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  • il y a 2 jours
Clélia Odette, photographe, publie "Belles Mômes" (éd Shift Books) qui met en lumière des femmes de plus de 50 ans, souvent considérées comme invisibles dans la société, et qui questionne notre rapport au corps féminin et au vieillissement.

Retrouvez « Nouvelles têtes » présenté par Daphné Bürki sur France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/nouvelles-tetes

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Transcription
00:00Et oui, il est 9h50 et ma nouvelle tête est bien en place.
00:03Nous sommes dans le studio de la Grande Matinale de France Inter.
00:06Je suis tombée sur ma nouvelle tête à travers d'autres têtes.
00:10Des têtes et des décors qu'on ne voit pas et qui sont apparues entre autres sur mes réseaux sociaux.
00:15Des femmes qu'on appelle d'âge mûre et qu'on met dans une case, celle de l'invisible.
00:19Alors ma nouvelle tête, elle s'appelle Clélia Odette.
00:22Elle est photographe, elle a 24 ans et une obsession, photographier des femmes de plus de 50 ans nues,
00:27mais pas que, pour les rendre visibles et pour changer notre regard sur leur corps tout simplement.
00:33Elle a commencé cette mission il y a 4 ans et depuis, elle reçoit des messages des femmes du monde entier.
00:38Ce sont des images qu'on n'osait pas regarder et pourtant elles sont bien là.
00:41D'une tendresse radicale, sans retouches, sans érotisme, sans s'excuser, ça m'a provoqué des battements de cœur.
00:46Je voulais vous la présenter. Bienvenue Clélia.
00:48Merci.
00:50Bienvenue sur France Inter.
00:51Vous venez de publier ce livre de photos qui s'appelle « Belle môme » au pluriel chez Shift Books.
00:57La première phrase du livre qui apparaît est « Je me sens invisible ».
01:01Pourquoi vous avez commencé comme ça ? C'est qui « je » ? C'est qui « vous » ? Ce sont « elles » ?
01:06J'ai commencé ce projet en dernière année de photographie et en fait « Je me sens invisible ».
01:12C'est ce que j'ai constaté en discutant avec beaucoup de femmes de plus de 50 ans,
01:15de comment elles se sentaient dans la société.
01:17Est-ce qu'elles se sentaient représentées et de la bonne manière ?
01:20Et donc très vite, je me suis rendue compte qu'on n'en parlait pas du tout
01:23et que du coup, ça faisait sens qu'elles se sentaient invisibles en fait.
01:25C'est un projet immense évidemment, rendre visible le corps et l'histoire aussi d'ailleurs de toutes les femmes.
01:30Le point de départ, on pose le décor.
01:33Vous êtes en covoiturage ce jour-là, en plein hiver, à l'arrière de la voiture.
01:36J'imagine qu'il y a un peu de musique, alors on va mettre un son que vous affectionnez particulièrement,
01:40comme du Bob Marley.
01:41Voilà, on est dans la bagnole.
01:42Il y a une gynécologue et une avocate à la retraite avec vous, vous écoutez leur conversation.
01:49Cette femme, elle parle de ménopause, elle parle de peine de cœur,
01:51elle raconte qu'elle s'est fait retendre la peau, refaire la poitrine,
01:54par peur que son mari ne la regarde plus, ne la désire plus.
01:58C'est ce moment-là vraiment qui a déclenché une prise de conscience ?
02:01Oui, en sortant du covoiturage, je me suis rendue compte à quel point c'était dur d'être une femme, déjà de base,
02:07et que ça allait être de plus en plus dur en vieillissant, et qu'on vivait vraiment à travers notre beauté, notre jeunesse,
02:13et que ça n'avait aucun sens.
02:14Et déjà, à l'époque, j'ai commencé le projet, j'avais 23, 24, aujourd'hui j'en ai 28.
02:18Mais je me suis dit, déjà j'en souffrais énormément de ce jeunisme,
02:22de devoir tout faire étant jeune, et ensuite c'est fini, tu n'auras plus le temps de rien faire.
02:27Et en voyant la souffrance de cette femme, je me suis dit, je ne veux pas vivre dans une société
02:32qui nous met de côté une fois passé 50 ans.
02:36Alors c'était un très beau projet au départ, sauf que vous avez mis presque une année
02:40à convaincre la première femme à participer.
02:44Et je me suis demandé d'ailleurs comment on fait quand on a une vingtaine d'années, en effet,
02:47pour convaincre, est-ce que ça se passe comme ça ?
02:49Bonjour, je m'appelle Clélia Odette, mon prénom et mon nom n'ont pas d'âge.
02:56En revanche, je suis à la recherche de femmes entre 50 et 100 ans
03:00qui accepteraient de se dénuder devant moi.
03:02Je précise, je ne suis pas une perverse, ni une médecin esthétique.
03:05Voilà, je veux juste rendre justice au corps.
03:07Merci, bisous.
03:08Comment vous avez fait ?
03:09C'était un peu comme ça.
03:10Franchement, la première année, j'ai même mis des annonces dans la rue,
03:14des petites annonces, avec mon numéro de téléphone.
03:16Ça n'a évidemment pas marché.
03:18Et je pense qu'au départ, quand j'avais raconté le projet à mes profs,
03:20ils m'ont dit, mais qu'est-ce que tu veux faire ?
03:22Pourquoi ? Ça n'a aucun sens.
03:24Personne ne veut voir ça.
03:26Je dis, alors c'est quoi ça ?
03:28On me traitait de voyeuriste aussi d'ailleurs.
03:29Mais bref, j'ai trouvé la toute première femme à Gentilly,
03:33près de Paris.
03:34Et c'était une modèle vivante, je pense que ça se dit comme ça,
03:37et qui s'appelle Sylviane aussi,
03:40et qui avait à l'époque, je pense, 72 ans,
03:43un truc du style.
03:44Donc, elle avait l'habitude de poser nue.
03:46Et ce qui est d'ailleurs assez beau,
03:47c'est qu'avant de la photographier, elle,
03:49pour avoir accès au lieu,
03:51j'ai dû moi-même poser nue dans un atelier de dessin.
03:55Donc, j'ai commencé le projet en étant moi-même à poil,
03:57ce qui est quand même assez rigolo.
03:59Donc, je savais ce que c'était de se sentir pas forcément à l'aise
04:01et regarder, là, c'était que des hommes.
04:02Mais voilà.
04:03Et donc, j'ai pu avoir accès à l'endroit et à Sylviane.
04:06Et ensuite, après avoir eu les premières images,
04:09j'ai pu montrer à d'autres femmes
04:10ce que j'avais envie de photographier.
04:11Et comme elles ne s'y attendaient pas
04:13à ce genre d'image très documentaire,
04:15au final, j'ai eu de plus en plus de femmes
04:17qui en ont eu envie.
04:19Et ça donne un très beau livre.
04:21Alors, je vais décrire quelques photos.
04:23La première que j'ai choisie,
04:24on voit une femme nue.
04:27D'ailleurs, je vais mettre un son que vous aimez bien aussi,
04:28c'est Chadé.
04:29Elle est assise,
04:32elle a les genoux remontés contre elle,
04:33ses yeux sont fermés.
04:35C'est une pause,
04:36mais en fait, on dirait presque un abandon
04:37devant votre objectif.
04:39La lumière, elle arrive comme un soleil brut
04:40qui dessine chaque ombre, finalement,
04:44chaque détail de sa peau.
04:46Et c'est ce qui me frappe.
04:47C'est qu'on ne voit pas du tout la nudité,
04:48on voit de la paix.
04:49Comment elle s'appelle ?
04:50Je pense que vous parlez de Laurence,
04:53qui a les cheveux courts, c'est ça ?
04:55Elle est en Suisse.
04:55Et oui, en fait, j'en ai photographié tellement,
05:00j'ai tellement d'histoires à raconter.
05:02Mais oui, c'était hyper paisible.
05:05En fait, avant de prendre les photos,
05:06je parle énormément avec les modèles.
05:09Ça peut aller d'une heure à huit heures.
05:11Parfois, je passe même la nuit chez elle
05:12parce qu'en fait, je gratte
05:14jusqu'à ce que je puisse leur montrer
05:17qu'elles puissent me faire confiance.
05:18Et normalement, on ne se revoit pas
05:19après le shooting, normalement.
05:21Sauf que je me suis fait des super potes.
05:22Donc, en fait, elle se libère complètement.
05:25Elle me raconte tout sans filtre.
05:27Et du coup, ça crée une espèce de paix
05:28et de confiance entre elle et moi,
05:30ce qui donne des images plutôt apaisées.
05:32Alors, ma préférée, c'est une femme
05:34très, très, très âgée.
05:36Elle est assise dans un fauteuil.
05:37Il y a vraiment la trace du temps
05:39sur sa peau, les épaules, la poitrine,
05:41le chemin des rides.
05:42On voit le poids, la gravité,
05:43mais sans gravité, justement.
05:45Il n'y a rien de triste,
05:45il n'y a rien de gênant
05:46et rien d'érotisé.
05:47Il y a une grande présence.
05:49Elle a un petit triangle noir sur elle.
05:51Vous vous souvenez de comment elle s'appelle ?
05:56Alors, elle, c'était dans une maison de retraite
05:57près de Montpellier.
06:02Et de base, je n'y étais pas pour ce projet-là.
06:04Et au final, je l'ai quand même photographié.
06:05Elle me parlait beaucoup de ses amours
06:07et de ses enfants.
06:08C'était un peu un contexte différent pour elle.
06:10Ce livre, il pose une question hyper politique.
06:12Vous l'avez compris, vous qui nous écoutez.
06:14À quel moment on a le droit d'habiter son corps ?
06:15Parce que dans une société patriarcale,
06:18les femmes, on le sait, elles sont sexualisées.
06:19Elles sont, à un moment donné, infantilisées.
06:21Et puis, à partir d'un certain âge,
06:23elles sont invisibilisées.
06:24Donc, la question, avec vos rencontres, justement,
06:27de ces femmes entre 50 et 94 ans, je crois.
06:29Oui, exactement.
06:31Qu'est-ce qui vous a le plus surprise
06:33dans ces témoignages ?
06:35La souffrance qu'on a l'habitude,
06:37qu'on a acceptée, en fait,
06:38qu'on vit au quotidien
06:39et on ne se pose même plus la question.
06:41Et donc, quand on vient remettre ça sur la table,
06:43on s'en rend compte
06:44et on a envie de pleurer, de hurler.
06:46On est pleine de rage.
06:47Mais c'est ça qui m'a beaucoup marquée,
06:49c'est à quel point on est habitués
06:50à souffrir, en fait, en silence.
06:52Il y a beaucoup de secrets autour de la femme.
06:54Et là, j'ai l'impression
06:56qu'on est en train de remettre tout sur la table
06:58et qu'on est en train de faire
06:58des nouvelles études sur la femme,
07:00même sur notre biologie.
07:02Et en fait, je pense qu'on n'est pas à l'abri
07:03d'énormes incroyables avancées
07:06et qu'on va se rendre compte
07:07que la femme n'a rien à voir
07:08avec ce qu'on est aujourd'hui, en fait.
07:09Vous êtes une grande femme de Vanessa Paradis.
07:11J'ai pensé à une chanson, forcément,
07:13en voyant vos photos,
07:13le tourbillon de la vie,
07:14parce que chez vous,
07:15les générations, elles ne s'opposent pas.
07:17Elles se reconnaissent,
07:18comme lorsque Vanessa chante
07:19face à Jeanne Moreau
07:21au Festival du Carreux.
07:22Je donne un petit détail.
07:40Vous shootez au Rollet Flex.
07:42C'est un appareil argentique
07:44qui oblige à baisser la tête,
07:45vous voyez, pour cadrer.
07:46Et j'aime bien cette idée
07:47parce que ça donne une posture d'humilité
07:49et puis presque une révérence
07:50face à toutes ces femmes,
07:52cet appareil photo.
07:53Concrètement, qu'est-ce que ça change
07:54d'ailleurs pendant les séances ?
07:56Alors déjà, c'est de l'argentique,
07:57donc on ne voit pas les images directement.
07:59C'est parce que souvent,
08:00les femmes me disent
08:00« Ah, mais montre, montre ! »
08:01Ben non, là, on ne peut pas.
08:02Le fait de baisser la tête,
08:04je trouve qu'on vise moins la personne,
08:06donc on se sent déjà bien plus à l'aise.
08:08Et aussi, j'ai choisi cet appareil-là
08:10parce que c'est de l'argentique
08:11que je développe chez moi,
08:12que je prends le temps
08:12de développer mes images
08:13et de les scanner
08:14et ensuite de les regarder.
08:15Et c'est tout un processus
08:16qui juste me correspond mieux.
08:18Au commencement de ce projet,
08:20vous aviez dit
08:21que vous aviez presque envie
08:22de devenir un homme
08:23pour ne pas subir
08:24cette course malsaine
08:26à rester jeune.
08:26Vous en êtes où aujourd'hui ?
08:28Ça date, je pense que j'ai dû dire ça
08:30dans le Marie-Claire.
08:31Oui, au début, début, début, début.
08:33C'est ce qu'on dit maintenant
08:34quand on regarde en arrière
08:35après des années comme ça
08:36à porter ce projet à bout de bras
08:37parce que je sais
08:38qu'il n'est pas évident à porter.
08:39Vous faites comme si c'était,
08:41mais je sais que ça a été très compliqué,
08:42qu'il y a des éditeurs
08:43qui, au début, ne voulaient évidemment
08:45absolument pas éditer ce livre.
08:48Et comme dit Sonia,
08:49ils ne voulaient pas éditer ça.
08:51Oui, ça posait problème
08:52parce que déjà,
08:53le nu pose problème.
08:54En plus, le nu des femmes âgées
08:55pose encore plus problème.
08:57Et je m'en suis pris plein la figure
08:58pour trouver des fonds.
08:59On m'a aussi sexualisé moi.
09:02On me disait,
09:02mais mets-toi à poil
09:03et fais un projet
09:04sur les femmes de ton âge à poil.
09:06Ça marchera bien mieux.
09:07Bref, donc ça a été très compliqué.
09:10Mais non,
09:10je n'ai plus du tout envie
09:11d'être un homme aujourd'hui.
09:12mais c'est vrai
09:13qu'il y a eu un moment
09:14où je me suis dit
09:14que je n'ai plus envie
09:15d'être genrée en fait.
09:16J'en ai tellement marre.
09:18Alors, pour se quitter,
09:18on se met juste quelques notes
09:20de Pablo Rocha
09:21qui est son petit frère.
09:22Oui !
09:22Je voulais faire une dédicace
09:23moi aussi à votre petit frère
09:24ce matin
09:25parce qu'il fait un très bon son
09:26et j'espère qu'un jour
09:27il viendra dans Nouvelle Tête.
09:29J'espère.
09:29Ce livre, en tout cas,
09:30il s'appelle
09:30Belle Môme, au pluriel.
09:32Vous pouvez aller sur
09:33le compte Instagram
09:34de Clélia Odette
09:35et vous pouvez tout simplement
09:36le commander.
09:37Il est magnifique.
09:37Merci, merci Daphné.
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