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  • il y a 2 jours
Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. Mardi 3 février 2026, l'auteur et historien de l'art, Thomas Schlesser. Il publie, "Le Chat du jardinier", aux éditions Albin Michel.

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Transcription
00:00Bonjour Thomas Chesser.
00:01Bonjour.
00:01Vous êtes à la fois historien de l'art, directeur de la fondation Artung Bergman,
00:06qui a pour mission de veiller à la conservation et au rayonnement des œuvres des deux artistes cités.
00:11Et vous êtes écrivain, c'est votre deuxième roman, dans les yeux de Mona,
00:14qui vous a propulsé sur le devant de la scène littéraire
00:16et qui vous a permis de rencontrer votre public avec un rayonnement à l'international,
00:20avec de nombreux prix littéraires à la clé.
00:22Vous avez, soyons clairs, provoqué un véritable séisme dans le monde de l'édition,
00:26avec l'histoire de ce grand-père Henri qui a décidé effectivement d'accompagner sa petite-fille
00:32menacée de s'éciter chaque semaine au musée,
00:34afin qu'elle puisse, si jamais elle devait perdre définitivement la vue, garder une image de la beauté.
00:39Votre histoire a marqué autant que votre sensibilité
00:42et cette écriture douce et nuancée, poétique et à fleur de peau.
00:46Alors oui, aujourd'hui vous enfoncez le clou avec votre nouveau roman
00:49« Le chat du jardinier » aux éditions Albain Michel.
00:51C'est une initiation purement et simplement à la poésie.
00:54D'ailleurs vous démarrez avec ces mots « aux bons et aux mauvais élèves »
00:57mais surtout aux mauvais, aux mauvais et aux bons professeurs, mais plutôt aux meilleurs.
01:01Vous avez été élève, aujourd'hui vous êtes prof d'ailleurs depuis 2014 à l'école Polytechnique.
01:06La passion des mots passe aussi par la transmission.
01:08Bien sûr, d'ailleurs on a des professeurs de français extraordinaires dans notre magnifique pays
01:14et ce livre est aussi une façon de leur rendre hommage
01:17puisqu'il y a deux personnages, il y a un jardinier et il y a une professeure
01:22et c'est elle qui va l'initier à la poésie.
01:25Moi-même j'ai eu la chance, alors que j'étais pendant longtemps un cancre
01:28et un vrai cancre, un mauvais élève au collège,
01:31de tomber un peu tardivement sur une professeure qui m'a éveillée aux mots
01:36et je sais à quel point il y a des lecteurs, des lectrices
01:40qui peuvent se reconnaître dans cette expérience.
01:42Nos professeurs jouent un rôle essentiel.
01:44On comprend d'ailleurs que c'est un hommage rendu justement à quelqu'un
01:47qui vous a tendu la main, du coup là on a les mots-clés,
01:50ça y est on comprend un peu plus.
01:52Vous gardez quoi de cette enfance en tant qu'élève d'ailleurs Thomas Schlesser ?
01:55Je vais vous dire une chose, c'est que je n'aimais pas beaucoup l'école
01:58parce que je n'aimais pas les savoirs techniques.
02:01J'étais très mal à l'aise avec tout ça,
02:04mais en revanche pendant mon adolescence la poésie
02:06est venue comme une espèce de réconciliation avec la vie
02:09d'une manière assez étonnante.
02:12C'est que par la poésie j'ai compris qu'on pouvait avoir un langage
02:15complètement libre, complètement émancipé même de la raison elle-même.
02:18C'est-à-dire que la poésie ça peut être de raconter ses rêves,
02:21de raconter ses fantasmes, de raconter sa folie.
02:24Et du coup la poésie c'est vrai,
02:27est venue un peu comme une force salvatrice
02:29quand j'étais au collège et au lycée.
02:33Comment vous l'avez découvert alors cette poésie ?
02:35En lisant un poète, qui est un poète d'ailleurs
02:37que je recommande absolument à tout le monde
02:39parce que c'est un poète à la fois sophistiqué et très simple.
02:42C'est Guillaume Apollinaire.
02:43Vous savez c'est le fameux qui écrit le pont Mirabeau,
02:45sous le pont Mirabeau coule la Seine
02:47et nos amours, faut-il qu'il m'en souvienne,
02:50la joie venait toujours après la peine.
02:52Ces mots tellement simples qui sont si vrais,
02:54la joie venait toujours après la peine,
02:55qui sont des mots d'espoir au milieu d'un poème de chagrin,
02:58de dépit amoureux.
02:59Guillaume Apollinaire, en effet, par sa mélancolie légère
03:04et puis par son courage aussi.
03:08C'est quelqu'un qui a fait la guerre,
03:09qui a été engagé volontaire pendant la Première Guerre mondiale,
03:12Guillaume Apollinaire.
03:13Voilà, ce sont aussi des héros, pour moi,
03:16avec lesquels je me suis construit.
03:18On parle du pont Mirabeau,
03:19donc ce que vous soulignez à travers ces vers
03:22que vous déclamez merveilleusement bien d'ailleurs,
03:24c'est que la poésie, c'est un pont, justement,
03:27entre nous et nos émotions.
03:28Oui, dans Le Chat du Jardinier,
03:31le personnage de Louis, le jardinier, est un hypersensible.
03:33C'est-à-dire qu'il est en permanence...
03:34C'est un colosse, c'est vraiment...
03:35Il n'a pas du tout la sensibilité de son physique.
03:38Absolument.
03:39Alors, moi, je crois qu'il n'y a pas forcément
03:40un lien entre le physique et ce qu'on est à l'intérieur,
03:43mais ce qu'il dégage, c'est une force de la nature.
03:45C'est quelqu'un qui a une carrure,
03:47qui a une corpulence,
03:4830, 35 ans,
03:51mais en son sein,
03:53en son cœur et en son âme,
03:55il a l'impression d'être toujours débordé
03:57par toutes ses émotions.
03:58Et en particulier, l'une d'elles,
03:59c'est qu'il a un petit chat qui est malade
04:01et ça le rend infiniment malheureux.
04:03Ça le bouleverse.
04:03Ça le bouleverse.
04:05Et la poésie est un moyen absolument formidable,
04:09je dirais à la fois de canaliser ses émotions,
04:12parce que ça nous permet de les identifier.
04:14Par exemple, quand Baudelaire dit
04:16« Sois sage, ô ma douleur,
04:18et tiens-toi plus tranquille ».
04:20Et ça permet aussi de les laisser s'exprimer.
04:24Parce que nous sommes dans une époque
04:27qui bien souvent verrouille,
04:28cadenasse notre intériorité.
04:31La poésie, c'est aussi l'autorisation
04:34d'un grand flot lyrique et affectif.
04:37Cette histoire, elle raconte un duo.
04:40Il y a Thali d'un côté, effectivement,
04:42cette prof retraité.
04:43Et puis, il y a Louis qui est à fleur de peau,
04:48qui est sensible.
04:49Lui se dit sensible.
04:50La psychologie, vous l'expliquez d'ailleurs,
04:52vous rendez ce mot très plus pointu,
04:54nomme ça l'hypersensibilité.
04:57Comment on gère cette hypersensibilité
04:59que vous possédez, Thomas Schlesser ?
05:00Alors, ce n'est pas quelque chose d'évident dans le quotidien.
05:03Les hypersensibles vont se reconnaître dans ce que je dis.
05:05Parce que l'hypersensibilité, en fait,
05:09c'est la sensation permanente d'être en connexion avec le monde,
05:13de sorte que, quand quelque chose peut sembler anodin,
05:18on peut être bouleversé au point de pleurer,
05:21mais au point parfois aussi d'éclater de rire.
05:23C'est-à-dire que ce qui relève à la fois
05:25de la mélancolie ou de l'extrême bonheur
05:28affleure en nous,
05:30sans qu'on sache véritablement comment le gérer.
05:33Ce qui le bouleverse,
05:33mais ce qui lui donne envie,
05:35finalement, de croquer davantage la vie à pleine dents,
05:37de profiter de l'instant,
05:39c'est apprendre à cultiver son jardin.
05:41Et effectivement, le fait qu'il soit jardinier
05:43nous permet, avec l'arrivée de Thalie
05:46et de cette initiation à la poésie grâce à elle,
05:49effectivement, de comprendre que la poésie
05:51nous permet aussi de mettre des mots
05:52sur des choses qu'il nous faut formuler.
05:55La phrase que vous venez de citer,
05:56elle est de Voltaire, c'est une phrase très forte.
05:58Il faut cultiver notre jardin.
05:59C'est la fin de ce fameux livre du XVIIIe siècle
06:02qui s'appelle Candide,
06:03ce conte philosophique qui est merveilleux.
06:06Il faut cultiver notre jardin.
06:07Et quand Voltaire dit cela,
06:08il y a à la fois le sens vraiment concret,
06:11notre jardin terrestre,
06:13et évidemment le sens abstrait,
06:14c'est-à-dire notre jardin intérieur.
06:17La poésie, bien souvent, est perçue,
06:19je crois en partie à raison,
06:21mais aussi beaucoup à tort,
06:23comme simplement le lieu de la fragilité,
06:26de la fébrilité,
06:28du chagrin.
06:30C'est vrai, bon, naturellement,
06:32Verlaine, les sanglots longs,
06:35dévillots longs de l'automne,
06:36berce mon cœur d'une langueur monotone.
06:39Mais la poésie,
06:41c'est aussi un fortifiant.
06:43C'est aussi un élan heureux.
06:45Et en fait, ce que va comprendre Louis,
06:47c'est qu'en s'appropriant la poésie,
06:50il retrouve en lui-même
06:51une force de caractère
06:53qui lui permet en effet
06:54d'affronter les événements.
06:55Rappelez-vous quand même
06:57que Nelson Mandela
06:58avait dans sa cellule
07:00des vers
07:01d'un poète anglais
07:03qui s'appelle Henley
07:04et dont la fin dit ceci,
07:07si étroit soit le chemin,
07:09qu'on me juge,
07:10qu'on me blâme,
07:11je suis le maître de mon destin,
07:14je suis le capitaine de mon âme.
07:16Quand vous avez ça en tête,
07:18vous pouvez tout affronter,
07:19surtout quand vous connaissez
07:20le destin de Mandela.
07:20Ça nous amène
07:21à une chose très importante
07:22et essentielle,
07:23c'est la liberté.
07:24Il y a un passage
07:25qui est formidable
07:26où justement,
07:28Tali dit à Louis
07:29qu'il aurait dû appeler
07:30son chaton liberté.
07:32Finalement,
07:32c'est un cyprès
07:33qui va s'appeler comme ça.
07:35C'est ça que vous cherchez
07:36d'ailleurs à travers
07:37cette écriture,
07:38à travers le travail
07:39de l'écriture,
07:39que chacun et chacune
07:41d'entre nous
07:41puisse trouver
07:42le chemin de la liberté.
07:43Je crois que c'est
07:44la valeur cardinale.
07:45Je crois que c'est
07:46d'autant plus intéressant
07:47qu'on est dans une époque
07:48où celle-ci est mise à mal,
07:50cette valeur de liberté,
07:53partout,
07:55aussi bien à gauche
07:57qu'à droite
07:57qu'au centre,
07:58pour plein de raisons
08:00qui sont parfois
08:00excellentes,
08:02mais qui sont problématiques.
08:05Et du coup,
08:06la poésie,
08:07par l'élan de liberté
08:09qu'elle propose,
08:10s'impose aussi
08:11comme force politique.
08:13à chaque fois
08:16que le langage
08:19se restreint,
08:20se réduit,
08:22il y a une forme
08:23d'oppression sur la pensée.
08:25La poésie nous rappelle
08:26à chaque fois
08:26que nous devons faire
08:28respirer notre cerveau,
08:31oxygéner notre verbe
08:33par le biais
08:34de l'invention du langage.
08:36Donc,
08:36ce que j'espère,
08:37c'est que quand les gens
08:38liront
08:39« Le chat du jardinier »,
08:41ils comprendront
08:42qu'ils peuvent
08:45s'exprimer
08:45de la manière
08:47la plus libre qui soit,
08:48non seulement pour eux-mêmes
08:49et pour le ravissement esthétique,
08:51mais parce que fondamentalement,
08:53c'est une nécessité politique.
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