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  • il y a 10 heures
Elle est l’une des dernières survivantes de la Shoah à porter la parole des disparus. Malgré les années, elle continue à témoigner, parfois plusieurs fois par semaine, devant des publics de tous âges. Elle publie "Contre la haine" avec Catel Muller.

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Transcription
00:00Bonjour Ginette Kolinka, merci d'être avec nous, d'avoir accepté l'invitation du 13-14 de France Inter aujourd'hui
00:07pour parler de ce livre, Contre la haine, aux éditions de La Sirène, qui sort dans les prochains jours.
00:14C'est un long entretien avec l'autrice de bande dessinée Katel Muller, qui en signe aussi les dessins,
00:20qui l'illustre et le livre commence par cette présentation.
00:24Je vous lis, je m'appelle Ginette Kolinka, née Cherkaski le 4 février 1925 à Paris,
00:30j'avais 19 ans quand j'ai été déporté dans le camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau,
00:35je suis revenu et aujourd'hui je combats contre la haine, parce que l'extermination c'est la haine à l'état pur.
00:4201 45 24 7000 pour tous ceux qui nous écoutent, qui veulent être avec nous, qui veulent vous interroger,
00:48j'attends aussi vos témoignages par l'application Radio France, vous pouvez aussi passer par l'onglet réagir.
00:55Ginette Kolinka, vous êtes l'une des dernières survivantes de la Shoah à témoigner,
01:00vous le faites sans relâche, parfois plusieurs fois par semaine, pour quelles raisons ?
01:06Pour quelles raisons ? Parce que je fais une campagne contre la haine et les adultes,
01:17je ne peux pas les convaincre, personne ne m'écouterait, mais quand on va dans les établissements scolaires,
01:25là j'ai en face de moi des jeunes, et ils sont côte à côte, souvent il y a différentes cultures,
01:34ça se voit, il n'y a pas de problème, je ne veux pas dire que je fais du racisme ou de l'antisémitisme,
01:39mais au faciès, on reconnaît que des gens sont d'une région, une autre d'autre,
01:45et bien ils sont là côte à côte, et quand je leur pose des questions,
01:50est-ce que vous restez chacun avec ceux de vos compatriotes,
01:55ou est-ce que vous avez plaisir à être un autre, ils me regardent,
01:59naturellement qu'on est ensemble, et bien voilà, c'est ce qu'il faut, à mon avis,
02:05c'est connaître, en discutant avec les gens qui ne sont pas comme vous,
02:11et bien on apprend des choses.
02:16C'est le sens de votre vie, aujourd'hui, de témoigner ?
02:19C'est devenu, ma vie, il ne faut peut-être pas exagérer,
02:24mais c'est vrai que j'apprécie que l'endroit où j'ai fini mes jours,
02:34que les établissements les invalident, m'accordent le droit d'aller dans les établissements,
02:40et les élèves m'écoutent très attentivement,
02:48les professeurs sont étonnés de voir que pendant deux heures, deux heures et demie,
02:54ils ne bougent pas, je leur dis que c'est parce que moi je les intéresse,
02:59ils leur racontent l'histoire des Gaulois, ils s'en foutent.
03:04J'ai des bêtises, j'aime bien blaguer,
03:06c'est une période très très très dure,
03:11et j'espère qu'elle ne jamais, jamais, jamais,
03:14personne ne retrouvera une période pareille.
03:18C'est le message de ce livre, Contre la haine,
03:21vous racontez, Ginette Colincas, ce qui vous est arrivé à vous et à votre famille,
03:25l'arrestation à Avignon, le 13 mars 1944,
03:28vous y étiez réfugié après avoir quitté Paris,
03:31arrestation par la Gestapo allemande,
03:33on nous a dénoncé parce qu'on est juif,
03:35vous dit votre père,
03:36à moins que ce soit la Gestapo qui vous parle,
03:38on vient vous arrêter parce que vous êtes juif,
03:40vous ne savez plus très bien.
03:42Mais pour le reste, vous dites,
03:43c'est comme si c'était hier.
03:44Alors, exact, exact, alors que je n'ai pas de mémoire du tout,
03:50je ne me rappelle plus ce que j'ai fait hier,
03:52il faut que je regarde mon agenda,
03:54mais mon cerveau doit être tapissé de toutes ces images,
04:01et de tout ce qu'on a pu,
04:03il y a des choses que certainement j'ai oubliées,
04:05mais je peux vous dire que,
04:07mais je ne suis pas toute seule à avoir survécu,
04:12et je crois que tous les camarades doivent être comme moi.
04:16C'est, on ne,
04:18moi, je ne vis pas avec la déportation,
04:22mais oublier, c'est pas possible.
04:25Vous avez été arrêté avec votre père,
04:28votre frère, votre neveu également,
04:31conduit dans le camp d'Auschwitz-Birkenau,
04:33eux sont assassinés,
04:35on estime à plus d'un million de personnes
04:37les victimes des nazis à Auschwitz-Birkenau,
04:39dont 865 000 juifs.
04:41Vous vous êtes mise au travail forcé,
04:44vous pouvez nous expliquer en quoi ça consistait,
04:46Ginette Colenca ?
04:47Je ne me suis pas mise,
04:49on m'a obligée à y être.
04:51Parce que, un travail, ça s'appelait un commando,
04:54il y avait, je ne connaissais pas,
04:56je pensais, moi,
04:57qu'il n'y avait que le mien comme commando,
04:59mais non, il y avait plein de commandos,
05:01plus ou moins difficiles.
05:03Moi, j'ai fait,
05:04je suis tombée,
05:06on m'a choisi pour faire des travaux de terrassement.
05:10Donc, pour faire des travaux de terrassement,
05:13c'est-à-dire creuser des fossés,
05:17faire des routes,
05:18il faut des pierres,
05:19transporter des pierres,
05:21casser des pierres.
05:22Voilà, j'ai fait tous ces travaux-là,
05:25et tout en parlant,
05:28je les vois,
05:30et même, je me dis,
05:32est-ce que, vraiment,
05:34t'as fait tout ça ?
05:37Ben oui,
05:39j'ai fait tout ça,
05:40parce que j'étais obligée.
05:42Tout ça sous les coûts ?
05:43Les coûts.
05:44Ah oui, parce que,
05:46on était payés, quand même,
05:48mais payés avec des coûts.
05:50Les humiliations,
05:52vous les décrivez aussi,
05:54vous dites,
05:54j'ai vécu face à la haine.
05:56L'humiliation,
05:59tout de suite,
06:02tout de suite,
06:03naturellement,
06:05on la ressent.
06:07Vous ne connaissez personne,
06:09vous arrivez,
06:11on vous met nu.
06:13Premier abord,
06:14vous êtes humilié.
06:16Mais après,
06:17on va vous enlever vos cheveux,
06:19vous allez les poils du sexe.
06:21Vous êtes humilié.
06:22Mais l'humiliation,
06:23elle ne dure pas longtemps,
06:25vous savez.
06:25Mais une fois qu'on a été humilié,
06:28on n'est plus rien.
06:31Ils nous ont transformé en...
06:33On n'est rien.
06:35On n'est plus des humains.
06:37Je dis en...
06:38On est des robots.
06:39On est des robots,
06:40exact.
06:41Mais je dis en...
06:42J'ai tort de dire en...
06:43Parce que,
06:44peut-être que mes camarades
06:45n'ont pas eu les mêmes réactions que moi.
06:50Moi, je ne connais pas les réactions.
06:52Vous dites,
06:53page 100 de ce livre,
06:54Ginette Colinca,
06:55je vous cite,
06:56« On perd les sentiments très vite,
06:57peut-être en l'espace d'une matinée
06:59et un peu l'après-midi.
07:00Après, c'est fini.
07:01J'ai appris que mon père et mon frère
07:03étaient partis en fumée.
07:04Je ne me suis pas trouvé mal.
07:06Je n'ai même pas pleuré.
07:07D'ailleurs,
07:08je n'ai plus jamais pleuré
07:09du reste de ma vie. »
07:11Oui, c'est exact.
07:13C'est exact.
07:14Parce que quand j'ai...
07:17Quand mon père et mon petit frère
07:20sont montés sur les camions,
07:22moi, je croyais qu'au contraire,
07:24ça serait bien.
07:26Donc, je n'ai pas eu...
07:27Je ne les ai pas embrassés
07:28parce que je n'ai pas eu le temps.
07:29Mais bon, ça, ce n'était pas grave.
07:31Et quand j'ai appris
07:33ce qu'ils étaient devenus,
07:37déjà, j'ai écouté.
07:41Je crois que je n'ai jamais vu
07:43une camarade de déportation pleurer.
07:48Et cependant, je les ai vus
07:50battre, battus,
07:54mais pleurer.
07:56Je crois que ça leur aurait fait
07:58trop plaisir au capot
08:00quand on pleure.
08:01On ne pleurait pas.
08:02Les capots, c'était des détenus
08:04qui avaient été transformés
08:06en gardiens du camp.
08:09Vous livrez un discours honnête,
08:13Ginette Colinca.
08:13Vous ne cherchez pas
08:14à adoucir la réalité
08:17ou la réalité des échanges
08:19avec les autres détenus
08:22déportés comme vous.
08:24Cattel Muller vous pose la question
08:26« Est-ce qu'il y a eu
08:26des moments de solidarité ? »
08:28Et vous dites « La solidarité,
08:29pour moi, c'était de partager sa nourriture »
08:31et ça, personne ne le fait.
08:33Même pas une mère avec sa fille,
08:34elle va le faire le premier jour,
08:35peut-être encore le deuxième.
08:37Après, on a trop faim,
08:38on a trop faim.
08:39Il n'y avait pas de solidarité ?
08:41Comme je l'ai dit et je leur ai redit,
08:46attention, je parle de mes réactions.
08:50Je n'ai jamais aidé personne
08:53et on ne m'a jamais aidé.
08:55Mais pour moi, la solidarité,
08:57c'était question nourriture.
08:59Parce que souvent, on me reprend
09:03et alors la robe,
09:05ah ben oui, ça c'est encore autre chose.
09:07Pour moi, la solidarité,
09:09c'était partager sa nourriture.
09:11Parce que vous avez donné une robe ?
09:14Parce que j'ai fait un travail
09:19avec une camarade de déportation
09:25que je ne connais pas.
09:26Elle s'appelle Simone Jacob.
09:27On est ensemble,
09:29on fait une corvée
09:30et à un moment donné,
09:32il pleut des cordes
09:34et la capote,
09:35qui a une réputation
09:36d'être vraiment
09:37très, très, très, très méchante.
09:40Eh bien, on passe devant
09:42un mirador.
09:44Un mirador, c'est...
09:46Il y a des miradors
09:49où vous avez les soldats
09:50qui sont dedans à l'air
09:52et il y a aussi des miradors
09:54où c'est comme des petites baraques
09:56et on passe devant un mirador
09:59où c'est une petite baraque.
10:01Les officiers, en principe,
10:03dans ces miradors,
10:04sont à l'étage.
10:06S'il y a étage,
10:07il y a un escalier
10:08et on passe devant un mirador
10:10comme ça.
10:11Il est ouvert.
10:13La capote nous pousse dedans
10:16pour qu'on se mette à l'abri.
10:19On est collés avec Simone.
10:23On ne fait plus qu'une.
10:26Mais la chaleur est dans
10:28et l'abri.
10:30On commence à basculer un petit peu.
10:33On s'endort.
10:34Ce n'est pas la capote,
10:36ce n'est pas ce qu'elle veut.
10:37Elle nous fait sortir.
10:38Et elle est tombée
10:40en extase
10:42devant cette jeune fille.
10:46C'est vrai qu'elle était belle.
10:47C'était peut-être pas trop mal non plus.
10:50Elle ne m'a pas regardée.
10:51Il n'y en avait que pour Simone.
10:54T'es trop belle,
10:55t'es trop belle,
10:55t'es trop belle.
10:56J'ai toujours dans la tête.
10:58Et puis,
10:59je te donnerai
11:00une autre robe
11:02parce qu'il faut reconnaître
11:04qu'on était très mal habillés.
11:05On n'avait pas
11:06ces fameuses robes rayées
11:07que les déportés
11:09en principe étaient habillés.
11:12On n'avait pas ces robes-là
11:13parce qu'on était juives
11:15et que les juifs
11:16n'avaient pas le droit
11:17à cette...
11:18Donc,
11:18on était habillés
11:19avec des locues.
11:20Simone est mal habillée.
11:25Je suis mal habillée.
11:26La capo va lui amener des robes
11:28et elle m'en a donné une.
11:31Et j'ai toujours dit à Simone
11:33que cette robe
11:34m'avait sauvé la vie.
11:36J'avais mauvais moral.
11:38J'avais envoyé
11:39papa et Gilbert
11:40dans les fours
11:42croyant bien faire.
11:46Monté sur les camions,
11:47ils m'ont écoutée
11:48et je croyais bien faire.
11:50Ils ne seraient pas fatigués.
11:52Et mon neveu
11:52avait 14 ans.
11:54Et j'apprends
11:55que tous ceux
11:56qui ont moins de 15 ans
11:57sont tués aussi.
12:00Donc,
12:01je pense que
12:02je suis toute seule
12:04et
12:05du coup,
12:06je ne fuis plus rien.
12:08Simone Jacob
12:09que les Français connaissent
12:10sous le nom de Simone Veil.
12:11Évidemment.
12:12Ginette Kolinka.
12:13On l'entend
12:14au micro.
12:15Vous avez beaucoup d'humour.
12:17Il y en a dans ce récit
12:18aussi
12:19qu'Ancatelle Muller
12:20vous demande de raconter.
12:21Vous dites,
12:21vous savez,
12:22j'ai cassé des rochers,
12:22j'ai construit des bâtiments,
12:23je pourrais construire
12:24votre maison également.
12:26Je serais capable
12:26de le faire aujourd'hui.
12:27Vous avez vu le pire
12:28de l'humanité,
12:29Ginette Kolinka.
12:30Je crois.
12:31Est-ce que vous savez
12:32ce qui vous a donné
12:32la force de vivre après ça ?
12:34La vie vaut-elle
12:35d'être vécue ?
12:35Non, non.
12:36Ce n'est pas ce que
12:37les gens me disent
12:38courage, volonté.
12:39Non, moi j'ai qu'un seul mot,
12:43la chance.
12:45Quand on est,
12:46quand j'étais,
12:47j'étais plus rien,
12:50j'étais un robot.
12:51Eh bien, un robot,
12:53ça ne réfléchit pas.
12:54Donc, je n'ai pas de volonté,
12:55je n'ai pas, non, non.
12:57J'ai eu de la chance.
12:59Oui, mais après ?
13:00Après.
13:01Ah, après.
13:02La vie vaut-elle
13:03d'être vécue ?
13:04Quand vous avez vu
13:04ce dont l'homme est capable ?
13:08Oui, eh bien maintenant,
13:09on me voit souriante,
13:11on me voit...
13:13Oui, je n'ai pas le droit
13:16d'être...
13:17Maintenant, j'ai vu
13:20tellement de choses affreuses
13:23que pour moi, maintenant,
13:25tout est formidable,
13:26tout est bien.
13:28Voilà.
13:29Même si votre collègue
13:30toujours nous raconte
13:32que des choses tristes,
13:34à la télé, tout ça.
13:36C'est vrai.
13:36Pour moi, non.
13:37tout est bien.
13:39Tout est bien.
13:40Vous suivez l'actualité ?
13:41Vous écoutez la radio ?
13:42Vous allez sur Internet
13:43voir les nouvelles ?
13:44Je vais...
13:45Franchement,
13:47non.
13:48Non.
13:49Mais,
13:49ça m'arrive quand même
13:51d'appuyer sur le...
13:53La télé,
13:54je peux vous dire
13:55que je me réveille,
13:56j'appuie sur le bouton.
13:57Mais quand c'est
13:58les actualités,
13:59tout ça,
13:59je regarde,
14:00mais je regarde
14:01d'un...
14:02Il n'y a que
14:03des mauvaises nouvelles.
14:05Alors,
14:05moi,
14:06je suis aux Invalides,
14:07je suis dans un cocon.
14:09On est bien,
14:10tout le monde est gentil,
14:11tout le monde est soyant.
14:12Alors,
14:13je ne veux pas ça.
14:14On me raconte
14:15ce qui se passe.
14:16Mais comme je crois
14:17que ce que je vois,
14:19parce que peut-être aussi,
14:22il faut...
14:23Il y a des gens
14:24qui sont,
14:25c'est sûr,
14:25dans la misère.
14:26Et on ne peut pas
14:28avoir sur ses épaules
14:29toute la misère du monde.
14:31Beaucoup de mauvaises nouvelles,
14:32c'est vrai,
14:33Ginette Colinka,
14:33c'est pourquoi
14:34on avait besoin
14:35aujourd'hui
14:35de votre force
14:36dans ce 13-14
14:37et de ce témoignage.
14:39Ginette Colinka
14:40contre la haine
14:41avec Cattel Muller,
14:42c'est aux éditions
14:43de La Sirène.
14:44Ce livre qui sort,
14:45lisez-le,
14:46offrez-le également.
14:47Merci infiniment,
14:48Ginette Colinka,
14:49d'avoir été avec nous
14:50aujourd'hui,
14:51invitée de ce 13-14
14:52de France Inter.
14:53On a beaucoup de messages
14:54pour vous,
14:54je n'ai pas le temps
14:55de tous vous les lire
14:56maintenant des messages
14:57de remerciements,
14:58évidemment.
14:5913h46 sur Inter.

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