez plus ou moins le mystère ?
07:02Pas totalement.
07:05Vous avez l'impression d'avoir échappé,
07:07justement, à cette lignée ?
07:10Oui, j'ai mis un peu de temps,
07:11mais l'écriture permet d'échapper.
07:13Oui, je crois que, bien sûr,
07:16je ne ferais pas le métier que je fais
07:18si je pensais que parler ne changeait rien.
07:20Bien sûr que parler change des choses,
07:21écrire change les choses.
07:25Et donc, bien sûr,
07:27oui, je crois qu'aujourd'hui, j'ai échappé,
07:29mais c'était intéressant pour moi
07:35d'aller chercher les femmes autrement.
07:42C'est vrai que celles que je connaissais
07:44étaient des mères, des épouses, des grands-mères,
07:47et finalement, je ne savais rien des femmes qu'elles étaient.
07:52Et ce qui me révoltait par rapport à Palmyre,
07:54c'était qu'on ne se souvenait d'elle finalement
07:56que parce qu'elle avait eu des enfants.
07:58Donc, j'avais envie de convoquer la femme qu'elle était aussi.
08:02Vous diriez que c'est un livre,
08:03d'une certaine façon, qui est féministe ?
08:05Ou une manière de rendre hommage, justement,
08:06à ces femmes que l'on a peut-être décrites ou informées
08:09que dans un rôle de mère ou de grand-mère
08:10ou de génitrice ?
08:11Oui, bien sûr, je crois.
08:12En tout cas, j'aime bien la définition
08:15de Virginia Woolf du féminisme.
08:18Elle dit écrire la vérité sur la vie des femmes.
08:24C'est ça.
08:26Alors finalement, après cette enquête,
08:29qui est une quête finalement, une forme d'introspection,
08:33vous avez l'impression qu'avez-vous de Palmyre en vous ?
08:38Elle m'a habité, en tout cas, pendant cette année d'écriture.
08:42J'ai eu parfois même des moments presque de confusion.
08:48C'était étrange.
08:51Je ne sais pas ce que j'ai en commun avec elle.
08:54Disons que j'ai mis, je pense, beaucoup de moi dans son personnage aussi.
08:57Et j'aime l'idée quand même qu'on partage quelque chose toutes les deux.
09:04Au moins, l'amour de ce pays, la Lozère.
09:07L'amour de ce pays, peut-être l'amour de l'amour aussi.
09:10Peut-être bien aussi, oui.
09:12En tout cas, je vous conseille vraiment de lire ce livre.
09:14Il est très joliment écrit.
09:16On se laisse emporter par l'histoire.
09:19Ça s'appelle « Leur désir immense ».
09:20Le titre est absolument magnifique aussi.
09:22Et c'est publié à l'Iconoclaste.
09:24Merci beaucoup, Léa Lhermé.
09:25Je vous remercie.
09:26Sous-titrage Société Radio-Canada
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