00:00France Inter
00:02La grande matinale
00:047h48 sur Inter, Benjamin Duhamel, vous recevez une actrice franco-iranienne.
00:11Elle est devenue au fil des ans la voix des iraniennes et des iraniens dans le monde entier,
00:16exilée loin de sa terre natale depuis désormais près de 20 ans.
00:19Cela fait un mois qu'elle pleure les morts, dit sa colère, sa rage contre le régime des Mollahs,
00:23mais aussi son espoir pour demain. Bonjour Golshif Teferani.
00:25Bonjour.
00:26Merci d'avoir choisi France Inter pour prendre la parole ce matin.
00:29C'est votre première interview depuis le début de la révolte,
00:33depuis ces massacres qui ont fait plus de 30 000 victimes.
00:36Vous avez écrit sur vos réseaux sociaux il y a quelques jours, je vous cite,
00:39« Nous sommes à genoux de tristesse, pourtant toujours debout mais brisée ».
00:43Cette phrase, elle résume votre état d'esprit ce matin depuis un mois ?
00:50Oui, je crois qu'il n'y a pas un iranien,
00:53et aussi les gens qui ne sont pas iraniens, on ne dort plus.
00:58On est juste, on est face à une tragédie, encore une fois,
01:03sans pouvoir rien faire, sauf regarder, regarder et demander pourquoi.
01:12Pourquoi on est là encore dans l'histoire de l'Iran ?
01:18L'Iran, tel pays vaste, tel pays incroyable.
01:22En fait, il y a beaucoup de pays autour d'Iran qui héritent leur culture,
01:26leur civilisation de l'Iran unifié qui était beaucoup plus grand.
01:29L'Iran, ce n'est pas seulement un pays, c'est une forme d'espérance,
01:37c'est une forme d'amour en fait, ce n'est pas la terre.
01:41Et on se demande pourquoi à chaque fois l'Iran,
01:45qui pouvait être un Iran puissant, qui pouvait être un Iran libre,
01:51ça a été comme son dos a été cassé,
01:53soit par les forces internes ou externes, surtout externes.
01:59On a vécu ça plusieurs fois dans l'histoire.
02:03Et c'est pour ça, je ne peux pas m'empêcher à juste regarder ce qui se passe en ce moment,
02:08spécialement cette fois-ci, sans regarder la globalité de notre monde
02:12et ce qui se passe en ce moment dans notre monde.
02:15Je crois qu'on est face à une nouvelle guerre moderne
02:19entre les pays nucléaires qui ne vont jamais faire la guerre entre eux,
02:24mais ils créent la guerre dans les zones grises,
02:28comme l'Iran.
02:30Et là on voit, et c'est très clair,
02:33parce que si on regarde tout ce qui se passe en ce moment dans l'histoire,
02:37c'est très facile à dire,
02:40condamner les mots-là, les mots-là, les mots-là.
02:42Mais qui a placé les mots-là aujourd'hui ?
02:45À leur place ?
02:46Qui a envoyé les mots-là en Iran ?
02:49Le moment de la révolution ?
02:51Qui a enversé Mossadère en 1993 ?
02:55Quand il a nationalisé le pétrole ?
02:58C'est comme si...
03:02En fait, ce n'est pas le peuple d'Iran qui décide, on dirait.
03:06C'est toujours quelque chose qui est en dehors d'eux.
03:08Ils sont en train de se battre contre le monde, en fait.
03:11Il y a beaucoup de choses dans ce que vous dites.
03:13Je retiens l'impuissance, le fait que vous expliquez que vous ne dormez plus.
03:18Quand on est à des milliers de kilomètres de son pays natal
03:22et qu'on voit ce qui se passe dans ce pays,
03:25comment on vit ce déchirement ?
03:27Moi, je dois vous dire personnellement,
03:29parce que le moment de la révolution de Marcel Amini,
03:34trois ans et demi,
03:35je me suis usée et épuisée dedans.
03:41Et je me souviens à quel point on s'arrachait la gorge pour certaines choses,
03:47comme mettre les gardiens de la révolution dans la liste terroriste.
03:52Personne n'a accepté.
03:54Surtout la France.
03:55Surtout l'Allemagne.
03:56Les pays des droits humains.
03:58Et on est crevés.
04:03Especialement cette fois-ci,
04:05on dirait que le monstre a été comme déchaîné.
04:08Parce que le monde est déchaîné.
04:10Et tout le monde vraiment montre le pire morceau qu'ils ont.
04:16Et là, très facilement, ils lisent,
04:18oui, des milliers de morts.
04:20Des milliers de morts.
04:21Mais 30 000 en Iran,
04:24ils lisent, c'est beaucoup plus.
04:25On ne peut même pas avoir des chiffres,
04:27parce qu'il n'y a pas d'effet.
04:31C'est une catastrophe.
04:33On est déchirés.
04:34On est vraiment, comme je dis,
04:37comme je n'ai plus de vie en moi.
04:40En même temps que je regarde,
04:41la guerre, ce n'est pas l'Iran.
04:43C'est aux États-Unis qui sont en train de mettre la pression
04:47sur l'Europe et la Chine.
04:48Et ça passe par l'Iran.
04:52L'Iran est la clé.
04:53Là, j'écoute beaucoup les politiciens ici en France
04:56qui parlent de Greenland,
04:59qui parlent de l'Europe,
05:00qui parlent de la Chine,
05:01Montreux, NATO, Ukraine, tout ça.
05:05Mais ils oublient des fois que la clé,
05:08la centre de tout ce qui se passe dans cette guerre,
05:11c'est l'Iran.
05:12C'est-à-dire, Goldschiff, Tephanik,
05:13vous êtes en colère contre la communauté internationale.
05:16Vous citiez il y a quelques instants
05:18le fait qu'effectivement, ces derniers jours,
05:19la France avait décidé de placer
05:20les gardiens de la révolution
05:22sur la liste des organisations terroristes,
05:24qu'ils n'avaient pas fait pendant plusieurs années.
05:25Vous considérez que la France,
05:28que l'Europe n'ont pas été à la hauteur
05:30face à la situation en Iran ?
05:32En fait, je crois vraiment profondément aujourd'hui
05:35que personne ne va faire un bien pour un autre pays.
05:38En fait, dans le monde politique,
05:40il n'y a que des intérêts.
05:42Il n'y a pas,
05:43même si la France est le pays des droits d'humains,
05:45Europe et tout ça, s'il n'y a pas d'intérêt,
05:48ils vont bien être derrière les mots-là.
05:51Ce que j'ai vu dans toutes ces années-là.
05:54Et moi, je trouve ce qui se passe,
05:55le Doctrine de Monroe,
05:57où Trump, il parle et il l'appelle
05:59de Don Rowe,
06:02parce que c'est Donald Trump,
06:04c'est, en fait,
06:06Trump a pris Venezuela.
06:08Et là, l'Europe et la Chine,
06:10ils prennent leur pétrole doux,
06:12du Golfe Persique.
06:13Et ça, c'est dans les mains des mots-là.
06:15Mais vous attendez une intervention américaine de Donald Trump ?
06:20Est-ce que le peuple iranien peut être libéré
06:22par une intervention américaine ?
06:24En fait, il y a beaucoup de gens en Iran
06:25qui attendent ça.
06:27Moi, je n'ose même pas dire ce que moi, j'ai envie.
06:30Parce que moi, je suis juste un écho.
06:33Mais oui, il y a beaucoup de gens.
06:34Il y a peut-être tout le monde
06:36qui attend quelque chose de l'extérieur.
06:40Parce que vous voyez comment les gens
06:42avec les mains vides
06:44peuvent être face à un régime
06:47qui tue comme ça, sans pitié,
06:50avec telle violence.
06:52C'est une catastrophe.
06:54Mais moi, je crois,
06:55ce qui se passe, c'est au-delà de ça.
06:58Cette intervention,
06:59pourquoi ça n'a pas été fait ?
07:02Pourquoi au dernier moment,
07:03Trump qui disait,
07:04on va venir,
07:05venez dans les rues,
07:06on va venir,
07:07qu'est-ce qui s'est passé ?
07:08Qui l'a arrêté ?
07:09Est-ce que c'était bien les pays arabes ?
07:11Est-ce que c'était la Turquie ?
07:13Est-ce que c'était bien l'Europe ou la Chine ?
07:15Parce qu'ils ne veulent pas
07:17une guerre régionale dans la région,
07:20parce qu'ils n'ont que du pétrole
07:22de l'Iran,
07:23de Golfe Persique.
07:24sur les images épouvantables
07:28que l'on a vues,
07:29sur ces corps alignés
07:30à la morgue au sud de Téhéran,
07:32sur ces manifestants
07:34qui se faisaient tirer à balles réelles,
07:36avec des armes de guerre,
07:38dans les yeux,
07:40sur cette violence inouïe.
07:41Est-ce que vous,
07:42on avait vu la répression,
07:43effectivement,
07:43au moment du mouvement
07:44Femmes-Vie-Liberté,
07:45vous l'évoquiez il y a quelques instants,
07:46est-ce que vous vous attendiez
07:47à ce que le régime soit capable
07:48d'une telle violence,
07:50et en même temps,
07:50face à cette violence,
07:52que le peuple iranien
07:52soit capable d'un tel courage ?
07:54En fait,
07:56cette violence,
07:58je crois que le monde est déchaîné,
08:00et les mots-là aussi,
08:02ils sont complètement déchaînés.
08:04Ce que je vois aujourd'hui,
08:05c'est qu'avant,
08:06on avait des images,
08:08comme pendant la révolution
08:10de Massa Aménie,
08:11avec tel millier de morts,
08:13on avait des images des gens
08:15qu'on se souvient de leur nom.
08:17Mais aujourd'hui,
08:18ils sont tellement nombreux
08:20qu'on ne peut pas rappeler
08:24leur nom,
08:25parce qu'il y a tellement,
08:26et dans le deuil aujourd'hui
08:28que je regarde,
08:29ce qui est vraiment encore
08:30plus déchirant,
08:31c'est que les gens,
08:32ils ne mettent pas de Roran,
08:34ce qui était bien dans la tradition
08:36dans notre pays,
08:36au-delà des Molla,
08:38parce que les gens sont traditionnels,
08:39mais ils applaudissent,
08:42ils applaudissent,
08:42ils mettent de la musique
08:43et ils dansent,
08:45comme une forme de résistance encore,
08:47de dire,
08:48on n'obéit pas,
08:50même si nos enfants,
08:52ils sont morts,
08:53on danse,
08:54on danse,
08:54et ça,
08:55c'est déchirant.
08:57Il y a des enfants
08:58de trois mois
08:59qui sont morts,
09:00il y a des familles
09:00qui sont juste descendues
09:02pour voir
09:02qu'est-ce qui se passe
09:03et les gens,
09:04ils ont tiré sur eux
09:06en disant
09:07qu'ils étaient en train
09:08de tuer
09:08les agents de Mossad,
09:10mais combien de gens,
09:13combien de gens
09:14ont été tués pour ça
09:15et pourquoi ils demandent
09:16l'argent pour les balles
09:17si c'est les agents de Mossad,
09:19c'est vraiment absurde.
09:22Et vous dites
09:22qu'on ne cite pas leur nom,
09:24je voudrais ce matin
09:24profiter de quelques instants
09:25qu'on a pour en citer quelques-uns.
09:27Navi,
09:27d'infirmier de 24 ans,
09:28Rubina,
09:2924 ans,
09:29étudiante en design,
09:30tuée d'une balle dans la nuque,
09:31Rébine, 17 ans,
09:32jeune espoir du club de foot
09:34de Téhéran tué,
09:37c'est une génération
09:39qui est tombée
09:40sous les balles des Mollins.
09:42Ils sont l'un plus beau
09:43que l'autre,
09:44ils sont l'un,
09:45beaucoup d'espoir,
09:47vous voyez,
09:48beaucoup d'espoir,
09:48il y a beaucoup d'esportifs
09:50avec les corps incroyables
09:52dans un pays
09:53où il n'y a pas de travail,
09:54il n'y a pas d'argent,
09:55en fait les gens
09:56ils sont désespérés,
09:57mais on dirait
09:58qu'ils ont tous
09:58un espoir
10:00d'étudier
10:01italien,
10:02de faire quelque chose,
10:03quand on voit les vidéos,
10:04ils sont tous
10:06l'un plus bel,
10:07plus beau que l'autre,
10:09et c'est incroyable
10:10ce qui se passe
10:11dans notre monde,
10:12et c'est pas,
10:12moi c'est ce que je pense
10:13aujourd'hui,
10:14c'est que le peuple iranien,
10:15ils ne sont pas face
10:16à un régime,
10:17ils sont face au monde,
10:19ils sont face
10:19à la Chine,
10:21les pays arabes,
10:23la Turquie,
10:24même l'Europe,
10:25parce que eux,
10:25ils sont en train
10:26de faire les dires
10:26pour prendre leur pétrole
10:27à la fin,
10:29c'est ça qui est
10:30vraiment déchirant.
10:31Un tout dernier mot,
10:32Golshif Tefani,
10:32ça fait près de 20 ans
10:33que vous n'avez pas pu
10:34remettre les pieds
10:35dans votre pays natal,
10:36est-ce que quand vous voyez
10:37ce peuple qui se dresse,
10:39qui est courageux,
10:40est-ce que vous espérez,
10:42est-ce que vous pensez
10:42pouvoir retrouver
10:43les couleurs,
10:44les paysages
10:45de votre Iran ?
10:46À vrai dire,
10:48il y a des gens
10:49qui disent
10:49on fait de ça
10:50pour pouvoir retourner,
10:51mais je crois
10:52que c'est mon rêve,
10:54mais moi,
10:54je rêve
10:55d'un Iran libre,
10:57d'un Iran indépendant,
10:58un Iran où les gens
10:59ne meurent pas
11:00pour leur première
11:01envie humaine
11:03d'être libre,
11:05de pouvoir respirer,
11:06juste.
11:07Merci beaucoup,
11:08Golshif Tefani,
11:09d'avoir pris la parole
11:09ce matin sur France Inter.
11:10Merci.
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