00:00Oui, alors attention, ce n'est pas dans le sens qui pourrait être habituellement utilisé pour dénigrer le vote RN qui serait symptomatique d'une France de poivreau drogué au PMU, au Gitane sans filtre.
00:07Là, la relation sociale, au contraire, est inverse. C'est puisque les bars tabac ferment que les électeurs se mettraient à voter pour le rassemblement national.
00:14Ces lieux de sociabilité emblématiques d'un certain art de vivre à la française, où le cours du temps s'écoule différemment et où la camaraderie peut se vivre à l'échelle d'un village, sont en voie de disparition.
00:23Il faut bien le noter dans notre pays. Ils sont 18 000 bars tabac à avoir fermé entre 2002 et 2022, en seulement 20 ans.
00:31Et ce chiffre, à lui seul, illustre un sentiment d'abandon, de désertification de ce que Christophe Guillou avait appelé la France périphérique et qui avait été illustré, bien sûr, par la crise des gilets jaunes.
00:40Alors, d'après Hugo Subtil, qui est un chercheur en sciences politiques à l'université de Zurich, cette disparition a un lien avec la montée du vote pour le rassemblement national.
00:48Il y en arrive à cette conclusion en croisant les données des fermetures de bar tabac avec celles du vote et puis aussi des interventions politiques du RN.
00:56En fait, le rassemblement national sait parler à la France des oubliés.
01:01Pas que, mais notamment à la France des oubliés.
01:02Le RN a effectivement un discours depuis très longtemps. Aujourd'hui, c'est un peu à la mode dans tous les partis.
01:06Mais depuis longtemps, déjà, le front devenu le rassemblement national a su parler à cette France déclassée, des laissée pour compte.
01:12Une France qui s'appauvrit, mais pas seulement sur le plan économique.
01:14Ça s'appauvrit aussi dans son accès aux services publics, dans ses relations sociales et même dans son sentiment de dignité.
01:19En fait, le bar tabac est l'un des indices de la désertification des centres-villes dans beaucoup de villes de la France rurale.
01:25Un sentiment, au fond, de désappartenance.
01:27Une autre hypothèse émise par le chercheur et plus douteuse, en revanche, c'est peut-être la limite de l'étude,
01:31ce serait que le bistrou est un espace de dialogue permettant aux gens de réfléchir de manière plus démocratique
01:36et que leur fermeture isolerait les électeurs en les poussant dans un face-à-face entre l'individu et l'État
01:40qui serait plus propice au vote des extrêmes.
01:43Je suis moins convaincu d'abord parce que cette France qui est abandonnée à son sort n'est pas pour autant complètement démunie.
01:48On voit que d'autres espaces restent des espaces de sociabilité et de discussion, comme les marchés par exemple,
01:53et que surtout à trop se rassurer en se disant au fond, parce que c'est quand même ça le fond du message,
01:57que les électeurs RN seraient plus bêtes, moins réfléchis que la moyenne.
02:00On a très longtemps d'une part méprisé ces gens et d'autre part sous-estimé aussi le poids de ce vote.
02:05Et on a bien vu que les statistiques électorales récentes ont démenti au fond cette première hypothèse.
02:09En tout cas, c'est dramatique. Ces fermetures de café, c'est une partie de la France qui disparaît.
02:15Oui, c'est aussi un des indices les plus nets de l'individualisation des modes de vie, de la fragmentation des habitudes.
02:20Jean-Laurent Cassely a expliqué ça très bien dans le Figaro.
02:22Il y a moins de bar tabac, d'abord parce que tout le monde a une excellente machine à café chez soi, promue par des très grandes marques.
02:27Et puis, les gens ne consomment plus tous la même chose.
02:30Alors d'abord, ils ne fument plus beaucoup, c'est vrai, mais aussi, ils ne boivent plus toujours d'alcool.
02:33Ou alors plus le même. On fait des bars à vin, des bars à vières, des bars à cocktails, des bars à fruits maintenant dans les centres-villes, des bars à jeux de société.
02:39J'ai même vu apparaître des bars à eau. On fait des bars à tout, chacun son bar, avec ses amis et les gens qui se ressemblent.
02:44Et on est loin de la chanson de Brassens sur le bistrot, qui chantait « Tu trouveras là toute la fine fleur de la populace, tous les marmiteux, les calamiteux de la place ».
02:52Les marmiteux n'ont plus beaucoup d'endroits où aller.
02:57Sous-titrage Société Radio-Canada
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